CHAPITRE IV
Où il est parlé dn Mexique et en ron Toit que les premiers habitants de ce pays n'étaient pas aussi saurages qu'on le croit liabitnellement.
Les opinions de M. Sorbier étaient bien connues dans le pays. Tout le monde savait que Tex-notaire avait une manière de voir en histoire et en religion tout opposée à celle de mon père, et les ouvriers auxquels mon oncle avait annoncé le duel dont ils devaient être les juges, avaient sans exception aucune cette fois, envahi, dès le premier coup de cloche, la salle désignée pour servir de lice à la joute.
Le colonel, pour donner plus d'appareil à la discussion, avait, dès le , matin, fait dresser deux estrades, vis-à-vis Tune de l'autre, aux deux bouts de la pièce.
A deux heures, les deux adversaires, salués par une triple salve d'ap* plaudissements, montèrent chacun à son siège. Puis le silence s' étant rétabli, mon père prit la parole.
f Mes amis, dit41, M. Sorbier a bien voulu honorer de sa présence notre réunion de famille. En votre nom et au mien je l'en remercié. C'est à lui que je dois l'idée, je ne dirai pas des leçons, mais des causeries qui v^nt, pendant quelques jours, remplacer nos lectures ordinaires. Votci une pipe qui date de trois cents ans, qui a été fabriquée au Mexique, qui, depuis, a eu sans doute bien des aventures à traverser avant d'arriver, après trois siècles de courses, au Moulin-Rouge. Je ne sais pas son histoire positive, mais avec les livres il est possible dé lui en faire une. C'est ce que je vais essayer, en vous faisant voyager avec elle dans les
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pays qu'elle peut avoir traversés, assister à de grands événements tous passés depuis qu'elle est sortie des mains de Tartiste qui la façonna, visiter avec elle de grands personnages qu'elle a peut-être vus. Si les aventures que je vais vous conter n'ont pas eu toutes pour témoin cette pipe, qui va vous servir de guide, dans une promenade anecdotique, à travers le temps et le monde, au moins seront-elles vraies en elles-mêmes. Je mettrai tous mes soins à ne vous rien dire que de rigoureusement exact» i répondre à toutes les objections que vous voudrez bien me faire, et à prouver, pièces en main, à ceux qui le désireraient, l'exactitude de mes citations. Vous en aurez au reste pour garant la science de M. Sorbier, puisque mon honorable voisin a bien voulu prendre l'engagement, nonseulement de me reprendre chaque fois que je lui paraîtrai m' écarter de la vérité, mais même dem* attaquer si je ne la dis pas tout entière.
• Je vous choisis donc pour juges entre moi et tous ceux qui auront parlé ou écrit dans un sens contraire à ce que je vais vous dire. L'histoire de cette pipe n'est, comme vous le voyez, qu'un objet trèssecondaire pour moi, un moyen de vous intéresser si je puis, mais mon but principal, pour ne pas dire unique, est de faire triompher devant vous la vérité en écartant les voiles sous lesquels trop d'écrivains soi-disant populaires s'efforcent encore aujourd'hui de la cacher à vos yeux pour substituer à sa bienfaisante clarté, la lueur décevante de l'erreur et du mensonge.
» La pipe que mon fils va faire passer entre vos mains est né^, comme je vous l'ai dit en commençant, mes amis, au Mexique : un beau, un magnifique pays, pour lequel la nature, toujours généreuse, s'est montrée prodigue jusqu'à l'excès. Les journaux votfs ont parlé de cette contrée^ baignée, d'un côté, par l'Océan, et, de l'autre, par le golfe du Mexique. Son climat brûlant, dans les plaines qui avoisinent la mer, et ' où croissent en abondance, les palmiers, le riz et le coton, s'adoucit, dès que l'on arrive au pied des montagnes, et va en se rafraîchissant, par degrés, à mesure que l'on s'élève' vers le grand plateau qui les surmonte, et où
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Et u'ayaiit d'autre occopation que celle de tisser et de broder des étoffes pour leur seigneur. [Page 34.)
régne un éternel printemps. Plus haut, car ce plateau sert de base à de nouvelles montagnes, la température continuant toujours à se refroidir également, on rencontre de sombres jbrêts de pins, des rochers nus; puis enfin, la neige éternelle, qui couvre les sommets les plus élevés et jusqu'aux cratères de nombreux volcans eii activité. En sorte que l'habitant de MexicO) ville située sous un climat aussi doux que celui de l'Italie, voit l'été sous ses pieds, l'hiver sur sa tête, et peut, en un seul jour, à son gré, se transporter de la Provence à l'Afrique ou à la Sibérie. Vousl comprenez quelle étonnante variété on doit rencontrer dans une pareiÛe terre, et sur un sol, d'ailleurs, admirablement fertile. Ce serait un vrai paradis terrestre, si Dieu, qui ,n'a pas voulu qu'il y eût rien de parfait dans le monde, n'ayait pas permis que la fièvre jaune, fléau redoutable, surtout pour les Européens, dévastât la région chaude ; tandis que les volcans, se dressant comme des fantômes couverts de leurs blancs linceuls, sont une menace éternelle pour les habitants du grand plateau. Hélas ! ces fléaux ne seraient encore rien, sans la malice des hommes. Il y a des siècles que la guerre, la révolte et l'anarchie, désolent l'empire mexicain ; l'assassinat, le brigandage, la passion de l'or et celle du jeu, ont fait un enfer de ce lieu de délices : plus d'industrie, plus d'agriculture ; on ne rencontre que ruines là où étaient des villes. Les forêts, consumées par l'incendie, ne retiennent plus les avalanches de neige ; les prairies naturelles, ravagées par les torrents, se sont changées en marécages pestilentiels, ou en landes incultes : le Mexique n'est plus reconnaissable ; et cela, par la faute de ces aventuriers qui, poussés par la soif de l'or, éont venus, de tous côtés, pour s'y procurer, non par le travail, mais par la violence, le précieux métal que les rochers recèlent dans leurs filons.
• Enfin, Dieu a pris pitié de ce malheureux pays, et il a désigné le nôtre pour le sauver. Déjà le drapeau français, ' ce symbole de gloire et de civilisation, flotte, triomphant, des bords de l'Océan aux plus hauts sommets des montagnes. Grâce à la valeur de nos soldats, un nouvel em-
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pire s'élève sur les ruines de Vempire Aztèque, la crainte disparaît, les campagnes se repeuplent, le commerce renaît dans les ports, des routes s'ouTrent dans la montagne, et un chemin de fer va bientôt relier la capitale de Maximilien avec le principal port de son nouveau royaume. Honneur à la France qui, restée seule sur le champ de bataille, où Vont honteusement abandonnée ses alliés, au moment du combat, a héroïquement mené à fin la glorieuse entreprise de la régénération d'un grand peuple. • Mon père était ému, il s'arrêta un moment, puis reprit : ff Le Mexique était un grand empire, longtemps avant que, pour son malheur, les Européens soupçonnassent son existence. A l'époque où - cette pipe fut faitc^ c'est-à-dire, vers le commencement du XVIe siècle, Montézuma (nom qui signifie l'homme triste) était empereur de cette contrée. Monté sur le trône en 1503, il avait, par une suite de plusieurs années de victoires, soumis à sa domination tous les peuples divers de la plaine et de la montagne. Il eût pu être le plus heureux et le meilleur des souverains, si son amour du luxe ne l'eût perdu; pour subvenir à. ses fastueuses prodigalités, il accabla ses sujets d'impôts et s'aliéna leur affection. Des révoltes éclatèrent sur plusieurs points; les rebelles furent vaincus, et Montézuma, pour se venger, fit couler des torrents de sang, puis, pour échapper aux remords et à la terreur qui l'accompagnait, il s'enferma dans sa capitale, gardée par une armée nombreuse, et se plongea dans une vie de luxe et de mollesse qui rappellent les excès de Sardanapale et du roi Salomon. Pour vous en donner une idée, je vous dirai que cet empereur mexicain, que vous êtes habitués â regarder comme un chef sauvage, jjortant un arc et une couronne de plumes, "^e baignait quatre fois par jour dans un bain parfumé, changeait aussi quatre fois de vêtements, qu'il ne remettait plus, et n'avait pas moins de mille femmes, soumises, soit au temple, soit au palais, à une sévère étiquette, et n'ayant d'autre occupation que celle de tisser et de broder des étoffes pour leur seigneur.
9 Le palais du monarque devait être immense, pour pouvoir loger la
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foule des fcyjjrimes et des serviteurs ; il était construit en pierres rouges (tetzontly), revêtues des marbres les plus rares et avait trente portes en jaspe noir et blanc, ouvrant sur un égal nombre de rues. L'écusson mexicain, un aigle portant un ocelot (petit tigre) dans ses serres, sculpté en marbre, en surmontait la principale entrée, où flottait, à une hampe d*or, le drapeau vert des Aztèques. Au milieu des cours, jonchées chaque matin de fleurs nouvelles, des fontaines, entretenues par un aqueduc, fournissaient une eau toujours pure pour cent baignoires disposées dans les salles de bain. De^s cours on pénétrait dans les vestibules d'une extrême richesse. Les appartements intérieurs étaient bas, mais immenses et avaient des plafonds en bois de fer sculpté, et des pianchers recouverts de nattes tressées en feuilles de palmier. Les salles d'audience frappaient surtout par leurs proportions gigantesques; des tapisseries de plumes, véritables mosaïques d'une finesse extrême, en revêtaient les muh, et des peaux de bêtes sauvages en couvraient les plychers.
» De, vastes jardins, remplis d'arbrisseaux odoriférants, de fleurs et surtout de plantes pharmaceutiquep, s'étendaient autour de ces bâtiments. Dans les labyrinthes des bocages aux doux parfums, on voyait une admirable volière, renfermant d'innombrables variétés d'oiseaux, depuis les aigles et les vautours^ jusqu'aux plus petits colibris, une ménagerie et dix grands bassins dans lesquels se jouait une multitude de poissons. Un pavé de marbre entourait ces spacieux réservoirs, sur lesquels étaient comme suspendus de légers et ^fantastiques pavillons que pénétrait la brise rafraîchissante des jardins, et qui offraient, dans les chaleurs de Tété, une délicieuse retraite au monarque et à son sérail.
» Mexico, comme ville, n'était pas moins grande et moins curieuse que le palais. Mais comme nous aurons à pénétrer dans son enceinte à la suite de ^tre guide, permettez-moi, mes amis, de vous transporter un moment dans la ville même qui vit naître la pipe bizarre que vous avez sous les ye», à Churûltécal, aujourd'hui Cholula, dans le royaume de Pué" bla, lieu ofPbtnmenc^j; première des histou-es que j'ai à vous raconter.