CHAPITRE III
Oi l'on TOit ce qaa c'était que la pipa de mon onde, et qnd parti pont tirer d'nne pipe quelqu'on qni ne (nme pat.
Amis lecteurs, tous qui habitez Paris, étes-TOus jamais entrés dans le musée mexicain nouvellement ouvert au Louvre? Si vous n'y êtes paseneore allés, je vous conseille de profiter de votre premier dimanche pour visiter cette belle collection et étudier les derniers restes de la civilisation d'un grand peuple, de ces Indiens Aztèques, possesseurs du Mexique, au moment de la découverte de l!Amérique, par Chrbtophe Colomb, en 1492, et dont la nation fut, bientôt après, exterminée par les Espagnols. Cette promenade sera, je vous assure, plus amusante, plus économique, et surtout, beaucoup plus digne d'hommes intelligents comme vous l'êtes,, qn'ime visite aux cabarets des barrières, accompagnée d'un empoisonnement par cette drogue abominable qu'on s'obstine à appeler du vin et suivie d'une incapacité de travail pour tout le lendemain.
Au Louvre, où l'entrée ne coûte rien et où l'on ne paie pas en sortant, entre mille objets curieux, retrouvés dans, le nouveau royaume que la valeur des armées françaises vient de reconstituer, vous remarquerez, en cherchant un peu, une figurine bizarre, en terre cuite, portant le numéro 100. Examinez-la et vous reconnaîtrez sans peine que vous avez devant les yeux, non pas une divinité mexicaine, mais tout simplement une pipe, la plus ancienne que vous puissiez voir. Fumée pour la dernière fois, il y a trois cents ans, c'est-à-dire près d'un siède avant que les Européens edssent imaginé de brûler du tabac, cette pipe est devenue par son antiquité une curiosité hors ligne, et les directeurs du musée ne
la céderaient pour rien au monde, à un amateur, fût-il anglais et en proposât-il dix fois son poids d'or.
Pauvre monsieur Abraham, qui riait tant du singe en terre payé cinquante francs par mon oncle, s'il savait ce que je sais à présent, que la pipe de Marc était sœur aînée de celle du Louvre, il ne se consolerai pas. A la première vilenie que j'apprendrai de lui, je lui enverrai ce numéro de l'Ouvrier pour le punir. D'ici-là, je ne crains pas qu'il le lise. Le numéro coûte un sou.
Voilà ce que c'est, pourtant ; en voulant faire une bonne œuvre, mon onde s'est trouvé faire une excellente spéculation. Gela se voit quelquefois, tandis qu'au contraire, une bonne spéculation est souvent une méchante action, et, dans tous les c,a8, ne peut pas en être une bonne. Je vous conseille donc le premier genre d'opération (comme on dit en style de Bourse). Une spéculation au point de vue financier réussit rarement, une bonne action est un placement infaillible sur une caisse où il n'y a point de banqueroute à craindre. Pour un verre d'eau donné en son nom le banquier de l'autre vie vous paiera mille pour un. Faites de l'usure avec lui, il vous y invite, il est si riche! Prêtez en son nom, à gros intérêts: un bon exemple à vos enfants, un bon conseil à un camarade/ une bonne parole à quelqu'un qui souffre. Voici des fonds que les plus pauvres ont toujours dans leur bourse. Allez, versez à la caisse du bon Dieu, vous qui êtes assez heureux poui^ croire en lui, versez à pleines mains et à pleins cœurs; quand le moment de la liquidation viendra, vous trouverez vos créances inscrites au grand livre et vos dettes payées.
En commençant, je ne songeais pas à vous dire tout cela ; l'occasion s'est présentée, j'en profite pour faire mon petit placement moi aussi» je souhaité qu'il vous soit utile et je reviens à mon récit.
Il y avait déjà ti'ois mois que mon oncle fumait dans sa pipe du tabac acheté au bureau de la veuve Marc, quand, un jour, je lus dans le catalogue détaillé du musée du Louvre la description de la pipe qui y est conservée. J'aime beaucoup les curioi»ités. C'est un goût que je dois à
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mon pere. Dans mes voyages j'en ai rassemblé quelques-unes , pas des plus chères, vous pouvez m'en croire. J'examinai avec soin la pipe de l'encan , je la comparai au dessin de celle du Louvre et je demeurai convaincu qu'elle avait la même origine. Mon oncle à qui j'en parlai rit beaucoup de mon enthousiasme , qu'il ne parlageait pas. 11 trouvait sa pipe fort bonne, mais comme il m'aimait beaucoup : Tiens,, dit-il, la voilà , je t'en fais cadeau pour ton musée : à une condition, cependant, c'est que jamais tu ne l'échangeras contre un autre objet.
Je remerciais mon excellent oncle et courus montrer mon trésor à mon père. Il était, comme presque toujours, dans son cabinet, entouré de poudreux in-folios et déchiffrant à la loupe des parchemins à demieffacés, que récemment il avait découverts dans un vieux coffre, chez un bouquiniste.
— Voici, me ditr-il, quand j'entrai, un document précieux qui renverse encore une de ces erreurs indignes, enracinées dans le monde, sur le rôle de l'Église dans l'inquisition. Je suis heureux d'avoir trouvé ce^te pièce; elle me servira po^r mon cours d'orthopédie historique. Que m'apporl es-tu là ?
— Une pipe que mon oncle m'a donnée.
— Bon ! tu vas fumer à présent?
— Non, je viens vous prier de me la déchiffrer.
— Déchiffrer une pipe? En vérité tu perds la tête; kisse-moî travailler.
— Je vous assure que c'est une curiosité historique, je h destine à mon musée.
— Allons, montre ta pipe, me dit mon père, qui était la bonté même.
— Eh! au fait, lu pourrais ne pas avoir tort, mon garçon, 'continua-til après un moment d'examen... peste. Si c'était... ma foi, je n'en jurerais pas... Ah! voilà qui est singulier, par exemple... Donne-moi ce volume in-4o...'là, à gauche,... tome IV des antiquités américaines.
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n se mit à lire, tout en examinant la pièce destinée à ma collection, prit un second volume, puis un troisième.
Je ne respirais pas.
— Une brosse et un verre d'eau dans lequel tu mettras dix gouttes d'ammoniaque, dit-il enfin.
La pipe était non-seulement noircie, mais empâtée en plusieurs en-« droits ; grâce à un nettoyage scrupuleux, bien des détails que jusqu'alors je n'avais pas pu distinguer, apparurent distinctement à mes yeux. Moa père brossait toujours. Tout-à-coup il laissa échapper une exclamatioa de joyeuse surprise.
— Plus de doute, s'écria-t-il. En vérité tu as raison, cette pipe est une précieuse antiquité mexicaine, elle a été fabriquée à Cholula, par ua grand artiste; voici son poinçon. Vas chercher ton catalogue.
Mon catalogue était un gros registre, dont bien peu de feuilles sont encore remplies. A la suite des curiosités déjà inscrites, mon père écrivit de sa propre main les lignes qui suivent :
No 72. Pipe Aztèque provenant de Cholula (XVIe siècle). Fourneau de pipe; hauteur, 10 centimètres 2 millimètres; diamètre intérieur, 0,51 m; x terre cuite, blanchâtre, siliceuse; grains poreux; très-légère; figure gri* maçante; grosse tète sur un petit corps arrondi; jambes difformes, ployées en dessous; bras collés au corps et à peine indiqués; nez triangulaire fortement déprimé; immenses oreilles plaquées contre la tête ; grande bouche entr'ouverte et îaissant voir plusieurs rangées de dents, celles des côtés recourbées en forme de crocs ou défenses; orbites des yeux ronds et creusés assez profondément; une rangée de trous disposés en forme de couronne autour de l'ouverture du fourneau ; main gauche fermée.; main droite tenant un objet qui paraît être un couteau ou une épée. Tout au- ^' tour du cou, un collier de crânes et de cœurs en assez fort relief. En dessous , une marque ou poinçon hiéroglyphique qui paraît être celui de Tétipoluhuenec, sculpteur célèbre de Cholula, vers l'an 1510.
Le soir même du grand événement que je viens de raconter , deux de
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HISTOIRB D'UNI PIPB. 23
nos plus proches Toisins, M. Sorbier, anden notaire, et son fils, étudiant en médecine, Yinrént passer la soirée avec nous. Naturellement il fut question de la pipe ; l'occasion était excellente, car M. Sorbier était un soi-disant amateur d'antiquités et passait, au village de Saint-Laurent, pour un archéologue trésnlistingué. L'ex-notaire se prenait lui-même pour un savant hors ligne et un esprit fort. A dire vrai, ce n'était qu'un esprit faible, nourri de grossiers préjugés, croyant encore en Dieu, qu'il 2q»pelait pompeusement l'Être-Suprême, mais n'osant plus assister à la messe dans la cnânte de passer pour ridicule aux yeux de monsieur son fils, devenu libre-penseur; honnête homme autant qu'on peut l'être quand on n'a pas le courage de pratiquer sa religion, il se posait dans son cercle comme indépendant parce qu'il s'y moquait de la théologie de son curé et s'y nourrissait de celle d'un docteur du Siècle, paillasse en retraite du diarwari.
Henri Sorbier fils appartenait à une génération plus moderne et par conséquent plus éclairée. De nos jours il en est ainsi, les plus savants sont toujours les derniers venus, témoin Renan; matérialiste, cela va sans dire , il niait l'existence de l'âme , mais croyait aux esprits ; affirmait qu'il n'y a point d'autre' monde, mais se vantait de pouvoir évoquer ceux qui l'habitent. Peut-être ces assertions ont-elles l'air de se contredire aux yeux du vulgaire, que voulez-vous, tout le monde n'est pas comme Geor. ges 'Sand, frère de Victor Hugo en Sakespeare et ne peut pas saisir ce que comprenait sans doute parfaitement M. Henri Sorbier, reçu bachelier à son cinquième examen, et étudiant en médecine depuis six mois.
Quand ces messieurs entrèrent au salon, mon père nous expliquait de quelle divinité ma pipe avait la figure, et le sens des attributs dont elle était ornée. Le fourneau passa de mains en mains, chacun faisant ses remarques.
Ma sœur et mes cousines trouvèrent cette vieillerie, comme elles l'appelaielit, affreusement laide; Henri Sorbier ne fut pas de leur avis, il lui trouva un certain chic dans le galbe, du trait et de la ligne, cependant il
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S4 HISTOIRE d'une PIPB.
lui préférait, au point de vue de la plastique, la Vénus de Milo, dont il avait acheté une réduction en plâtre. Gela dit, il passa la main dans ses favoris absents, s'assit au piano et y chercha d'inspiration quelques accords pour une mélodie nouvelle.
L'antiquaire, armé de seç lunettes d'argent, examina longuement la pipe, la tourna, la retourna, ppis, n'y comprenant rien, finit par déclarer qu'il partageait complètement l'avis de mon père sur son mérite et sur sa provenance.
— Ainsi donc, monsieur Sorbier, vous pensez que cette figurine a trois siècles d'existence?
— Madame, c'est mon opinion, et je crois pouvoir affirmer que cetera celle de tous les savants qui l'examineront après moi.
— Trois. cents ans, continua ma mère; que d'hommes et d'événem^ats se sont succédé dans ce long espace de temps, et que je voudrais que cette pipe pût nous raconter son histoire.
— Si cette pipe était une table, ^nadame, vous seriez satisfaite sur l'heure, s'écria Henri Sorbier, qui n'avait pas mieux réussi dans s€îs tentatives musicales que dans la frisure de ses £avoris.
— Vraiment, monsieur? Vous pensez donc que les pipes ont moins d'esprit que les tables?
— Ce qu'il y a de certain, c'est que jusqu'à présent je n'ai jamais pu réussir à les faire parler.
— Essayez donc avec celle-ci qui a une si grande bouche, dit ma sœur ; elle aura peut-être plus de facilité.
— Mademoiselle est incrédule, sans doute, fit Henri d'un ton piqué.
— Du tout, elle est ignorante seulement, répondit mon oncle, comme je l'étais moi-même avant d'avoir assisté à une séance de spiritisme.
— Je suis heureux de rencontrer enfin un adepte du progrès, cela ne m'était pas encore arrivé depuis mon retour en province, s'écria empha* tiquement le docteur imberbe. Colonel, je vous prie, au nom de la sdence.
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de raconter devant ces dames les merveilles dont vous avez été témoin â Paris sans doute.
— Non, j'étais à Avignon, où je tenais garnison; mais peu importe les esprits sont sans doute les mêmes partout.
Henri fit de la main un geste de condescendance approbalive pour Tes. prit d'Avignon, seulement il en eût préféré un de Paris.
— Un de mes amis,, continua le colonel, vint un jour me proposer de l'accompagner, le lendemain, à une réunion spiritiste des plus intéressantes. Je cédai i condition que je visiterais préalablement le lieu où devait se tenir la séance et que j'en examinerais le matériel. Il accepta et me conduisit le lendemain chez un charcutier de la ville, grand-prêtre des adeptes du nouveau culte. Lorsque nous arrivâmes, l'évocateur vendait, comme un simple mortel, du saucisson à ses pratiques, et son fils, gamin de dix ans, déjeûnait avec une soupe à l'ail. Évidemment personne ne songeait â nous en imposer. On nous montra la chambre des séances : il y avait là quelques chaises, une lourde table en noyer, point de trappes, point de cachettes, rien qui pût faire soupçonner quelque superche. rie. Le soir, je revins avec mon guide : plusieurs adeptes étalent déjà réunis. Je pris une chaise et m'assis comme eux prés de la table sur laquelle, dans deux chandeliers de cuivre, brûlaient deux chandelles. A onze heures, l'évocateur entra, vêtu d'une robe noire et suivi de son fils, por*
. C'était tout. La cérémonie c^m~ ( l'homme â la robe noire nous or- I table sans les retirer, sous quelil éteignit les lumières et nous dit :
entirez son soufQe inspirateur ; prébUité.
bler.
— Cinq minutes s'écoulèrent. Tout-à-coup un souffle impétueux me frappa au visage.
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« — Voici Tesprit, cria l'opérateur ; restez immobiles et cessez vos chants. Qui de vous a senti Tesprit?
* — Moi, s'écria une voix moqueuse ; il sent l'ail de ce m^tiii*.
» — Silence, profane ; ne joignez pas le sacrilège à l'incrédulité, votre témérité vous coûterait cher, reprit sévèrement le grand-prêtre. L'esprit est irrité ; reprenez vos chants pour le fléchir. »
— C'était en effet très-dangereux, fit remarquer le jeune Sorbier.
— Au bout d'un moment l'esprit daigna souffler de nouveau sur rassemblée.
» — Le sentez-vous, frères ? demanda le charcutier-pontife.
» — Parbleu, je le tiens, s'écria l'incrédule qui, d'une main impie, avait saisi l'esprit par son pantalon et de l'autre frottait une allumette sur la table.
» — Lâchez, malheureux, lâchez ou vous êtes mort ! hurlait le marchand de saucissons.
.» — Oh ! il a beau m'égratigner et me mordre, je ne lâcherai pas, répondait le sceptique, frottant toujours son allumette. *
Le désordre était au comble ; les femmes pleuraient, les honmies criaient ; enfin la flamme jaillit et, à la lueur du phosphore, on vit au bout de mon bras le gamin suspendu par le fond de sa culotte, car l'incrédule, mesdames, c'était moi.
Tout le monde se mit à rire, sauf M. Henri qui, haussant les épaules avec dédain, retoiima au piano en murmurant : Province! province!
— Croyez-vous, demanda ma mère, qu'il n'y ait en effet que jongleries dans ces évocations?
— Je crois qu'il y a souvent pis que cela, répondit mon père, et dans tous les cas, bien à plaindre ceux qui jouent avec le spiritisme. L'absinthe porte moins au cerveau que cette curiosité maladive, et, tenez, ajouta-t-il, en voulez-vous la preuve élisez :
Ma mère prit un journal de médecine et lut :
« Un fait de nature à modérer l'orgueil de la génération actuelle, c'est
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