‹ Histoire d'une pipe, Volume 1Chapitre 17 sur 38 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Dans lequel la pipe quitte le Mexique après avoir changé jfiusieurs fois de maître.

• Le reste du voyage des conquérants jusqu'au bord du lac ne fut qu'une suite de découvertes et d'enchantements. Trois larges chaussées, aboutissant à la capitale comme les rayons d'une étoile, servaient de communication entre la ville et les rivages de la mer intérieure. A l'entrée de la principale digue de quatre ou cinq milles de longueur, une ambassade d'honneur attendait les honmies de la destinée ; elle était composée des plus grands seigneurs Aztèques, sous la conduite du roi de Tazcuco. Dès que Gortez parut, les Mexicains s'avancèrent au-devant de lui. Les gardes de l'empereur, armés de lances et d'épées, les premiers, en ordre sous la bannière verte qui était leur drapeau; derrière eux et sur deux rangs, venaient les seigneurs portant le maxlalt ou ceinture de coton, le casque, la cuirasse et un large manteau de plumes ; leurs cous et leurs bras étaient ornés de colliers d'or, de bracelets en mosaïque, de turquoises; à leurs oreilles et à leurs lèvres inférieures brillaient des pierres précieuses enchâssées dans des croissants d'or. Des pages magnifiquement vêtus occupaient le centre de cette double ligne portant sur des brancards les présents destinés aux Espagnols, boucliers et plats d'or, bassins remplis de pierreries, étofles somptueuses, manteaux de plumes, casques pleins de poudre d'or, en un mot, tout ce qu'ils pouvaient supposer devoir rassasier l'avidité des conquérants. Gacamotzin, suivi de ses gardes, fermait la marche ; il ne tarda pas à paraître, assis dans un palanquinr d'une richesse inouïe, sous un dais de plumes vertes supporté

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par des colonnettes d'un travail curieux. A son approdie, les rangs s'ouvrirent, ses officiers balayèrent la terre avec leurs manteaux et les étendirent sous ses pieds quand il descendit pour fléchir le genou devant l'intrépide Fernand Cortez et lui offrir son palanquin. Après les cérémonies d'usage et l'acceptation des présents par son chçf, l'armée, reprenant sa marche, s'engagea à la suite de l'ambassade le long de la chaussée. Tout autour de cette poignée d'aventuriers émerveillés de tant de pompe, de légères pirogues glissaient sur le lac. Les Espagnols éprouvèrent une vraie surprise en voyant les Ghinampas, îles véritables, revêtues de fleurs et de végétation, flottant comme des radeaux à la surface des eaux, et, tout le long du rivage, de petites villas groupées par blanches masses qui, s'avançant quelquefois, jusque dans la mer, ressemblaient de loin à des compagnies de cygnes sauvages balancés mollemeiit sur les vagues.

• Bientôt on atteignit Mexico au milieu d'une foule immense, curieuse mais triste. Les Espagnols, protégés bien plus encore par la terreur superstitieuse qu'ils inspiraient que par leur propre vaillance et la supériorité de leurs armes, s'avancèrent à travers des rues coupées d'innombrables canaux vers le palais que Montézuma leur avait désigné comme logement, et où bientôt, avefc une pompe qui rappelle les splendeurs dès mille et une nuits, il vint rendre visite au descendant de Quetzalcoalt et p; ' ' collier d'or, en lui disant : « Ce palais

vous présent pour vous y reposer de vos fa-

tigua

» inquérants. Comblés de richesses, et à

caus que jamais, enorgueillis de leurs vic-

toire ivincibles, ils s'imaginèrent n'avoir plus

rien à craindre et agirent en maîtres insolents vis-à-vis de la population tout entière.

» Le jour, Montézuma endormait leur vigilance par des marques de la plus humble soumission et ne semblait plus se soucier de ses dieux;

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înais la nuit, au fond de son palais, prosterné devant l'image du dieu de la guerre, la pipe vénérée qu'il était parvenu à dissimuler aux ^feux de ses vainqueurs, il invoquait Huitzilopochtli et lui promettait, au jour de la délivrance, d'arroser du sang des étrangers la pierre noire de son autel.

• Guatimozin n'avait pas reparu à la cour; déguisé en honmie du peuple, il surveillait ses ennemis et conspirait dans l'ombre; avec Cuitlahuac, frère de l'empereur, et les caciques Xénocuatal et Quauhpopoca.

» Un matin, deux soldats espagnols furent trouvés assassinés prés du palais. Une main inconnue avait arraché leur cœur après leur avoir ouvert la poitrine. C'était un défi jeté au nom des dieux insultés. Cortez y répondit par l'entreprise la plus téméraire : il enleva l'empereur pour en faire son prisonnier et son otage , le mit aux fers de sa propre main, et, en sa présence, fit juger, condamner et brûler vif Quauhpopoca sur le simple soupçon qu'i} pouvait être l'auteur du crime.

» Le supplice d'un chef aussi influent, la honte infligée au fils du Soleil et retombant sur tout le peuple Aztèque, bien loin de comprimer les sentiments de haine qu'excitait la présence des Espagnols, ne fit qu'irriter davantage les esprits. Cacamotzin, roi de Tezcuco, d'abord si favorable aux hommes de la destinée, ne vit plus en eux que de sacrilèges imposteurs, et, courageux jusqu'à la témérité, il osa exprimer hautement son indignation et organiser la résistance. Son intention était de sauver Montézuma; ce fut par Montézuma même qu'il fut traîtreusement livré à Cortez qui le fit mettre à mort. Le conquérant espagnol, sûr dès lors de l'avilissement de son captif devenu son complice, le força à reconnaître la suzeraineté du roi d'Espagne, qu'en présence des seigneurs de l'empire il déclara maître légitime de tout le Mexique. Ce n'était pas assez encore : Cortez, malgré les conseils du Père Olmédo, voulait abolir nonseulement les sacrifices humains, mais d'un seul coup abattre la religion de la nation de l'Analhuac. Montézuma essaya en vain de résister à cette

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Guatimozin.

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volonté de fer , il fallut plier. La statue de Huitzilopochtli fut renversée de la plate-forme du plus grand de ses temples et la messe célébrée aux yeux de tout le peuple indigné de cette profanation, sur un autel construit avec les ruines du sanctuaire vénéré. La fleur de la noblesse voulut protester; elle s'assembla dans un autre temple pour célébrer la fête de la divinité outragée. Alvarédo, escorté de ses soldats, accourut, ferma les issues, et fondant à l'improviste sur les adorateurs des idoles, en massacra six cents au nom de la religion, mais en réalité par avarice et pour s'emparer des riches dépouilles de ses victimes.

» A la nouvelle de cet attentat, Guatimozin, tout entier à sa vengeance, reparut tout-à-coup fier et superbe comme le dieu de la guerre. A sa voix ardente, au son bien connu de son cor, les Aztèques coururent aux armes et se précipitèrent contre le palais. « Un siège furieux commence une grêle de flèches et de pierres tombent sur les toits. Les Espagnol répondent par l'artillerie et la mousqueterie qui font d'horribles brèches dans les rangs serrés des Aztèques ; mais qu'importe? les assaillants sont innombrables et ne demandent qu'à mourir; les terrasses des maisons sont couvertes de guerriers, les ponts des rues sont levés. • Du haut des plates-formes, les prêtres en robes noires agitent leurs couteaux et maudissent les étrangers. Le bruit du canon se mêle au son lugubre des conques, aux cris de fureur des assaillants, au sifQement des frondes et des flèches. Tout-à-coup la foule recule et s'incline; le silence succède au tumulte. Sur la tourelle centrale du palais, Montézuma vient de paraître, vêtu de ses ornements impériaux.

• — Les hommes que vous attaquez sont mes hôtes! s'écrie-t-il d'une voix habituée à commander ; ils se préparent à partir: Retirezvous!

B — Nous sommes ici pour venger nos dieux, répond un guerrier qu'à son casque et à sa cuirasse d'or on reconnaît pour son neveu.

» — Èh bien ! au nom même de ces dieux dont je suis le grandprêtre, reprend Montézuma en retirant de dessous son manteau l'itnage

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' sacrée dont il ne s'était jamais séparé, au nom d'HuitzilopochUi dont voici le symbole vénéré, de nouveau je vous commande de vous éloigner; obéissez, ou...

• Ouatimozin ne lui laissa pas le temps d'achever :

• — Aztèques, vengez vos dieux 1 Voici le traître qui les a livrés à la profanation!

j» A cet appel de leur prince, les guerriers mexicains répondirent par une décharge générale de pierres dont l'une atteignit au front l'empereur xjui, en tombant entre les bras des Espagnols, laissa échapper de ses mains mourantes la pipe dans laquelle il avait mis sa dernière espérance.

• Montézuma survécut peu de jours à sa blessure. Après sa mort, les Espagnols, toujours étroitement bloqués, firent, pendant une nuit à laquelle leurs historiens ont donné le nom de la nuit fatale, une célèbre mais désastreuse retraite, pendant laquelle plusieurs des leurs furent faits prisonniers et ensuite égorgés avec tous les raffinements de la plus atroce cruauté sur l'autel des idoles.

• La pipe sacrée, tombée aux mains des Aztèques, avait aussitôt après la mort de Montézuma été confiée à son frère devenu empereur. Guatimozin, héritier de la couronne de son oncle, le fut aussi de la précieuse amulette. Elle était à peme en son pouvoir, quand Gortez, à la tête de six cents Espagnols, d'une nombreuse armée alliée et d'une flottille de treize brigantins, portant de l'artillerie, vint mettre de nouveau le siège devant Mexico.

j» L'histoire de ce siège rappelle celle de Jérusalem par les Romains : même bravoure et même fureur des deux côtés, même alternative de succès et de i*evers. Cfiaque rue était une suite de barricades, chaque maison une forteresse qu'il fallait emporter de force et défendre ensuite contre les assauts furieux des assiégés. Gortez dut se résoudre à démolir temples, palais et maisons, à mesure qu'il avançait. U essaya d'envoyer des parlementaires à Guatimozin ; l'empereur les fit (égorger sur la pierre

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du sacrifice. Le siège tirait en longueur. Les provisions épuisées, la famine se fit horriblement sentir aux assiégés ; pour les nourrir, Guatimozin organisa des sorties. Les Aztèques s'y précipitaient avec la fureur du désespoir, s'eflbrçant de faire des prisonniers et d'enlever les morts. Les prisonniers étaient immolés aux dieux l^e lendemain, et les cadavres coupés par morceaux servaient à assouvir la faim des {guerriers. Bientôt, grâce aux précautions de Gortez; ils n'eurent plus même cette ressource, et la famine en vint à ce point que des mères égorgèrent leurs enfants pour les manger. A toutes les sommations de se rendre, Guatimozin répondait par un fier refus. La peste se joignit aux autres maux. Rien ne put dompter la fierté sauvage du dernier empereur.

• On arriva au 13 août 1521, date solennelle dans l'histoire de l'empire Aztèque.

I Avant de donner un dernier assaut, dit M. Michel Chevalier, Cortez fit une dernière fois inviter l'empereur à se présenter. Ses envoyés revinrent avec le chuacoatl, magistrat du premier rang, qui déclara, avec l'air de la consternation, que Guatimozin saurait mourir, mais qu'il ne viendrait pas .traiter. Puis, se tournant vers Cortez :

• — Faites maintenant ce qu'il vous plaira.

» — Soit, répondit Cortez. Allez dire à vos amis qu'ils se préparent; ils vont mourir.

» En effet, les troupes s'avancèrent ; il y eut une dernière m-lée, un Jernier carnage sur terre et sur le lac. Les Mexicains épuisés trouvèrent dans leur désespoir leur patriotisme, leur attachement à leurs dieux, la force de lutter encore avec héroïsme. Guatimozin, acculé au rivage, se jeta dans un canot avec quelques guerriers, et essaya de s'échapper à force de rames; mais un brigantin de la flottille espagnole le poursuivit : il fut pris et mené à Cortez qui le reçut avec les égards dus à une tête couronnée. Lui, s'avançant avec dignité sur la terrasse v préparée pour cette triste entrevue d'un prince captif avec son vainqueur :

• — J'ai fait, dit-il, tout ce que j'ai pu pour sauver mon peuple. Faites de moi ce que vous voudrez.

• — Les Espagnols, répondit Cortez, savent hoûorer la valeur jusque dans leurs ennemis

• Il envoya ensuite chercher l'impératrice et fit servir un repas à ses deux augustes prisonniers. L'empire Aztèque avait cessé d'exister, et la domination espagnole était établie au Mexique.

• Dans les premiers moments, les vainqueurs se montrèrent généreux; ils épargnèrent le sang des vaincus et ne mirent aucune opposition à leur douloureuse émigration. Mais, comme ces héroïques aventuriers étaient venus, quoi qu'on en dise, pour autre chose que pour planter sur le sol vierge du Mexique le glorieux symbole de la fraternité, la croix qui donna la liberté au monde, ils s'occupèrent avec ardeur à rechercher un butin qu'ils pensaient devoir être inunense. Leur cupidité déçue, car tout au plus s'ils trouvèrent en or la valeur de deux millions cinq cent mille francs, excita leur fureur , ils s'imaginèrent à tort ou à raison que les Indiens avaient enfoui leurs trésors, et, pour les retrouver, exercèrent sur les malheureux Mexicains les plus indignes violences. Les chefs les plus illustres n'en furent pas exempts; le roi de Tacuba et Guatimozin lui-même furent soumis à la torture du feu. L'empereur déchu n'avait |)as eu le temps de cacher la pipe funeste, seule image qu'il eût pu conserver des dieux renversés qu'il adorait toujours dans son cœur. Elle tomba aux pieds de ses bourreaux au moment où ils le dépouillaient pour le frotter d'huile avant de l'étendre sur des barres de fer rougi. Insensible jusque là, Guatimozin ne put retenir une larme en se voyant enlever le seul objet auquel il tînt sur la terre, mais bientôt, reprenant sa fierté, il plaça lui-même ses pieds sur le brasier. Le roi de Tacuba, vaincu par la douleur, avoua qu'il avait caché de l'or dans sa maison de campagne, et comme l'empereur semblait prendre en pitié sa faiblesse :

» — Seigneur, lui dit le cacique, vous ne pouvez comprendre ce que je souffre.

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1 -— Et moi, reprit Guatimozin avec un sourire, crois-tu que je sois sur un lit de roses?

» Cortez, surpris de tant de grandeur d'âme, ordonna de cesser la torture. Mais, peu de jours après, cédant à de lâches insinuations, il fît saisir comme conspirateurs les deux nobles victimes et les condamna à Itre pendus par les pieds pour que leur mort fût à la fois plus lente et plus ignominieuse.

■ Pendant que le dernier des empereurs Aztèques mourait avec la grandeur d'âme d'un héros, Quinonès et Avila, deux officiers de confiance de Cortez le Conquistador , voguaient sur l'Océan pour porter en Espagne, à l'empereur Charles-Quint, de l'or travaillé ou en poudre, et beaucoup d'objets parmi lesquels un des plus riches et des plus curieuxétait la pipe de Guatimozin. »

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