CHAPITRE V
Un drame sanglant.
i Chaque année une foule immense accourait, aux premiers jours du mois de mars, à Ghurultécal, pour assister à la fête du dieu de l'agriculture dans la cité sainte. Le nombre des pèlerins était tel que, ne pouvant trouver de place pour loger dans la ville même, qui cependant ne contenait pas moins de quarante mille maisons , beaucoup d'entre eux étaient obligés de camper sous la tente, en dehors des remparts. Les larges rues, bordées de maisons basses, couverte^e toits en terrasses , suffisaient a peine à la circulation de la multitude, roulant sans cesse des temples aux tour de montagnes de maïs, de bananes, de vo- 'uits , étaient dressées en plein air, conune dans ables pour les consommateurs, non pas de café inconnue» au Mexique , mais de chocolat et de ie que Ton tire de l'aloès. Les industrieux marmt de toutes parts, pour la circonstance, leurs marchandises les plus précieuses : telles que papier, tabac, vanille, peaux de b^tes, tapis dç plumes, étoffes de coton, armes, bijoux et surtout poteries , car celles de Gholula avaient une grande réputation , et il s'en vendait, à cette époque, une énorme quantité, chacun tenant à honneur de rapporter, après la fête, un vase, une pipe ou une figurine d^idole.
i L'aspect que présentait la ville, pendant la durée des fêtes, était à la fois effrayant et étrange. On se ferait une fausse idée des adorateurs des idoles Aztèques en les comparant aux pieux pèlerins qu'attirçat les se* lennités du christianisme. Le caractère du christianisme est la'fiiiceur et
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la mansuétude, notre religion est celle de l'abnégation et du pardon; celui du paganisme est la violence mêlée de férocité , l'égoîsme et la vengeance, i
— Pardon, si je vous interromps déjà, dit M. Sorbier, mais toutes les fêtes du paganisme n'étaient pas empreintes de cet esprit sauvage : à Rome, elles étaient majestueuses et graves; en Grèce, pleines de poésie, et chez les Aztèques, plusieurs étaient parfaitement innocentes.
• — J'ai dit caractère du paganisme en général et non pas de toutes ses cérémonies, reprit mon père. Je n'ai à parler ici ni des Grecs, qui enterraient vivants des prisonniers pour fij^er une frontière et excluaient leurs filles et leurs femmes de beaucoup de leurs cérémonies religieuses, tant ils les trouvaient peu chastes, ni des Romains, chez lesquels les saturnales obscènes et les massacres du cirque étaient consacrés aux dieux. Je ne citerai pas même les Carthaginois qui brûlaient leurs enfants dans des idoles rougies au feu, ni les Gaulois, nos pères, qui, toujours en l'honneur des dieux, faisaient périr leurs prisonniers, enfermés dans'des mannequins d'osier. Il n'est ici question que des seuls Mexicains , chez les^els on ne trouverait que quelques fêtes irréprochables au point de vue de la morale humaine , tandis que presque toutes les autres étaient tellement horribles, que l'on a calculé que chaque année la moyenne des victimes humaines était de vingt mille, et que les Espagnols, qui eurent la patience ou plutôt le courage de compter les crânes entassés autour du temple du dieu delà guerre, n'en trouvèrent pas moins de cent trentesept mille.
> Si un culte eût dû être humain, c'était sans doute celui de Quetzalcoalt, le dieu de l'agriculture , et cependant en une seule fois , chaque annéje, on lui immolait six mille prisonniers; il est vrai qu'à l'inauguration du temple du dieu de la guerre, à Mexico, en i486, il n'y eut pas moins de soixante-dix mille victimes égorgées une à une, sans pitié ni relâche, pendant plusieurs jours. La procession de ces malheureux occupai! quatre kilomètres de long, dit un historien peu suspect d'exagération. Voici
la vérité sur ces religions indiennes que les philosophes du XVIII* siècle se sont plu à représenter sous de si aimables couleurs. La raison de ce petit mensonge, c'est qu'il était nécessaire pour démontrer l'intolérance du catholicisme, qui s'efforça de faire disparaître le culte effroyable des Aztèques, t
— Et par quels moyens? demanda M. Sorbier ironiquement.
— C'est ce que npus verrons en son lieu, répondit mon père; je continue :
c Un sacrifice humain a toujours été un spectacle affreux, et que d'or" dinaîre on dérobait aux yeux de la foule; au Mexique, au contraire, Poffrande terrible se faisait à la face du soleil, sous les regards attentifs de la multitude, avec un appareil effroyable. Au sommet d'un temple pyramidal de cent trente-sept pieds de hauteur, et dont la base seule occupait un espace quatre fois plus vaste que celui de la place Vendôme, à Paris, s'élevait la pierre du sacrifice, en plein air; entre les deux autels où brûlait , nuit et jour, le feu sacré , devant le sanctuaire qui recelait l'image du dieu. Conduite processionneUement, à pas lents, au son de la musique et des chants du rituel, la victime, car on ne les sacrifiait qu'une à une, gravissait la pyramide par la pente extérieure qui, avant d'arriver à la dernière terrasse, en faisait trois ou quatre fois le tour. Le peuple, assemblé au loin, contemplait dans un profond silence cette scène terrible. Six prêtres en longues robes noires et les cheveux longs et épars, attendaient leur proie, sur la terrasse la plus élevée , la saisissaient et la couchaient nue sur la pierre fatale où cinq d'entre eux la retenaient immobile, en chantant des prières. Le sixième prêtre, quittant alors sa robe et s'enveloppant d'un long manteau rouge , s'approchait, armé d'un couteau d'iztli(sorte de pierre tranchante), se penchait sur la victime; d'un coup rapide conune la pensée, lui ouvrait la poitrine, en retirait le cœur, encore palpitant, frottait de sang l'image du dieu» en répandait autour de 'lui ou en faisait, avec de la farine de maïs, une sorte de pâte, que des prêtres inférieurs distribuaient ensuite au peuple en guise de communion.
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HISTOIRE D*UNB PIPE. 39
• Le 4 mars 1519, la foule ardente, fanatisée, demi-nue, ivre de sang et de pulque , ne connaissait plus de repos depuis trois jours. Dés les premiers rayons^du soleil, elle se ruait comme un flot compacte vers le temple de^uetzalcoalt, envahissait les rues avoisinantes, les places, les terrasses des maisons et jusqu'aux rampes des pyramides plus éloignées, pour assister aux sacrifices cent fois renouvelés dans la journée , sans que ses yeux se lassassent de contempler les mouvements convulsifs des victimes expirantes. Chaque nuit s'était passée en festins, parfois en orgies, éclairées par la lueur sinistre des huit cents feux entretenus par plus de six mille prêtres, au sommet des quatre cents pyramides de la sainte Gholula.
f En ce moment, hien que le soleil n'eût pas encore disparu derrière l'horizon, les sacrifices venaient de cesser, le nombre des victimes était épuisé , et du haut des plates-formes, le mugissement des conques et le grondement sourd des atabals ne dominaient plus le tumulte de la cité. Les pèlerins Aztèques étaient mécontents et sombres, dix prisonniers destinés aux sacrifices avaient disparu et les convulsions d'un grand nombre de ceux qui avaient été immolés dans la journée présentaient des augures défavorables.
» La foule, sans but pour le reste de la journée, ne ressemblait plus, comine les jours précédents, à un fleuve humain, poussé vers le grand temple ou en revenant. Mille courants divers se dessinaient dans la grande ville. Pendant qu'une partie des pèlerins reprenaient , par bandes nom> breuses, la route de leur patrie, d'autres achevaient de dépenser, dans une dernière orgie, ce qui leur restait de poudre d'or, d'étain ou de graines de cacao , seules monnaies en usage ; d'autres enfin , et ceux-ci étaient les plus sage$, se hâtaient de terminer leurs achats et de les distribuer en paquets de trente à quarante kilogrammes , pour pouvoir les charger plus facilement sur les épaules de leurs tamanes (porteurs) ou sur les leurs, s'ils n'avaient pas d'esclaves. Le seul mode de transport à cette époque était en effet le transport à dos d'hommes. Le Mexique, aujour-
d'hui si riche en troupeaux et en chevaux, ne possédait en effet, avant Parrivée des Espagnols, ni bœufs, ni chevaux, ni même de troupeaux de chèvres ou de moutons, et le seul quadrupède un peu gros que connussent Jes Aztèques,^ était une espèce fort petite de' chiens sauvages , que l'on chassait comme ici le lièvre, pour s'en nourrir.
• Deux hommes, que suivaient à distance douze esclaves, portant deux litières (l'esclavage, quoiqu'en disent certains écrivains, n'est pas plus en Amérique qu'*ailleurs , une invention du catholicisme), remontaient la grande rue de Mexico, en causant des événements de la journée, sans se préoccuper de répondre aux profondes salutations de la foule qui s'ouvrait avec un respectueux empressement sur leur passage. L'un d'eux, le plus jeune, au regard fier et perçant , portait un riche costume militaire, par-dessus lequel il avait jeté négligemment un tilmati (manteau) de coton bleu , frangé d'or. Un casque représentant une tête d'animal fantastique rehaussait sa taille élevée , et les semelles de bronze de ses sandales résonnaient comme les éperons de nos cavaliers, sur les dalles de basalte. Son compagnon était vêtu plus simplement. Le poignard d'iztli qui pendait à sa ceinture , sa cuirasse de coton piqué et ses sandales n'offraient rien qui attirât l'attention , mais ses boucles d'oreilles d'or et le bracelet de même métal, qu'il portait au bras gauche , indiquaient en lui un cacique d'un rang élevé, auquel l'empereur avait accordé les insignes dus à la bravoure.
> Arrivée devant le magasin du célèbre Tétilpauhuenee, les deux étrangers, après s'être arrêtés un moment à examiner les objets d'art étalés derrière un grillage de cuivre doré, entrèrent dans la salle où plusieurs riches personnages choisissaient des bijoux. A la vue des nouveaux venus, tous s'écartèrent en silence et les yeux baissés, tandis que Tétilpauhuenee, s'avançant au-devant d'eu!x , mettait un genoU en terre et faisait avec la main le signe de porter la poussière à son front.
» — Montre-moi, dit le jeune chef, sans paraître étonné de ces marques d'honneur, tes pipes les plus précieuses.
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HIJSTOIRB d'une PIPB. 41
» Et en même temps il rejeta sur son jépaule le tilmati qui, en s'écartant , laissa voir une merveilleuse cuirasse de lames d'or, superposées comme les écailles d'un poisson, et un poignard d'obsidienne, à poignée de perles et de turquoises.
f Un instant après l'artiste , fléchissant le genou de nouveau , présen* tait aux voyageurs, sur un plat de bronze ciselé , plusieurs pipes du travail le plus exquis. L'une d'elles surtout était admirable. Tétilpauhuenec, pour pétrir la terre parfumée de son fourneau, s'était inspiré sans servilisme de la statue du farouche Huitzilopochtli et l'avait faite à la ressemblance de la terrible divinité. Cette pipe, c'est celle que vous avez entre les mains; deux gros diamants sans défaut formaient ses yeux, et 'dans les trous que vous voyez autour de son front , était incrustée une couronne de rubis qui, lorsqu'on approchait le feu du fourneau , jetaient un éclat incomparable.
• r— Que penses-tu de cette pipe? demanda le jeune homme à son compagnon, pendant que le sculpteur adaptait à la pipe un tuyau d'ambre, enrichi d'or et de pierreries.
» — Seigneur, répondit le cacique en s'incUnanl , elle est digne d'un roi ou d'un empereur.
» — Aussi, sera-t-elle pour un empereur , et c'est un hommage que je veux présenter à notre puissant souverain, Montézuma , pontife suprême de la religion. Vois, cette image est celle du dieu de la guerre, toujours favorable aux Aztèques.- Rien n'y manque, ni le collier de cœurs et de crânes sanglants que notre dieu aime à porter à son cou , ni le couteau dont aucun prêtre ne sait mieux se servir que notre pieux empereur, pour ouvrir une poitrine et en arracher le cœur encore vivant.
» A ce propos, ajouta le narrateur en s'interrompant , il ne sera pas inutile de vous faire remarquer que Montézuma tirait vanité de son adresse à tuer les hommes et qu'en effet il y excellait à force de s'y être exercé. Tel était le plus doux passe-temps de ces rois débonnaires dont les philosophes ont vanté la douceur en prose et eu vers. •
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—Les prêtres ont commis d'autres crimes pour empêcher ceux-ci, répondit M. Sorbier.
-*Nous arriverons bientôt à cette calomnie, reprit mon père. Retournons à, Gholula.
» — Quel prix mets-tu à ton œuvre? demanda le cbef à l'artiste.
j» — L'honneur d'avoir satisfait un roi est une récompense suffisante pour son esclave , répondit Tétilpauhuenec en se prosternant de nouveau.
• Sur un signe de son compagnon , le cacique tira de son escarcelle plusieurs poignées de tuyaux de plumes pleins de poudre d'or et les jeta sans compter dans le bassin, puis il frappa dans ses mains et, les tamanos ayant approché les litières, les deux voyageurs y prirent place et s'éloignèrent dans la direction de la porte de Mexico.
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