CHAPITRE X
Let écnmenrs de mer»
« C'était un beau navire que le Vautour, avec ses quatre mâts souples et droits, sa grande Toile carrée, ses huit couleuvrines , s'aUongeant comme des gargouilles de bronze en dehors de leurs larges sabords, et ses deux pièces de chasse montées l'une sur la plate-forme du. château d'avant, l'autre sur le château d'arrière. Mais ce n'était pas une société édifiante que celle des soixante-dix matelots de son équipage, ramassés sur toutes les côtes, appartenant de nom à toutes les religions, et de fait n'en pratiquant aucune, bandits de la pire espèce qu'un seul lien commun, l'amour des aventiires et du pillage, retenait sous les ordres de Simon-le-Borgne. Un grand prévôt de Fépoque eût pu au hasard faire pendre sans formé de procès le premier venu de ces pirates, sans que la société eût été en droit de réclamer, car, sauf deux ou trois mousses qui n'attendaient que l'occasion de mériter la corde, tous les autres en étaient dignes depuis longtemps.
I Corsaire au service de qui le payait, sauf des Espagnols auxquels il avait voué une haine à mort depuis qu'à la suite d'une rixe terminée par un coup de couteau, il avait été attaché au pilori sur la place de Cadix', et n'avait échappé au supplice qu'au prix d'un œil qu'une sentinelle lui creva d'un coup de pique, Simon-le-Borgne croisait pour le moment, surtout pour son propre compte et un peu pour celui de François !«, roi de France, alors en guerre avec Charles-Quint; Depuis prés de trois mois, la fortune avait cessé de sourire aux écum^urs de mer; ils avaient beau, comme une bande de requins affamés, errer nuit et jour à la recherche d'une proie ..L'Océan semblait désert, et pas une voile
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ne se montrait à Phorizon. Le Vautour naviguait donc tristemeftt pj une belle brise, sous un ciel bleu, sur une mer magnifique entre l'ai chipel, ou groupe d'iles, des Açores nouveUeB»ent découvertes et les c6 de l'Espagne, le 18 mai 1522. Les forbans désœuvrés jouaient aux leurs parts de prise pour tuer le temps, ou dormaient étendus sur pont, à l'ombre de la grande voile. Quant à Simon, bien qu'on eût qu'il était ensommeillé sur le château d'arrière, il prétait une oreille tentiveà la conversation d'un groupe de mécontents, et, toujours sur sei gardes, un poignard bien affilé i portée de la main, il surveillait d4 son œil unique, à demi fermé, ses honmies ou, comme il les appelait, set agneaux. Derrière lui, une sorte d'hercule, aux traits féroces et que la couleur de sa barbe avait fait surnommer Michel-le-Roux, debout à la barre du gouvernail, dirigeait nonchalamment bien qu'avec habileté la marche sans but du navire, attendant qu'Ândré-le-Grèlé , mousse de dix-huit à vingt ans, perché sur le mât de hune, lui signalât, pour les éviter, les écueils sous-marins de cet océan encore inconnu.
» — Navire par le tribord! cria tout-à-coup la vigie.
» — Tartane ou caravelle^ demanda anxieusement Simoii4e*Borgne qui au premier signal avait bondi comme un léopard.
» — Caravelle, répondit le mousse.
» A ce mot magique, tous les forbans, oubliant jeux et sommeil, sa précipitèrent sur le pont, et plusieurs hommes s'élancèrent dans les bastingages pour fouiller l'horizon et découvrir le point ^nalé. À leur impatience fiévreuse, à leurs regards pleins d'une ardente convoitise, on eût dît une bande de loups qui vient d'éventer un troupeau.
» — Quelle route? continua Simon.
» — Cap sur l'Espagne. 7--
■ — Quelle allure? vigie de malheur! 11 faut donc te tirer les mots de la gorge ! •
» — Sous grandes voiles et deux bonnettes dehors, un pavillon en berne, mais je ne <jhstingue pas la couleur.
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■ — PayiDon espagnol! cria un gabier.
• — Aux armes, mes agneaux! huria Simon, hisse pavillon espagnol! Michel, serre le vent!
» L'équipage poussa un formidable hurrab. En un instant, tous les forbans, armés jusqu'aux dents, (urent â leur poste, les gd)iers aux pieds des mâts, les pointeurs derrière leurs pièces; les serrants apportèrent la poudre et les boulets. Sur le gaillard d'arrière, Tropbime, le second du navire, se tenait debout près de Simon.
• — Si nous faisions de la toile? ditr-â à son commandant.
I —Non, non, consenrons notre allure; l'Espagnol viendra sur nous sans défiance. — Bonne idée, ajouta-t-il en frappant sur l'épaule de son lieutenant, si, au lieu d'une caravelle, nous eussions gréé une tartane française, les brigands nous auraient déjà reconnus.
• Le genre de navires appelés â cette époque caravelles était en effet très en usage en Espagne, et tous les vaisseaux de Colomb appartenaient à cette catégorie; peu grands, car ib ne pouvaient guère porter plus de cent cinquante hommes, avec les provisions nécessaires pour trois mois, ils avaient l'avantage d'être fins voiliers et de tourner avec une grande facilité.
• Le navire, signalé â l'horizon et maintenant parfaitement en vue, qui continuait à avancer sans soupçonner le danger, n'était autre que la JVtna, détachée par Femand £k>rtez pour porter â l'empereur son maître des dépêches importantes et de magnifiques présents que devaient lui remettre deux officiers de grand mérite, investis de la confiance du conquérant du Mexique, Quinonès de Léon et Diego Avila.
I Partie de la Vera-Cruz depuis près de deux mois déjà, la Nina, assaittie dans la traversée par une violente tempête, avait été obligée de fuir pendant plusieurs jours devant l'ouragan, et n'avait pu qu'à grand peine gagner les îles Açores où elle avait relâf^é pour réparer d^s avaries considérables dans sa mâture. Il est rare que des matdots même parfaitement disciplinés, quand ils ont éprouvé de grandes privations, ne
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s'abandonnent pas â de regrettables désordres lorsqu'ils passent tout-àconp de la plus affreuse misère à la plus grande abondance. C'est U précisément ce qui arriva aux Espagnols. A peine débarqués, ils se li^ vrèrent à des excès de tout genre : des rixes sanglantes, suite malheureusement trop ordinaire des orgies brutales, s'élevèrent entre ces aventuriers sans discipline et gorgés d'or. Les chefs voulurent intervenir; leur voix fut méconnue, et Quinonès, un des émissaires de Gortez, frappé de plusieurs coups de couteau dans une sédition qu'il avait tenté d'apaiser, mourut quelques jours après de ses blessures. Plusieurs semaines s'écoulèrent dans ces désordres, avant que la Nina fût en état de reprendre la mer. Quand enfin elle repartit, son équipage, décimé par les maladies et la désertion, se trouvait réduit à une cinquantaine d'hommes. Avila espérait cependant pouvoir heureusement ariiver en Espagne, dont il n'était plus éloigné que de cent cinquante lieues lorsqu'il fit la très-inopportune rencontre du Vautour.
» Bien que le drapeau espagnol flottât à la corne de la caravelle française et que sa marche ne parût point s'accélérer, don Alonzo Pérès, le capitaine espagnol, n'était pas sans quelque inquiétude. La manœuvre du navire inconnu lui paraissait suspecte. Pourquoi le Vautour, qui semblait aller vers le nord quand on l'avait signalé, avait-il brusquement changé de direction et suivait-il à présent une ligne oblique qui devait nécessairement croiser la route de la Nina? Le pilote partageait les craintes de son supérieur et lui conseillait de retourner en arrière. Avila au contraire soutenait que le vaisseau devait appartenir à la flottille de Colomb, et qu'il n'y avaitaucun sujet de redouter sa rencontre. Pendant ces tergiversations, la distance diminuait toujours; dans une demi-heure on allait se trouver à portée de canon. Cependant, en forçant de voiles, on avait encore le temps de passer, et, sur l'ordre de Pérès, que les discours du lieutenant de Cortez n'avaient pas convaincu, une des voiles latines fut orientée, et la Nina, obéissant à un coup de barre du timonnier, obliqua légèrement à gauche pour conserver sa dbtance.
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Simon-le-Borgne.
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HISTOIRR d'une PIPB. ^^
1 Le Fav/our imita la maiiOMnrre, mais au lieu d'une voile de plus,^ mit deux.
I Pérès cessa de douter et fit larguer toutes ses Yoiles. Le vent était frais et la Mita bonne marcheuse; elle s'inclina gracieusement sous la brise comme pour saluer son adversaire, se releva et prit son
TOl.
I — Toute la toile dehors! vociféra Simon-le-Borgne en frappant du 1^. Lestes à la manœuvre, mes petits agneaux, et serref le vent, les bnfmds nous ont reconnus.
I Les gabiers s'élancèrent dans les vergues et bordèrent en un clin d'aU les deux bonnettes, le trinquet de misaine, la civadière et la voile de hone. Sous cette puissante voilure, le Vautour, dont les mâts craquaient, sembla hésiter un instant; mais bientôt, comme un cheval de course au([uel son cavalier fait sentir l'éperon, il bondit sur les vagues et s'élança à la poursuite des Espagnols.
» -« Hisse le pavillon français et appuie, conmumda Simon.
» Un coup de canon dont l'éclair annonça aux Espagnols que leur ennemi r^onçait à feindre plus longtemps, salua l'apparition des couleurs de la France.
I La chasse était commencée.
• Le silence le plus profond régnait dans les deux équipages, silence solennel comme celui qui précède l'orage et qu'impose, même aux plus braves, l'émotion inséparable d'un duei à mort entre deux navires, sous l'œil seul de Dieu et dans ce vaste désert qu'on appelle l'Océan.
> Du bout de son poignard, Simon, le regard attaché sur son ennemi, creusait fiévreusement la planche de chêne contre laquelle il était appuyé. Ses yeux étaient injectés de sang, et ses lèvres blêmes de colère. Tout^à-coup, un grognement sourd, suivi d'une cascade de blaspUmes, s'échappa de jsa poitrine . Par une manœuvre hardie, la ^ Tenait de couper hors de portée la ligne du VauUmft et> vent
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iTière, piquait sur l'Espagne, en rasant le flot comme un sStor^ tros.
» — Pai^e à virer, barre à tribord ! vociféra le commandant.
■ Le Vautour pivota sur lui-même et s'élança à toutes voiles dans le sillage de la caravelle.
B La distance augmentait toujours. Simon trépignait de colère; soudain il poussa un rugissement auquel les forbans répondirent par des cris de joie. Le mât de hune de la Nina, mal réparé aux Açores, venait de tomber, embarrassant le pont de Tennëmi de ses cordages et de sa voUure inutile.
» — Une part de prise à Notre-Dame de SaintrMichel si dans une heure nous atteignons l'Espagnol! cria le borgne en levant son poignard vers le ciel.
f — Une part de prise pour l'enfer plutôt! répondit une voix accompagnant sa protestation d'un effroyable juron.
B — Qui donc s'oppose ici à ce que je veux? hurla Simon écumant de rage.
• — Moi, Michel-le-Roux, ton associé et non pas ton esclave. Un ciaquième des prises eçt au roi, le reste est à l'équipage, et tu n'as droit qu'à ta part.
» — Il a raison ! crièreijt plusieurs voix, c'est son droit.
ê — Oui, c'est son droit, répéta André-le-Grêlé qui, une hache à la main, attendait sur un bastingage le moment de sauter sur le pont de la Nina.
B — Eh bien ! je promets mon cinquième à moi, reprit Simon ; vous aurez ce qui vous revient; nous compterons plus tard, mes agneaux, et alors.... La barre au vent, la barre au vent! mille millions dé tonnerres !
» Les Espagnols avaient coupé les cordages qui retenaient le mât brisé et fuyaient de nouveau à toute vitesse.
» — La barre au vent, brigand! répéta Simon pour la troisième fois;
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HISTOIRB D*UNB PIPB. 95
nuis, avant que Michel eAt eu le temps d'obéir, Pépita flottante abandonnée par Pennemi venait frapper avec violence le flanc du Vautour qu'elle faillit entr'ouvrir.
> — Ah! double traiflre! s'écria Simon en se ruant sur le timonnier; à présent je suis dans mon droit; comptons! et d'un coup de hache il l'étendit mort à ses pieds.
» '— Réglé pour un, fit le chef des forbans en jetant à André un regard chargé de haine et de menaces.
I Personne ne réclama; d'après le code du bord, Simon était dans son droit
I La chasse continuait toujours, mais depuis l'avarie survenue dans son gréement, la Nina perdait de l'avance.
I Â genoQx sur le château d'avant, derrière sa couleuvrine, Trophyme le Provençal attendait, la mèche à la main. Enfin, il se crut à portée et fit feu. Un mouvement du navire abaissa la pièce, et le boulet se perdit à cinquante pas à peine du Vautour.
• — Malédiction, dit Trophyme, j'ai tiré trop bas! Mon âme au diable si mon second coup est plus heureux.
» Un nouveau nuage de fumée environna le pointeur, et delix éclairs jaillirent à la fois du Vautour et de la Nina, Le boulet du forban avait frappé en plein bois le vaisseau ennemi.
• ^ Bien touché, Provençal! cria Simon. Pointe dans les oeuvres vives!
i Trophyme n'obéit pas à l'ordre de son chef, le boulet de la Nina l'avait renversé itiort sur le cadavre de son premier servant.
• Son vœu funeste était accompli.
• Les deux cadavres furent jetés â la mer, et un nouveau pointeur prit la place de celui qui venait d'être tué.
• Le moment décisif éuit arrivé. La Nina, renonçant à fuir, mais non pas à se défendre, s'éloignait lentement sous voile et, présentant successivement ses deux flancSi foudroyait) en lui envoyant bordée sur
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96 HISTOIRE D'ONK PIPI.
bordé^, le Vûutouf qui, ne répondant au feu de l'eifBémi qu'avec sa seule cOttleuYrine de l'avant, continuait à fondre sur lui.
» Une double et dernière décharge à bout portant retentit pour là dernière fois, presque au moment où les deux navires se heu^ taient bord à bord avec un craquement sinistre, et qu'au cri de : Vive la France! Mort à V Espagne! les forbans, la hache d'une main, le poignard de l'autre, se ruaient sur le pont de la Nina, L'équipage esp^nol les reçut la lance au poing, en hommes résolus à vaidre chèrementleur vie. ,
■ Pendant un quart d'heure, ce fut un épouvantable pMe-mêle, une boucherie mêlée de blasphèmes, de cliquetis d'armes, de cris de fureur, de râlements de morts, de gémissements de blessés. Dans ces sortes de combats où toute fuite est impossible, où tout quartier est interdit, il n'y a d'autre ressource que de tuer ou de mourir. Unhurrah de victoire , poussé par les démons de la mer acclama leur sanglante victoire. Âvâa et quelques autres officiers dont on pouvait tirer rançon avaient été seuls épargnés.
» Les requins et les corsaires eurent à se réjouir ce jour-là; les premiers eurent des cadavres en jibondance, les seconds de l'or et des pier< reries plus qu'ils ne pouvaient l'espérer.
9 Aussitôt qu'on eut débarrassé le pont des morts et des blessés qui ftirent jetés à la mer, le pillage du navire commença. Tout l'or et l'argent, les armes de prix, les pierres précieuses et les objets curieux, amoncelés en tas sur une couverture, furent divisés en cinq lots : un pour le roi de France, un pour le capitaine, et trois à partager le lendemain entre les hommes de l'équipage par la voie du sort. La pipe de Hontézuma' formait à die seule une part; elle échut au iQousse André-le-Grelé , celui auquel Simon-le-Borgne avait prends dé régler son compte. Simon n'oubliait jamaiSi et André le savait.
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