CHAPITRE VIL
Dans lequel U narrateur qui veut raconter la fin d'un grand peuple est souvent interrompu.
» Je n'ai pas l'intention, mes amis, dit mon père, au commencement de sa seconde conférence, de vous raconter en détails l'histoire de la conquête du Mexique par Fernand Cortez et jses compagnons ; elle est merveilleuse, et je vous engage à la lire ; vous y verrez par quelles vicissitudes étonnantes eut à passer cette poignée d'hommes conduits par la Providence sur les rivages du golfe du Mexique, où ils fondèrent en arrivant cette ville de Verg-Cruz, sur laquelle flotta la première le drapeau français lors de la dernière expédition. Je passerai donc sous silence les négociations de Montézuma , les guerres que Cortez eut à soutenir contre les peuples voisins, les alliances qu'il fit avec plusieurs d'entre eux, les ambassades chargées de riches présents que lui envoya l'empereur, sa marche jusqu'à Cholula, où la trahison attendait la petite armée conquérante pour la faire périr et l'épouvantable vengeance qu'en tirèrent les Espagnols. »
— Permettez, interrompit M. Sorbier, je crois que, pour édifier votre auditoire, il serait bon de lui dire que le fanatisme des Espagnols, excité par les prêtres, ne fut pas moindre que celui des Aztèques, et qu'il n'y a rien d'étonnant à ce que ces braves Indiens cherchassenL^nême par la trahison, à venger leurs idoles renversées, leurs temples nfiruits, leurs prêtres massacrés au nom de la tolérance catholique... Toute uno, population égorgée vaut bien au moins un petit souvenir.
— Voilà bien des accusations, et, si elles sont vraies, vous avez raison
HISTOIRE B'pNB PIPE. 53
de réclamer; mais elles sentent leur Marmontel d'une lieue; enfin, telles quelles, je vais y répondre en quelques mots. Vous ne faites pas tin réquisitoire, monsieur Sorbier, vous répétez une petite, pour ne pas dire, une grosse calomnie mise en avant par une école dont la devise était : Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose. La conquête du Mexique se faisait, dites-vous, au nom du catholicisme, singuliers missionnaires que le Pape eût choisis dans Gortez et ses aventuriers, armée révoltée contre le gouverneur de Cuba, et qui ne dut qu'au hasard d'échapper à une flotte envoyée contre elle. Cette mission est simplement impossible. Supposons en second lieu que ces chercheurs d'or fussent des fanatiques, quels sont les prêtres qui les auraient excités? Dans l'armée il n'y en avait qu'un dont l'histoire fasse mention; ce prêtre se nommait le Père Olmédo. Or, voici ce que je lis dans une histoire de la conquête écrite par un homme qui ne demande pas mieux que de crier à l'intolérance du catholicisme. Cortez, indigné de voir les Indiens égorger des victimes humaines et faire de grands festins où ils s'en repaissaient, — vous en eussiez fait autant, vous, qui n'êtes pas fanatique, — voulut purifier Tlascala de cette souillure (heureusement le Père Ohnédo modère le héros : « il faut faire chaque chose en son temps, lui dit-il, attendons Poccasion. • Et en effet l'occasion se présenta bientôt. Voici que les chefs tlascaltiques proposent à Cortez et à ses officiers leurs filles pour épouses. Cortez leur répond que c'est impraticable, à moins que llascala ne se convertisse). Une controverse s'engage, les Indiens veulent ' garder leurs dieux. (Après la conférence, Cortez voudrait éclater. L« Père Obnédo lui renouvelle ses recommandations pour qu'il temporise: « Patience; à quoi bon violenter la conscience de ces peuples? les conversions forcées ne valent rien. Quand vous aurez renversé les autels, en supposant que vous le puissiez, les idoles resteront dans les cœurs. Agissons par la persuasion; l'œuvre, si elle est plus lente, sera plus sûre. • Gortez condescend à la tolérance du moine charitable. H est convenu que les Espagnols pratiqueront leur religion publiqueibent, mais aucune
contrainte ne sera exercée sur les habitants pour les y convertir.) Quel fanatisme, grand Dieu! et dire que le Père Olmédo était un moine espagnol du temps de l'inquisition ! Que nous sommes loin de ces temps heureux de la tolérance philosophique dont un des apôtres, le bon Jean- Jacques Rousseau écrivait : c Sans pouvoir obliger personne à croire les articles de foi de la religion du pays, le souverain peut bannir de l'État quiconque ne les croit pas. Que si quelqu'un, après avoir reconnu ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il $oU puni de mort. •
— Ces lignes ne peuvent pas se trouver dans Rousseau.
— Prenez et lisez si vous ne me croyez pas; voici le volume. Rousseaui Contrat social , 1. IV, ch. vni.
— Gela m'étonne. C'est l'apologie de l'inquisition.
-^ Oh ! non. L'inquisition, la catholique du moins,n'a jamais eu pareille doctrine, puisque jamais elle n'a condamné à mort; notez bien que je ne parle pas de l'inquisition politique qui est tout autre chose, ^t que l'on s'obstine à confondre avec la précédente, toujours en vertu du principe : Mentez, mentez, mes amis.
— Politique ou catholique, suivant moi, c'est la même chose.
— Alors vous croyez que c'est par catholicisme que l'empereur de Russie envoie en Sibérie les cathoUques polonais, qu'Henri YIII et Elisabeth d'Angleterre persécutèrent les catholiques anglais et irlandais, que le réformateur Calvin brûla Servet à Genève, que Bucer le protestant écrivait : t l'autprité civile veut se servir de l'épée et du feu contre tous ceux qui ont embrassé l'erreur ; » qu'un autre protestant Bullinger ajoutait : contre le dissident, l'intolérance est un devoir; que la terreur fusillait ou déportait les prêtres, que... mais, tenez, j'aurais dix volumes d'exemples à vous citer, et, j'en suis fâché pour vous, en faisant l'histoire de l'intolérance, je ferais l'histoire de toutes les erreurs, et pas celle du catholicisme, qui est lumière, justice et vérité.
^ Mettons, répondit M. Sorbier avec humeur, l'intolérance est par-
tout, sauf dans le eathoHdsme» mais tout cela n'explique pas le massacre de Ghoiula.
ff En effet, entre le fanatisme et ce massacre il n'y a aucun rapport. Les Espagnols, logés dans les bâtiments d'un temple qu'ils devaient quitter le lendemain pour continuer leur route, sont attaqués tout-à-coup avec fureur; ils se défendent. Les Indi^s sapent la pyramide pourécra^ser leurs ennemis qui ne sont pas atteints par sa chute. Une armé^" alliée, campée au dehors des murs, arrive au secours de Gortez. La ville est pillée, mise à feu et à sang. Je ne vois pas trop ce que la religion a à voir dans ce terrible drame où l'intolérance religieuse eut si peu de part que Gortez vainqueur, toii^ours à la prière du moine fanatique, per. mit aux habitants survivants de suivre leur ancienne religion, sous la condition qu'ils n'immoleraient plus de victimes humaines.
n Rien n'arrêtait plus les Espagnols : l'armée marcha droit sur Mexico. De Ghoiula à la capitale la route est des plus pittoresques : ombragée de figuiers et de sycomores, elle traversait un pays ondulé, sillonné par des ruisseaux dont les eaux, habilement ménagées, entretenaient la fraî-^ cheur dans les champs et formaient çà et là de grands lacs bordés de jardins. A droite et à gauche s'étendaient des plantations de cactus à cochenille, ou s'élevaient des bouquets de gigantesques magueys, sorte d'aloès, dont les feuilles, suivant qu'elles sont préparées, servent soit à fabriquer des cordes, du papier ou du fil, soit à faire des toiles aussi résistantes que légères, tandis que de la hampe entaillée avec un couteau de pierre coule en abondance la pulque qui, fermentée, devient une boisson enivrante. De hautes montagnes où dominent le gneis et le basalte encadrent à l'horizon le plateau élevé lui-même de 2,277 mètres au-dessus du niveau de l'Océan, et donnent naissance, à la limite des neiges étemelles, à des torrents impétueux qui encore aujourd'hui entraînent jusque sur les rivages du golfe les paillettes d'or arrachées aux riches filons à travers lesquels ils se fraient violemment passage. A l'extrémité de la vaste plaine alors si fertile, aujourd'hui désert aride où
dbyGoogk
56 HISTOIAE d'une PIPK,
rien ne croH plus, se dresse de toute sa hauteur tme montagne posée comme le puissant contre-fort de la muraille naturelle qui sépare le bassin de Gholula de celui de Mexico. Les Espagnols ne virent pas sans efiFroi ce géant de pierre, nommé le Popokatépelt, volcan célèbre .dans les fastes du Nouveau-Monde par ses terribles éruptions, dont l'une cou . vrit d'un linceul de cendres plus de cinquante villes ou villages. Là commencent de sombres défilés, que surplombent À une prodigieuse hauteur des rochers calcinés et stériles, et que menacent éternellement d'énormes blocs vomis par le volcan et retenus par une force invisible sur la pente rapide de la montagne.
• Jusqu'à l'arrivée des Espagnols, nul être humain n'avait escaladé les rocs à pic dans lesquels est creusée la coupe embrasée du cratère. Un aventurier, je pourrais dire un héros, car l'avarice a aussi les siens, osa, pour la première fois, vers 1521, tenter cette téméraire entreprise dans la persuasion qu'au fond de l'abîme devait se trouver un lac d'or en fusion. Suivi de trois compagnons et de deux Indiens chargés de cordes et de chaînes, l'Espagnol, à travers des fatigues inouïes et mille dangers, parvint à s'ouvrir un chemin jusqu'au bord de cette cuve infernale. A la vue des vagues de feu qui se soulevaient sous leurs pieds à une profondeur vertigineuse, les compagnons de l'aventurier voulurent se retirer, mais lui, se moquant de leur frayeur, se fit attacher par une forte corde, et, muni d'un seau accroché au bout d'une chaîne de fer pour puiser l'or Uquide, leur ordonna de le descendre lentement' dans le gouffre jusqu'à ce qu'il donnât le signal convenu. Quelques miiiutps s'écoulèrent, le câble se déroulait toujours ; il touchait presque à sa fin lorsqu'une violente secousse se fit sentir, et presque aussitôt une colonne de flammes bleuâtres et sulfureuses jaillit du cratère. Les Indiens effrayés de ce qu'ils prenaient pour une apparition du génie^de la montagne, s'étaient jetés la face contre terre. Plus courageux, les aventuriers remontèrent vivement leur camarade. Ce n'était plus qu'u« cadavre carbpnisé. Qu'était- il arrivé? Probablement asphyxié par la vapeur de
joufire, le puiseur d'or n'avait pas pu donner le signal, et ses camarades avaient continué à le descendre jusqu'à ce que le seau, touchant la matière en fusion, eût provoqué l'explosion qui avait produit le jet de flammes, dont l'apparition avait tant effrayé les Aztèques. Depuis ce jour, sauf en une circonstance où les conquérants du Mexique, dépourvus de poudre, essayèrent de recueillir du soufre sur les parois du volcan, personne à ma connaissance n'a tenté de renouveler cette périlleuse exploration.
• Arrivée aux pieds de la Sierra (chaîne de montagnes) que domine le Popokatépelt, l'armée s'engagea dans les chemins difficiles qui en gravissent les pentes désolées. Une forte tempête de grêle et de neige les y assaillit. Les soldats de Gortez et leurs alliés, venus des terres chaudes et légèrement vêtus, eurent horriblement i souffrir du froid toujours rigoureux à une si grande hauteur. Les chevaux fatigués avançaient avec peine, les canons tirés à bras d'hommes enfonçaient dans les ornières, et l'armée tout entière, souffrant à la fois du froid, de la fatigue et de la faim, commençait à murmurer contre son chef qui, sans se contenter des trésors envoyés par Montézuma et sans écouter les prières de ses vétérans, s'obstinait à les conduire dans des lieux désolés où ils périraient tous victimes de sa cupidité. Gortez, inquiet et soucieux, commençait, malgré sa fermeté, à se reprocher en lui-même une obstination dangereuse, G[uand tout-à-coup, au détour d'un rocher, l'avant-garde commandée par Alvarédo poussa un cri de joie mêlé d'admiration, auquel répondirent bientôt les acclamations enthousiastes de tous les soldats. Du haut de la Sierra, Gortez, le vaillant Gortez montrait à son armée la terre promise à leur vaillance.
• Figurez-vous, mes amis, un mélange pittoresque d'eaux, de bois, de plaines cultivées, de cités étincelantes, de collines couvertes d'ombrages, qui se déroulait comme un riche et brillant panorama aux yeux des Espagnols. A leurs pieds s'étendaient au loin des forets de chênes, de sycomores, de cèdres ; puis au-delà, des champs de maïs et de hauts aloès
dbyGôOgk
formant bordure autour de jardius en fleurs. Au centre de cet immense bassin, des lacs dont les bords étaient parsemés de villas et de hameaux ; enûn, au milieu s'élevait la belle cité de Mexico avec ses blanches tours et ses temples pyramidaux, la Venise des Aztèques reposant comme sa rivale au sein des eaux. Au-dessus de tous ces monuments, se dressait le mont royal .de Ohapeltépec, résidence des monarques mexicains, couronné de gigantesques massifs de cyprès. Dans le lointain, au-delà des eaux bleues du lac, on apercevait comme un point brillant Tezcnco, la seconde capitale de l'empire, et, plus loin encore, la sombre ceinture de porphyre qui servait de cadre au riche tableau de la vallée, j»
— Mon Dieu ! monsieur, interrompit un apprenti teinturier, je suis fâché de vous arrêter, mais, comme vous avez annoncé au .commencement que chacun aurait le droit de faire ses observations, je voudrais vous en faire une petite, et voilà ce que c'est : J'ai comme ça un pays qui revient du Mexique où il a fait campagne, et y me disait n'y a pas deux jours : « Vois-tu, petit, tout à l'entpur de la capitale n'y a que poussière, à cause qu'il manque d'eau si tellement qu'il faut faire quatre kilomètres pour arriver jusqu'au lac qui est la plus prochaine.! Je pense qu'il aura voulu plaisanter.
— Non, Bastion, au contraire, tout ce que vous a dit votre camarade est très-vrai.
— Mais alors? continua l'ouvrier surpris.
A seize ans, vous avez les cheveux noirs, reprit mon père en souriant, mais à soixante-dix, ils seront blancs, et cependant ce seront toujours vos cheveux, seulement l'âge en aura changé la couleur. Eh bien! mon ami, les viUes font comnàe les hommes, elles changent en vieillissant. Gholula avait quarante mille maisons quand Cortez y arriva, les Français en ont trouvé mille tout au plus. Le plateau du Popokatépelt a étonné les Espagnols par sa fertilité ; ce n'est plus qu'une plaine désolée, ravinée par les torrents, et où l'herbe même ne pousse plus. De même
dbyGoogk
HISTOIftI D'UNE PIPE. 59
le grand lac salé du bassin de Mexico a perdu beaucoup d'eau par suite, non-seulement de l'évaporation très-rapide à une si grande hauteur, mais aussi par la destruction des forêts qui entretenaient l'humidité du sol, et surtout par le creusement de deux grands canaux d'écoulement qui ont mis à sec plusieurs kilomètres de cette n^er intérieure autour de la yille. Du reste, telle qu'elle est aujourd'hui, la capitale du nouvel empire est sans contredît une des plus belles du Nouveau-Monde. Ses monuments de porphyre et de spilite ont un caractère majestueux et grandiose qu'on retrouverait difficilement ailleurs; Sa cathédrale entre autres, an dire d'un savant géographe, surpasse par la richesse de ses ornements toutes celles des deux hémisphères. La balustrade du maître-autel est d'argent massif, les statues de la Vierge et des saints couvertes de pierres précieuses, et la lampe d'argent du sanctuaire si vaste que trois hommes peuvent entrer dedans pour la nettoyer. »
— Mon pays m'a bien dit cela en effet.
— Alors vous voyei que nous sonmies d'accord. Vous n'avez plus rien à me demander?
— Non, monsieur, je vous remercie.
— Eh bien, alors, mes amis, à une prochaine séance.
dbyGoogk