‹ Histoire d'une pipe, Volume 1Chapitre 15 sur 38 · CHAPITRE VL Onde et neveu · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL Onde et neveu

■ Le soleil, en baissant sur Thorizon, n'éclairait plus que les cyprès séculaires du mont royal de Ghapeltépec et la cime des deux cents téocalis ou temples pyramidaux de Mexico, lorsque le surlendemain les deux litières s'arrêtèrent sur la place du palais ay bas de l'escalier d'honneur.

f L'heure des audiences était passée, mais les portes du palais ne restaient jamais fermées pour un proche parent de l'empereur et Guatimozin, ainsi s'appelait le plus jeune des voyageurs, sautant lestement de son palanquin, passa fièrement devant les sentinelles et entra, suivi du cacique Xénocuatal, dans la salle des gardes. Là, il remit son casque et ses armes à son compagnon, fit parfumer ses cheveux, échangea, suivant l'usage du palais, son élégant tihnati contre un grossier manteau de nequen et pénétra seul dans le vestibule intérieur où se tenaient à toute heure les introducteurs de semaine. Contre l'ordinaire, le vestibule était rempli de conseillers de l'empire, portant les insignes de leur dignité, de grands seigneurs et de prêtres, mandés en toute hâte au palais et attendant, avec une respectueuse impatience, le moment où ils pourraient paraître en présence de leur puissant souverain.

• Bien que le jeune chef fût neveu et gendre de Monté^uma, il crut qu'en des circonstances aussi extraordinaires son devoir était de se conformer aux lois de l'étiquette; mais i peine venait-il de s'asseoir sur une peau de tigre qu'un maître des cérémonies vint l'avertir que le fils du Soleil désirait l'entretenir. Le prince se leva aussitôt et, précédé du héraut, entra dans une salle voisine, fléchit le genou et attendit dans cette respectueuse attitude Pordre de se relever.

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• On a souvent parlé des grands et des petits levers de Louis XIV, le ' roi Soleil, comme affectent de le nommer par dérision les gens qui ne

cherchent que l'occasion de se mettre j^ plat-ventre devant tous les pouvoirs, quittes à les insulter dès que le sort leur en fournira l'occasion. Je suis bien aise, en passant, de vous montrer que les lois de l'étiquette ne furent jamais poussées, à Versailles, aussi loin qu'à la cour des rois orientaux du XV« siècle, de ces rois dont on a vanté sur tous les tons la simplicité et la douceur.

• n est bon de relever les mensonges impudents de certains historiens par les documents mêmes que nous fournit l'histoire, et je saisis une des occasions, hélas ! trop fréquentes, de vous montrer combien ces soi-disant savants sont indignes de votre confiance.

j» Je vous ai déjà parlé de la simplicité de M ontézuma dans son costume; vous allez voir maintenant ce qu'elle était dans ses repas, et notez bien qu'ici je ne parle que des repas ordinaires et non des festins d'apparat, où les convives étaient servis dans une massive vaisselle d'or, qui ne devait servir qu'une fois.

» Chaque jour des nobles, car eux seuls avaient le privilège de la domesticité dans le palais de ces rois demi-dieux, couvraient d'une centaine de plats entretenus sur des réchauds, les tables d'une vaste salle. Montézuma, vêtu et parfumé pour la troisième fois, en passait la revue et indiquait, en les touchant avec une baguette d'or, les mets qu'il désirait et la salle où ils devaient être servis. Des pages les enlevaient aussitôt et les apportaient à de jeunes filles, des premières familles de l'empire, somptueusement parées et dont un voile en fil de pita (aloès) , semé de perles, couvrait la tête et les épaules. Ceiles-ci les partageaient en trois services, composés invariablement : le premier, de mets substantiels, volailles, gibier des Andes et poisson frais, péché la veille, à deux cents milles de Mexico, dans le golfe du Mexique, d'où l'apportaient des tamanes qui, en se relayant comme des chevaux de poste,^ faisaient cinq lieues à l'heure; le second, d'œufs, de chocolat et de fines pâtisseries gaufi-ées, '

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que préparaient, soos tes yeux du souverain, pendant le repas, deux jeunes ûiles, sur des réchauds préparés aux deux bouts de la salle, et enfin le troisième, des fruits les plus Taries. Les femmes du palais, sans voiles, mais Têtues de jupes de différentes longueurs , à bordures éclatantes et de longues robes brodées , étaient chargées du service particulier de la table basse sur laquelle elles présentaient, un à un , les plats à Montezuma ; c'étaient elles qui la couvraient, plaçaient le coussin sur lequel s'asseyait leur seigneur et déployaient autour de lui un écran de bois sculpté et doré, derrière lequel prenaient place six conseillers de Tempire, qui devaient, tour à tour, goûter à tous les mets, pour s'assurer qu'ils n'étaient pas empoisonnés. A la fin du repas , d'autres femmes enlevaient la nappe et présentaient au monarque le bassin, le voile et l'aiguière pour purifier ses mains. Enfin, on apportait les pipes en écaille et en terre parfumée, et les seigneurs invités s'asseyaient à droite et à gauche du coussin impérial, pour fumer pendant les danses exécutées par de jeunes nobles, instruits avec le plus grand soin dans l'art chorégraphique. M Au moment où Guatimozin s'agenouilla en entrant, Montézuma, assis à sa petite table, au fond d'une salle lambrissée de bois odoriférants et éclairée par les torches aromatiques de dix esclaves immobiles comme des cariatides, achevait un de ces repas si simples aux yeux de certaines gens. C'était un homme d'une quarantaine d'années et de taille moyenne, dont les cheveux étaient noirs et plats, la barbe rare et le visage singulièrement cuivré, même pour un Aztèque. Plus pâle que d'habitude, l'empereur paraissait ce soir-là préoccupé, et tout en goûtant avec distraction la mousse de chocolat, que son esclave favorite venait de lui présenter dans uoe tasse d'or, il froissait dans sa main gauche une dépêche hiéroglyphique, écrite et peinte à la fois sur une large feuille de papier plié en éventail. • À la vue de son neveu, im sourire de satisfaction erra sur ses lèvres. 11 fît un signe et le jeune chef, laissant tomber son manteau de nequen, ge releva et, traversant la salle, vint en s'agenouillant une seconde fois, présenter à son oncle la pipe rapportée pour lui Je Cholula.

• Montézuma était habitué à de. semblables cadeaux, qui au fond n^étaient qu'un impôt déguisé , cependant il reçut la pipe avec un sensible plaisir; ses yeux, jusque-là ternes et pensifs, s'éclairèrent, car dans cette brillante image du dieu de la guerre il crut voir une révélation du ciel, peut-«'ti:e un gage de victoire; il remercia son gendre avec une effusion qui ne lui était pas habituelle, le fit asseoir près de lui, puis, sans attendre les divertissements habituels, il ordonna d'introduire les conseillers, et, suivi de Guatimozin, se retira dans l'intérieur de ses appartements.

• Une heure s'écoula. Les grands dignitaires de l'empire, assemblés autour d'une vaste table sur laquelle deux prêtres. avaient déposé les livres sacrés de la religion, causaient à demi-voix, s'interrogeant avec anxiété sans pouvoir rien éclaircir, lorsque les portes s'ouvrirent et un héros annonça le fils du Soleil. Les courtisans se prosternèrent le visage contre terre pendant que Montézuma prenait place sur un trône resplendissant. Par-dessus sa robe blanche brodée d'or, Il po rtait une cuirasse imbriquée, dont un soleil de diamants occupait le centre, un tilmati bleu et blanc , retenu par une agrafe de cinq merveilleuses émeraudes, des sandales d'or, ruisselantes de pierreries , et sur le front un capili ou diadème mexicain, ombragé de plumes vertes. Dans les plis de son maxlalt (ceinture) de coton étaient passés deux poignards ciselés , d'une merveilleuse beauté, sa main droite était armée du sceptre et dans la gauche il tenait la pipe, cadeau de Guatimozin, et dont, dans sa crédule superstition, il s'était fait une amulette pour détourner le danger.

i Quand tous les seigneurs eurent repris leurs places dans l'ordre hiérarchique et que le silence fut rétabli, Montézuma, en quelques mots, rappela à ses conseillers la singulière prophétie mexicaine qui annonçait qu'un jour, des hommes à figure pâle, descendants du dieu Quetzalcoalt, partis de l'autre côté des mers, viendraient au Mexique réclamer l'héritage légitime de ce dieu ; puis, développant ^r la table les dépêches envoyées le jour même par Teuhtlile, gouverneur de la province ou devait s'élever Vera-Cruz, il ordonna au roi de Tezcuco , Gacaraotzin , d'eu donner lec-

Montézuma. (S

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ture à l'assemblée. Ces dépêches, complétées par de§ peintures grossières représentant des êtres moitié hommes moitié chevaux, car les Mexicains prirent d'abord les cavaliers po|ir des espèces de centaures , plongèrent les auditeurs dans une profonde stupéfaction. Dans la première , le cacique qui les avait écrites , annonçait l'arrivée sur le rivage de vabseaux d'une forme étrange, apnt un château à l'avant , un autre à l'arrière et quatre mâts, dont le premier portait une voile carrée et les autres des voiles triangulaires.

É De loin on avait pris d'abord cette flotte pour une bande de monstres à tête de dragon et à corps de cygne , ayant une queue de poisson et de grandes ailes blanches; mais à présent, il n'y avait plus à douter que ce ne fussent des vaisseaux, dont les armées de Montézuma, toujours viclorieuses,repousseraientfacil^mentles équipages,s'ils tentaient unedescente.

» La seconde dépêche était plus effrayante encore. La descente des ennemis avait eu lieu; mais quels ennemis! Des hommes, était-ce des hommes? au visage pâle et blanc comme celui de Quetzalcoalt, au nombre de plusieurs centaines, étaient rassemblés sur la plage. Teuhtlile les avait vus de près. Quelques-uns de ces êtres, peut-être surnaturels, avaient six jambes, deux têtes et un corps moitié homme moitié monstre, avec une longue queue flottante. Tous étaient indistinctement revêtus d'armures impénétrables, d'un métal inconnu et brillant, mais moins blanc que l'argent. Leurs armes consistaient en sabres, en lances et en une sorte de massue, en partie bois, en partie métal, dont l'usage était inconnu. Enfin, ils traînaient après eux une quantité de tronçons de colonnes creuses, en bronze, montées sur des roues, et semblaient obéir à un chef de trente-quatfe à tre^ite-cinq ans, d'une taille au-dessus de la moyenne, dont les larges épaules et les grands yeux noirs, pleins de fierté, indiquaient la force et la bravoure.

• Un murmure confus s'éleva dans l'assemblée, Montézuma fit un signe et Cacamotzin lut, d'une voix tremblante d'émotion, la dernière dépêche apportée par les courriers.

SO HISTOIRE d'une PIPE.

» Le cacique, après avoir rassemblé un vaillant corps d'armée» s'éUit avancé seul vers le chef ennemi pour lui demander ce qu'il venait chercher dans le royaume mexicain. Une esclave d'origine Aztèque, que les Espagnols, ainsi qu'elle les nomma, avaient amenée avec eux, ayant traduit sa question dans la langue barbare de ces étrangers, le cacique espagnol avait répondu qu'il était envoyé par un Dieu puissant, pour renverser les autres dieux et le faire reconnaître seul par les Mexicains, qu'il voulait conférer avec le monarque du pays, dans sa capitale et dans son propre palais, et que c'était en vain que les arm^ Aztèques s'opposeraient à son passage, ses soldats étant invulnérables et pouvant à leur gré commander à la foudre. Du reste, avait-il ajouté, il attendrait quelques jours la réponse du fils du Soleil, se contentant jusque-là, pour prouver la vérité de ses paroles, de donner, par des jeux guerriers, une idée de sa puissance à l'armée envoyée, contre lui.

• Aussitôt, en effet, que j'eus rejoint mes troupes, à portée du trait, l'armée espagnole, s'ébranlant au son éclatant des conques de bronze, se forma en bataille en face d'un bois de palmiers et d'un champ de maïs. Le chef Toniantin (nom donné à Gortez par les- Mexicains) s'érança sur un de ces monstres à quatre pieds , que j'avais cru d'abord faire partie d'eux-mêmes, et leva son épée vers le ciel pour commander à la foudre; en même temps ses compagnons, abaissant leurs massues vers le champ 1 de mais firent , avec un bruit épouvantable et au milieu d'un nuage de flamme et de fumée , pleuvoir sur les tiges brisées une grêle épouvantable, tandis que les colonnes creuses, changées en autant de volcans, vomissaient à travers la forêt, dont les arbres craquaient comme des roseaux et volaient en éclats, des globes embrasés qui, frappant ensuite la terre, se relevaient et allaient pulvériser les rochers à une distance dix . fois plus grande que celle que pourrait atteindre un trait lancé par le bras le plus vigoureux. Tels sont les ennemis qui ont posé le pied sur l'empire du Mexique et dont j'envoie, en signe de véracité de mon récit, un casque remis entre mss mains par Toniantin lui-même.

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■ Le casque était sur la tal>le du conseil. Les prêtres le regardèrent avec effroi. Par sa forme, il ressemblait à celui de Quetzalcoalt.

» Eh bien! à un dieu opposons un dieu, s'écria l'ardent Guatirooziu;si Quetzalcoalt se déclara contre nous , il nous reste Huitzilopotchli, dont notre auguste et invincible souverain est le grand-pr<^tre et dont il porte entre ses mains puissantes l'image vénérée. Que le sang coule è flots sur la pierre du sacrifice qu'arrosera à son tour celui des téméraires qui olit osé porter leur pied sacrilège dans les États de Montézuma.

» Le conseil dura jusqu'au jour. Les avis étaient partagés. Qu'étaient ces étrangers? quel accueil fallait-il leur faire? est-ce ou non la descendance du dieu exilé? étaient-ce des hommes ou des êtres surnaturels? Ils venaient de l'Orient, ils étaient barbus et blancs , courageux et invincibles, tout donnait lieu de croire qu'ils étaient envoyés de Quetzalcoalt. Dans ce cas les repousser était commettre un sacrilège. Gacamotzin et les prêtres inclinaient à leur faire bon accueil , Guatimozin et Xénocuatal voulaient, au contraire, les repousser par la force; Montézuma, partagé entre la crainte de perdre sa couronne et celle d'attirer sur lui la colère des dieux , hésitait et finit par prendre une décision qui mécontenta également les deux partis, celle d'envoyer aux Espagnols une ambassade chargée de leur offrir de splendides cadeaux et de les prier de se retirer.

• Les conseillers se séparèrent en murmurant. Guatimozin, furieux de la pusillanimité de son oncle, s'éloigna de la cour, suivi de Xénocuatal. Plusieurs jours s'écoulèrent en pourparlers ; de nombreuses victimes furent égorgées sur l'autel du féroce Huitzilopotchli, sous la main du doux Montézuma. Mais ce fut en vain, l'heure marquée parla Providence^ pour laj£)iute de l'empire Aztèque , était arrivée. Le sang de trois cent soixantemille prisonniers, égorgés en vingt années, par un seul empereur, en l'honneur des faux dieux , criait vengeance et la coupe des crimes était remplie.

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