CHAPITRE IX
Dans leqael il est qnestion de Monsienr de Voltaire et de soq école, et où Monsieur Sorbier apprend sur ses amis des détails pea à leur honneur.
— Avant de passer en Europe â la suite de votre pîpe, permettezmoi, dit M. Sorbier en s'adressant aux ouvriers, de discuter avec mon honorable antagoniste une petite question qui, j'en suis sûr, ne sera pas sans intérêt pour vous, puisque vous êtes réunis ici surtout pour yom éclairer, i'ai, depuis notre dernière conféience, préparé quelques notes qui ne m'ont pas l'air d'être très-favorables à la tolérance catholique, et je ne serais pas fâché de savoir si vraiment la justice est toute de soa côté.
— • Jusqu'à présent, je crois l'avoir prouvé, répondit mon père.
— Jusqu'à présent, je ne le nie pas, mais vous avez fait partir volrf pipe au bon moment, mon cher voisin, et vous partez avec elle juste a l'instant où commence la persécution fanatique contre les vaincus, TétaJ hlissement de l'esclavage ou de la traite, cet horrible trafic de chaii humaine, contre lequel la philosophie réclama la première au nom à l'humanité outragée. Acceptez-vous la discussion sur ce terrain?
— Je l'accepte d'autant plus que je vous y attendais, et je suis prêti répondre.
— Alors je n'ai plus de scrupules ; vous êtes prêt, dites-vous, tan mieux; car cette affirmation me dispense de vous ménager. Eh bien! aï nom de l'histoire, au nom de la philosophie, au nom de l'humanité, moi Sorbier, j'accuse, en présence de tous ces braves ouvriers, la religion catha
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ligne d'avoir non-seulement toléré l'esclavage, d'en avoir couvert les infamies avec la robe noire de ses prêtres, mais encore de l'avoir enseigné an monde comme une loi divine.
A cette accusation solennelle, un mouvement d'étonneraent parcourut l'auditoire . Mon père seul demeura impassible.
— Mes amis, dit-il après un instant de recueillement, vous avez entendu. Entre la phUosophie et le catholicisme, car ici il ne s'agit plus ni de M. Sorbier ni de moi, vous allez être les juges. Écoutez; vous prononcerez ensuite du haut de votre conscience.
« D y a 1865 ans, le christianisme n'existait pas sur la terre. L'esclavage, lui, y régnait partout : en Grèce, à Rome, en Egypte, chez les iarbares conmie chez les nations les plus civilisées, dans les républiques comme dans les empires. Dans Athènes la républicaine comme dans Rome l'impériale, il y avait pour chaque homme libre cent cinquante ou deux cents esclaves, soumis sans aucun contrôle aux caprices de leurs mitres, ne possédant rien, pas m^jme leurs enfants; regardés par la loi comme un vulgaire produit de l'exploitation, pas même leur honneur, m animal ne peut pas en avoir; et lés plus grands philosophes de l'antiquité en étaient à se demander, sans pouvoir répondre à leur propre question, si l'esclave était réellement au-dessus dé la brute. La puissance du possesseur de ces êtres dégradés, que le code romain appelait des tkoses, était sans limite. On les vendait^on les flagellait, on les crucifiait pour un Terre cassé, on essayait sur eux la force des poisons, on les jetait vivants dans les viviers" pour les voir se débattre dans les étreintes puissantes des murènes, on les envoyait à la torture, on les faisait tuer par milhers dans les cirques pour amuser le peuple, et Néron, aux applaadiiMttnts de la foule, éclairait ses jardins avec des esclaves enduits de souf^et de poix, sans que les philosophes, qui sur une table d'or écrivaient, du bout de leur stylet vendu à tous les crimes, l'apologie du parricide, trouvassent dans le fond de leur cœur une parole de pitié pour iw Victimes ouJjKjUitene pour les bourreaux.
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» Voilà ce qu'était le monde avant Tavënement du christianisme. Enfin le Christ parut, et sa voix divine fut la première à enseigner aux hommes le triple dogme de la liberté, de l'égalité, de la fraternité. Le monde était plongé dans de telles ténèbres que la lumière l'épouvanta. 11 se leva en masse contre la religion nouvelle, et la croix du Christ fait homme, ce premier arbre de la liberté planté au sommet du Calvaire, d'où ses bras devaient couvrir la terre, fut arrosé du sang d'un Dieu. L'Évangile était proclamé. Du haut de la colline où s'était accompli le déicide judaïque, douze hommes armés chacun non pas d'un glaive, mais d'une croix, douze hommes du peuple , sublimes ignorants, pauvres ouvriers enflammés par l'esprit de charité, partirent pour porter à tous les points de la terre l'annonce de la bonne nouvelle et enseigner les nations. «A cette occasion, quelques chrétiens périrent,» a écrit un soidisant professeur d'histoire, dans sa prétendue bible de l'humanité. Quelques chrétiens ! grand Dieu ! Non, non, l'enfantement de la hberté fut plus douloureux. Le Christ qui est Dieu en dépit des apostats, ses douze apôtres, plus de vingt papes et de dix-huit millions de martyrs périrent par la croix, le ^ive, le feu et toutes les tortures les plus inouïes, dans les quatre premiers siècles de la persécution. Ce sont là de& chiffres, monsieur Sorbier ; ces chiffres, je ne les invente pas : vous les retrouverez partout, dans les histoires des païens comme dans celles des chrétiens, dans les registres des bourreaux comme dans les martyrologes des victimes. »
— Pardon, pardon, interrompit l'avocat de la philosophie, je ne conteste nullement que, dans les commencements, la prédication de l'Évangile n'ait apporté une certaine amélioration dans l'ordre social, non, je ne le nie pas. Mais plus tard, quand l'Église eut triomphé, elle, notez bien que je ne dis pas la religion, mais les prêtres, les papes, le clergé en un mot devenu maître à son tour, rétabht à son profit l'esclavage, ou, si vous voulez, le servage qui au fond n'était qu'un esclavajje adouci; car enfin, vous qui êtes un savant, vous ne l'ipwrez pas : en 1760, les
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' moines de Saint-Claude avaient encore des serfs, et le grand Voltaire le leur reproche vivement, vous savez.
— Oui, monsieur, je sais très-bien, et le grand Voltaire, homme âpre et sans pitié pour ses fermiers, savait aussi bien que moi que les serfs du couvent de Saint-Claude n'étaient, sauf le nom, que des colons qui n'auraient pas changé de position avec ceux du philosophe philanthrope. On abuse beaucoup trop en France, convenez-en, des mots que le peuple ne comprend pas, on lui en fait des épouvantails. Demandez à bon nombre de cultivateurs, aux plus instruits, aux lecteurs du Siècle et de TO/»nion nationale, ce que c'est que la dîme. Assurément, ils n'en savent rien, mais le terme seul excite leur légitime indignation. Payer la dîme, fi donc! queljie humiliation, et en même temps quelle iniquîfê! aàrroser la terre de sa sueur pour enrichir des moines fainéants et orgueilleux. Heureusement les temps sont changés et la grande révolution a mis un terme à l'exploitation de l'homme par l'homme. Aujourd'hui le travailleur, s'il est propriétaire, ne paie plus qu'un quart de son revenu en impôts au gouvernement, ou, s'il ne possède pas la terre, que la moitié de ce qu'il recueille. Voilà donc à quoi se réduit la grande victoire du philosophisme. En vérité, monsieur Sorbier, je n'en félicite pas vos colons;. ils travaillent ni plus ni moins que ne travaillai^t leurs pères; seulement ils paient la moitié du revenu, au lieu de n'en payer ^que la dîme, ou, pour parler plus clairement, la dixième partie. Encore Que victoire comme celle-ci, remportée par les philosophes, et les ouvriers, au lieu de garder conune ceux des moines de Saint-Claude neuf liectditres de blé sur dix, en donneront neuf pour en garder un. Ce sera la dîme renversée, et je ne doute pas que le sort des ouvriers n'en soit singulièrement amélioré.
— Du moins aujourd'hui ils ne sont plus attachés à la glèbe, reprit le notaire un peu piqué.
•<- Pourquoi ne pas dire à la ter^e, le mot serait plus intelligil^. En eSet, les serfs étaient attachés au domaine qu'ils cultivaienti et, quoique
€6 ne fût pas une chaîne aussi lourde qu'on a bien voulu le dire, c'était un empiétement sur la liberté individuelle. Mais cette injustice était celle de la loi, et non pas celle de l'Église, à laquelle il n'a pas tenu que cette loi injuste ne fût abolie. L'Église a toujours été la protectrice du faible ; aucune puissance n'a combattu autant qu'elle, pour relever l'homme des * champs, émanciper et honorer le travailleur. L'histoire a enregistré ses efforts ; ce que le peuple a conquis en bien-être et en dignité, c'est aux prêtres qu'il le doit. Dans les temps qui précédèrent le catholicisme, le travail des mains était considéré comme déshonorant; le citoyen, l'homine libre, mendiait son pain, mais ne cherchait pas à le gagner. Ledergé trouva les travailleurs esclaves, il leur rendit leur dignité d'hommes, il les fit arriver par le servage à la corporation, par la corporation k la commune, par la commune à la liberté. La première aspiration des serfs fut de devenir hommes du couvent. Le seuil du monastère était pour eux le seuil de la liberté. L'Église aimait à les affranchir, et, dans sa liturgie, on trouve la formule touchante de cette cérémonie qui se passait souvent devant les autels. Le peuple ignore trop que ses vrais, ses seuls bienfaiteurs sont ces mêmes prêtres, ces mêmes moines, recrutés dans ses rangs, qu'osent outrager calomnieusement ces hommes de la dernière heure qui, venus quand rien n'était plus â faire, voudraient nous persuader qu'ils ont tout fait. Mais où donc étaient-ils^ ces vaillants philosophes, ces pompeux déclamateurs de grands mots, ces poètes arrondisseurs de phrases vides, â l'époque où l'esclavage pesait si durement sur le grand nombre? Où étaient-ils, m^me à l'époque de nos premiers rois, lorsqu'en 411 le concile d'Orange défendait sous peine d'excommunication de réduire en servitude ceux qui appartiennent à l'Église ? que saint Perpétue, évêque de Tours en 475, affranchissait' par testament les esclaves achetés de son argent; et qu'en 494, Gondebaud, roi d£s Bourguignons, délivrait sans rançon sh mille prisonniers, aux prières de Rustîeus et de saint Épiphane, qui n'avaient pas craint, pour une si sainte cause, de traverser à pied les Alpes en plein hiver?
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L'esclave.
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— Ce sont là des faits isolés, tous en conviendrez.
— Isolés ! monsieur Sorbier, mais l'histoire de l'Église en est remplie au contraire, et tous ne m'en citeriez pas un dans toutes les vies réunies de tous vos philosophes. Isolés!... Mais prenez donc les livres où ils sont entassés, les péuitentiels du Vil* siècle, les formules de l'abbaye de Saint-Gall, les textes des conciles, les vies des saints, l'histoire de PÉglise, et vous y trouverez à chaque page, établis par les faits les plus authentiques, les efforts continueb du clergé, protecteur du peuple. Vous y lirez la lettre dans laquelle saint Remy écrit à Glovis ces nobles paroles : i Que vos richesses servent i racheter les captifs et i les délivrer de l'esclavage. • Et celle de Smaragdus, évéque de Saint-Michel, â LouisleJ)ébonnaire où je lis ces mots : « Ordonnez donc, ô roi très-clément» qa'en votre royaume on ne fasse plus d'esclaves, el qu'on rende la liberté à ceux qui vivent en servitude, car vous aussi, seigneur roi, vous portez le joug de la condition commune. » Et, s'il faut des exemples plus frappants encore, cette belle réponse de saint Gésaire, évéque d'Arles, â des clercs qui lui reprochaient d'avoir vendu les ornements et jijisqu'aux calices de son église, pour délivrer des esclaves bourguignons faits par les Goths : « Je ne crois pas que ce soit chose désagréable i Dieu que d'employer les vases des autels â racheter des hommes qu'il a aimés jusqu'à se dqnner lui-même pour les racheter; • et encore...
— Lorsque j'ai conunencé cette discussion, interrompit M. Sorbier qui, de même que tous les déclamateurs, ne craignait rien tant que les faits précis, je n'entendais pas parler de l'esclavage chez les chrétiens; eelui-ci l'Église l'a combattu, c'était son intérêt; mais les prêtres et les papes i leur tête se sont montrés moins généreux pour les païens. Ainsi par exemple au Mexique, sous prétexte que la race de couleur est une race maudite, loin d'intervenir en faveur des malheureux opprimés par les Espagnols, ils s'associèrent aux persécutions dirigées contre eux et accordèrent des bulles qui sanctifiaient la violence des avides conquérants. Plus tsa*d, vous ne l'ignorez pas, il en fut de même pour la traite des
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78 HISTOIEI D'UNI PIPI.
noirs, et au moins m'accorderez-vousque la cessation de cet abominable trafic de chair htunaine est due surtout aux pages éloquentes de l'histoire philosophique des deux Indes, par Pabbé Rainai, et aux philanthropiques réclamations de Voltaire.
— - Oui, dit mon père, je sais que l'abolition de la traite est en effet nn des nombreux titres de gloire dont l'école moderne cherche à se parer.
— Et que ne lui arrachera pas le catholicisme, j'imagine, s'écria M. Sorbier en frappant de la main sur un volume superbement rehé. Vous avez cité des exemple^; h mon tour je pourrais, vous en accabler : j'ai là six volumes remplis de faits odieux pour le clergé ; je vous les épargne. Mais écoutez ces lignes :
« — débonnaire Jésus ! eussiez-vous pensé qu'on ferait servir vos maximes à la justification de tant d'horreurs? Si la religion chrétienne autorisait ainsi l'avarice des empires, il faudrait en proscrire à jamais les dogmes sangumaires! qu'elle rentre dans le néant, ou qu'à la face de l'univers elle désavoue les atrocités dont on la charge, t
— C'est Rainai qui a écrit cela? demanda mon père.
, — Oui, monsieur; tome III, page 200. Que dites-vous de ce témoin?
— Qu'il est plus que suspect.
— Ah! et pourquoi, s'il vous plaît?
— Pourquoi? je vais vous le dire. D'abord, parce que Rainai était un jésuite défroqué et que je ne crois pas aux abbés apostats qui, pour se Yenger, essaient de mordre la main qui les a nourris, et insultent le Christ dans son Église et jusque dans sa divinité; en second lieu, votre philosophe, avec son affectation d'humanité et sa compassion pour les esclaves, n'est qu'un misérable hypocrite.
— C'est facile à dire.
— Et encore plus à prouver : Ce Ramai que vous me citez, ss^vezvous comment il avait gagné sa fortune? par la traite des nègres. Cet
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bomme si généreux, si indigné, était un marchand de chair humaine retiré du commerce.
— Où avez-Tous pris cela?
— Tout simplement dans son histoire â lui. Ouvrez la biographie de Michaud, article Rainai, et vous pourrez vous édifier à ce sujet.
— Mais Voltaire, monsieur. Voltaire, lui qui ne fut pas négrier, dit aussi que...
— Permettez, mon cher voisin, vous n'avez pas la maJn heureuse : Vous me citez l'autorité de Voltaire; je suis donc eu droit de vous rappeler ses propres paroles en 1 758 (Etsai sur r histoire, tome V, page 339); je tiens â être exact, t On nous reproche le commerce des noirs. Un peuple qui trafique de ses enfants est encore plus condamnable que Pacheteur; ce négoce démontre notre supériorité. Celui qui sa donne un maître était né pour en avoir. • Cette phrase à elle seule serait assez concluante; mais, puisque je suis en train d'interroger votre grand philanthrope, laissez-moi vous lire une toute petite lettre qui achèvera, j'espère, de vous convaincre que le patriarche de la .philosophie n'aurait pas eu plus que son ami Rainai l'apostat le droit de reprocher à l'Église de n'avoir pas condamné assez fortement la traite. Voici la lettre; elle est adressée à un armateur de Nantes pour le complimenter sur des bénéfices réalisés dans la vente d'une cargaison de noirs : c Je me félicite avec vous de l'heureux succès du navire le Congo, arrivé si â propos sur la côte d'Afrique pour soustraire â la. mort tant de malheureux nègres. Je sais que les noirs embarqués sur vos bâtiments sont traités avec autant de douceur que d'huBfianité. (Quel excellent cœur! Qu'en ditesvous, monsieur Sorbier?) Et^ dans une telle circonstance, je me réjouis d'avoir fait une bonne affaire en même temps qu'une bonne action, i Aujourd'hui i)n pend les gens qui font de semblables bonnes actions; mais, puisque M. de VolUire trouvait que la traite était méritoire, pourquoi ces larmes menteuses versées sur les nègres abandonnés par l'Église aux bons soms de son associé Michaut le négrier?
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80 HISTOIltE a'UNE PIPE.
— Monsieur, j'ai les œuvres complètes de Voltaire, et je vous affirme que cette lettre ne s'y trouve pas.
— Oh! je le crois, j'en suis même sûr. Au format des volumes que je vois sur votre table, je reconnais l'édition de Kiehl, une rdition faite pai des amis qui en ont pieusement éliminé tout ce qui à leurs yeux pouvaii être compromettant pour la gloire de leur roi. c Nous avons retrancha disent-ils dans leur préface, quelques lettres sans intérêt pour le public. » Les braves gensi ils trouvent que le public n'a aucun mtérêt à savoir que le grand ami de l'humanité fut un négrier. Je ne suis pas de cet avis, m(n, et je sais infiniment gré à M. Gantu qui nous a donné ce petil billet si bien tourné, dans son Histoire universelle, page U8, tome XIII, 3« édition.
— Enfin, monsieur, vous ne voulez pas aller jusqu'à dire que Voltaire n'ait pas combattu pour la vérité et pour la justice.
— Et pourquoi pas, monsieur Sorbier? Dire de Voltaire qu'il est un menteur, c'est rendre à César ce qui appartient à César. Ne vous offensez pas du terme, Voltaire faisait peu de cas de la vérité; c'est lui-même qui se donne la peine de nous l'apprendre, et ses éditeurs étaient tellement de son avis qu'ils n'ont pas supprimé cette autre lettre de lui â son ami Thiriot (Œuvres de Voltaire, tome LU, page 326) : t Le mensonge est un vice quand il fait du mal; c'est une très-grande vertu qaand il fait du bien. Soyez donc plus vertueux que jamais ; il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours, t Tenez, monsieur Sorbier, finissons-en avec Voltaire et avec son école; cet homme excite chez moi un profond sentiment d'horreur et de dégoût à la fois.
— Cependant sa mort a été pleurée par toute la France, et ses cendres reposent sous les voûtes du Panthéon.
— Sa mort a été pleurée par une coterie bruyante, et non pas par la France; ses cendres reposent ou reposaient sous les voûtes du Panthéon, mais â côté de celles de Uarat, l'assassin public, dont ses déclamations ,
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menteuses avaient aiguisé le poignard. Après avoir chassé Dieu de son temple, les profanateurs y portèrent le cadavre de son ennemi; ils inscrivirent sur le fronton de l'église Sainte-Geneviève, devenue un charnier de philosophes : c Aux grands hommes la patrie reconnaissante! • La France reconnaissant#â Voltaire! Et de quoi, s'il vous plait? Seraitce d'avoir lâchement flatté Catherine de Russie et Frédéric de Prusse, qui lui payaient à prix d'or ses bassesses et ses mensonges, ou d'avoir, loi Français, traîné dans la boue et l'ordure la mémoire de Jeanne d'Arc, dont l'héroïsme délivra notre pays du joug des Anglais, ou encore de n'avoir trouvé dans son cœur vénal, au lieu de larmes que des moqueries, lorsqu'après la bataille de Rosbach il écrivait au roi de Prusse pour le féliciter d'avoir taillé des croupières aux soldats de la France? Insulteur de son Dieu et de sa patrie, hypocrite de vertu à Ferney et de vice à Paris, professeur de mensonge qu'il érige en vertu, orgueilleux avec ses égaux, tyran pour ses inférieurs, plat courtisan devant le pouvoir qu'il redoute ou dont il espère, voilà ce que fut Voltaire. 11 eut, il est vrai, un talent immense, un esprit prodigieux; c'était un don du ciel dont il ne se servit que pour se poser en ennemi de Dieu, en chef de cette tourbe de philosophes auxquels il enseigna l'art du mensonge impudent et de la raillerie sacrilège. Dans un accès de délire, on porta au Panthéon son cadavre couronné d'immortelles et de lauriers. Ce dernier triomphe, décerné à l'ennemi de nos croyances, i celui qui n'avait occupé sa longue vie qu'à souiller toutes nos gloires, à rire de nos malheurs, â courtiser nos ennemis, à pervertir ses concitoyens, à ameuter le vice contre la vertu, fut plus qu'une sanglante ironie, ce fut un crime de lèse-nation.
— Bravo ! crièrent plusieurs ouvriers que gagnait la noble émotion de mon père.
Mon oncle ne tenait plus sur sa chaise :
— Savez-vous, s'écria-t-il tout-à-coup avec sa brusquerie militaire, que vous me faites faire ki une sotte figure, monsieur Sorbier. Gom-
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82 HISTOIRB D*UNB PIPS.
ment, j'accepte de tous servir de second, et de moi, TÎeux soldat, blessé dix fois pour la France, vous faites le parrain d'un méprisable menteur qui a trahi son pays. Une autre fois, ne comptez plus sur moi : avant d'adopter vos saints, je ferai d'avance vérifier leurs reli« ipies.
— Le &it est, colonel, répondit le notaire un peu confus, que je n^en savais pas si long ce matin, et je vous déclare que mon enthousiasme est singulièrement refroidi.
— Alors vous abandonnez les philosophes?
— Pas tout4-fait : j'attends, pour leur tourner le dos, que vous m'ayez prouvé que les papes et les prêtres n'ont pas été leurs complices dans cette iniquité qu'on appelle l'esclavage et la traite.
. — Si ce n'est que cela qui vous retient, répondit mon père, nous serons bientôt d'accord. Vous avez dit ou plutôt répété que les prêtres, non contents de voiler les infamies et les cruautés des conquérants, les avaient approuvées et légitimées. Or, l'histoire est là pour donner un édàtant démenti â la calomnie mise en avant par le roi des philosophes et enradnée par les soins de son école. Gela est si vrai que l'aveu de la noble conduite du clergé échappe malgré eux aux détracteurs de la religion. Tenez, voici un livre imprimé en 1863; ce n'est pas vieux, n'estil pas vrai? D a pour titre le Mexique, et a été écrit par M. Chevalier. Or, voici ce que j'y lis, page 250 : t Des souverains-pontifes, qui n'avaient qu'à abaisser leurs regards sur leur poitrine pour y apercevoir la croix, emUème de la patience, de la résignation, de la douceur, de l'esprit de paix et de charité, se livraient à des emportements impies, et ordonnaient des exterminations qui auraient dépassé les sacrifices humains offerts aux idoles mexicaines, s'ils eussent trouvé des exécuteurs dont la rage sanguinaire répondît à leur pensée. » Et dans le même livre, neuf pages plus loin, en parlant des généreux efforts de la reine Isabelle pour améliorer le sort des Indiens : « La pensée royale trodVa pou^ cette <£uvre d'humanité de précieux auxiliaires dans les rangs du
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BISTOIIIB D'UNE PIPS. 83
clergé qui au Mexk[ue n'oublia jamais que le chmiianisme a reçu de son dhin fondateur la haute et sainte mission de soutenir les faibles, t Et encore un pen plus loin, page 262 : c Barthélémy Las Casas fit retentir TAmérique et l'Espagne de ses réclamations énergiques et infatigables. B obtint l'envoi de commissaires capables et pieux, afin de constater le mal et de le réparer, s'il était possible. *
*- C'est d^i quelque chose, qu'un pareil aveu, mais c'est encore loin (le la Térité tout entière. Deux lignes sont bien peu pour faire connaître imiaint évéque dominicain qui, pendant cinquante ans d'apostolat; ne cessa de déployer un télé infatigable pour son troupeau, traversa [^usienrs fois les mers an péril de sa vie, écrhrit mémoires sur mémoire», et consacra tonte son existence au bonheur de ces pauvres Indiens qui, psr reconnaissance, lui décernèrent le glorieux titre d'Avocat des vaincus. A c^ de ce nom illustre dans les iastes du dévouement, je poùrms citer encore le Père Mmédo, dont vous vous rappelez les belles paroles â Cortez; les jésuites Nunez, Corréa, Azévédo, et tant d'autres religieux de tous les ordres dont j^usieurs payèrent de leur vie leur charité pour les Indiens.
— Mais les papes, monsieur, les papes que (aisaient-ils donct
— Ce qu'ils faisaient? Gardiens vigilants de la justice et de l'humàoité, ils génôssaient sur les violences qu'ils ne pouvaient empêcher, ils s'adressaient aux rois, fis s'adressaient aux peuples, ils priaient pour les victimes et tâchaient de fléchir les bourreaux. Et si , pédant les cinq siédes qui se sont écoulés depuis le commencement de la traite, la terre n'a pas entendu leurs touchantes prières, c'est que les passions et les errears étouflaient sous leur violence la voix de leur charité. Pie II , au XVe âèclc, Paul m au XVIe, Urbain VIII au XVIIe, Benoît XIV au XVin«, et, dans le nôtre, Grégoire XVI, ont fait entendre tour à tour les plus nobles accents en faveur des opprimés. Longtemps avant que l'exnégrier Voltaire et son comjâîce l'apostat Rainai , après s^tre enncins par la traite, songeassent à ^apitoyer sur des malheurs dont ils jouis-
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84 HISTOIRE D'UNB PlPff.
saient, la papauté ayait fait entendre le cri d'une noble et sincère indignation, et, comme des sentinelles que jamais le sommeil ne surprend quand la justice est violée et la liberté humaine en danger, les papes de siècle en siècle l'ont répété jusqu'à nos jours.
— Bah! dit Henri Sorbier qui, entré depuis un moment, avait fini, non sans peine, à force de froncement de sourdls, à adapter â son œil droit un lorgnon qui l'empêchait d'y voir; philosophisme et catholicisme sont des vieilleries â mettre au musée des antiques. Le phUosophisme est mort, et quant au catholicisme qui a fait son temps, s'i^
' vit encore, c'est que le clergé plus avisé a jeté les béquilles de ses croyances usées pour s'appuyer sans trop y regarder sur le bras du plus fort.
— Le clergé du côté du pins forti s'écria mon oncle stupé&dt.
— C'est mon opinion, fit Henri en passant la main dans son gilet de velours groseille des Alpes.
— Et dans quel pays avez-voos vu cda?
-^ Partout, parbleu! et en France, sans aller plus loin. Mon père qui, après avobr rénni ses livres , s'apprêtait à descendre, s'arrêta sur le bord de son estrade.
— En v'ià un qvH va attraper son renfoncement , dit Bastion à son voisin Vincent.
— Ça va être amusant» gare dessous.
Plusieurs ouvriers qui s'étaient déjà levés se rassirent avec empressement. Sauf Bernard, (fit la Fleur-des-Pois , et deux ou trois autres lecjteurs de romans à quatre sous, l'auditoire était smon entièrement fi^kgné, au moii^s ti^ès4avorable à la bonne cause.
— - Vous avez raison, monsiqur^ Henri, dit mon père, les prêtres se sont toujours appuyés sur le bras du plus fort.
— Ah ! ah ! murmura Bernard en poussant Bastion du genou, nous le tenons cette fois, ton a?oca^ des curés.
— Car la justice et la vérité finiront toujours par triompher de l'injustice et du mensonge, continua mon père.
W^I!5MtaJ>^l!!f^;^J.iJ^,,UlU,U.^^ .!!?!
HISTO»! D'UNE PIPE. Sf
■— Attrape ! fit Bastien.
— Quand je dis le plus fort, je parle du pouvoir quel qu'il soit, rjpan tit superbement Henri.
— Oh ! c'est différent alors; je croyais que vous exprioûei une opinion personnelle, et je vois que tous ne faites que répéter une accusation portée contre le clergé pfur M. Edgard Quinet, dans le journal /• SiècU (mars 1863).
— L'o{Mnion de ^, Quinet est a^ussi la mienne.
— Ma foi, tant pis pour tous, car elle lui fait peu d'honneur; mais puisque vous tenez à faire cause commune avec, ce libre penseur, j'ai lu dans mes notes la réponse que , le 20 mars 1863 , lui a adressée l'^lo* quenl évéque d'Orléans. Rien n'emptche que vous n'en preniez votre part, il y en a assez pour vous deux, et il en restera même pour d'autres s'ils en désirent.
t Je n'en citerai que ces quelques lignes :
« Vous dites que le cierge se met du côté du plus fort; cette calomnie me révolte. Nous sommes dans la Grande-Bretagne du côté de l'Irlande; . en Orient, pour les chrétiens du Liban ; en Amérique , du côté des esdaves; en Russie , du côté de la Pologne ; en Italie, du côté du pape ; dans le monde entier, du côté des faibles, des pauvres, des enfants, des abandonnés, du côté de la pudeur, de la conscience, de la probité, de > tout ce qui est ici-bas souffleté, honni , crucifié ayec Jésus-Chris^. Voilà comment nous sommes du côté du plus fort. » Avez-vous quelque chose à objecter?
— Ce n'est pas mon opinion, répéta M. Henri Sorbier en tourmentant avec son stik l'extrémité de sa botte. '
— Alors vous niez que le clergé soit pour l'Irlande, le Liban, la ï^ logne et le Pape?
— Je ne nie rien, mais, je le répète, ce n'est pas mon opinion.
— Mais alors?
— Toutes les opinions sont libres ; et la mienne c'est que le clergé se
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HISTOIRE D'UNE PIFB,
met toujours du côté du plus fort, répondit M. Henri en s'esquivant di la salle.
— Parlez-moi de cette manière de discuter! s'écria mon oncle; voui Pavez volée à M. Edgard Quinet. Gardez-la bien , jeune homme ; ave< cela, on n'a jamais tort,, quand même on n'a pas raison ; n'est-il pa^ vrai, mes amis?
Tous les ouvriers se mirent à rire.
— Le fils n'est pas même si fort que le père , jjit Bastien en se levant.
— C'est mon opinion , 'répétèrent en chœur dix voix autour de lui.
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