CHAPITRE XV
Dans Idqael le leqteur, plus heoreiiz que les moines, retroare le fugitif et raccompagne de Mayence à Colpgne.
» Le matin même du jour où le vol fut découvert au monastère, mais plusieurs heures auparavant, une barque marchande, chargée de ballots de laine, descendait rapidement le cours du Rhin en se dirigeant vers Cologne. Au nombre des passagers, presque tous négociants, que leurs affaires conduisaient, soit dans la riche capitale de l'électoral, centre d'un important commerce, soit en Hollande, se trouvait un jeune homme, chargé d'une importante mission pour une abbaye située dans les environs de Cologne et qui, au point du jour, s'était présenté à Mayence, à bord de la Sainte-Gertrude. Son passeport, signé par l'abbé dç la Val- Grûn et portant le sceau en cire verte du monastère, était parfaitement en règle ; il avait payé d'avance le prix de son passage. Aussi le patron de la barque, tout en s'étonnant que, contrairement aux habitudes reçues, ce voyageur n'eût pas de compagnon, n'avait-il fait aucune difficulté pour le recevoir. Sa mission était d'ailleurs si pressante et sa crainte d'éprouver le moindre retard si vraie, que le bonhonmie Vûrter en conçut pas même le plus léger soupçon. Heureusement le vent était bon et les mariniers, favorisés par la brise et par le courant, n'avaient besoin que de leur gouvernail pour maintenir l'embarcation au fil de l'eau.
■ Bien que dans plusieurs voyages sur les principaux fleuves de l'Europe, j'aie pu m'assurer que la réputation du Rhin est un peu usurpée et que pour la beauté pittoresque de ses rives, la Garonne, entre Toulouse et Bordeaux, ne le cède en rien au fleuve allemand, il n'en est pas moins
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▼rai que la descente de Mayence à Cologne ne soit une des plus ravissantes promenades cpie Vqn puisse faire.
• Mais en ce moment André, nos lecteurs l'ont sans doute reconnu, avait a penser â bien autres choses qu'au^ beautés de la nature. Peu lui importait ce fleuve majestueux, tantôt s'épandant comme une mer entre des plaines fertiles, peuplées de villes et de viiagcs, tantôt précipitant son cours, resserré par une double ceinture de rochers, sur la crête desquels se profilaient fantastiquement les fiers donjons des manoirs féodaux, aujourd'hui démantelés et en ruines. Aussi passa-t-il, presque sans les regarder,^ devant toutes ces merveilles de la nature et de l'art, si souvent décrites par les touristes et chantées par tous les poètes, et à peine préta-t-il l'oreille aux nortibreuses légendes racontées par le pilote aux voyageurs attentifs. Une seule pensée remplissait son esprit, échapper par la fuite à la punition du vol sacrilège qu'il venait de commettre et gagner un asile où il pût, en sûreté, se plonger dans la paresse et dans la débauche.
» La crainte l'obsédait pourtant et un moment elle fut sur le point de le trahir. Ce fut lorsque de la rive où venaient finir les propriétés delà Val- (îrûn , située à quelque distance en dessous de Mayence, une barque, se détachant du bord, hêla la Sainte-Gerirude, André se crut poursuivi, il porta vivement la main à la poche dans laquelle étaient égrenées les pierres précieuses détachées de l'autel et le passeport faux dont il s'était mimi et se prépara à les jeter dans le fleuve pour faire disparaître cette preuve de son méfait.
» Cette terreur que, fort heureusement pour lui, personne ne remarqua, ne dura qu'un ins'ant. L'homme qui avait appelé s'était sans doute trompé, car le pilote répondit sans s'arrêter et quelques moments après la montagne de la Val-Grûn s'abaissait et disparaissait à son tour derrière^ d'autres montagnes. Alors seulement le fugitif respira et , voulant payer d'audace, il se rapprocha du gouvernail et vint, avec les autres voyageurs, écouter les récits de maître Vilhelra,
» — Vous voyez, mes maîtres, disait le vieux pilote, ce rocher nu qui forme une ile de pierre au plus profond du fleuve , et sur laquelle se dresse une tour isolée, sans porte, et percée d'étroites fenêtres grillées» dans laquelle, depuis un siècle, personne n'a pénétré, c'est la Tour-des- Souris. Toutes les nuits, à minuit, une figure de damné apparaît entre les créneaux et pousse des cris plainti s. Ce fantôme est celui d'un mauvais évêque, seigneur de la contrée , qui , après avoir fait remplir sa tour de farine, de viandes et de vin, s'y retira pendant une affreuse famine, pour y vivre dans l'abondance, sans donner un grain de blé à ses malheureux vassaux que, du haut de la plate-forme, ses soldats avaient ordre de percer de flèches , s'ils tentaient d'approcher pour implorer sa pitié. '
» Or, une nuit, pendant que le mauvais évêque se réjouissait dans un festin, il entendit unl)ruit extraordinaire et ses archers vinrent avec effroi lui annoncer qu'une innombrable légion de rats , traversant le Rhin â la nage, venait assaillir la forteresse. Le prélat ne fil d'abord q .'en rire, mais bientôt les rats, se précipitant en masse par toutes les ouvertures, il fallut leur livrer un combat terrible. Ce qu'il en périt, personne ne p6ut le dire, mais leur armée était aussi innombrable que les sables de la mer. L'évêque et ses serviteurs furent dévorés vivants par cette multitude afiamée, en punition de leur avarice, et depuis la tour maudite a été appelée? la Tour-des-Souris.
» — Le moine de Vittemberg a donc bien raison de (dire que tous les papes, les cardinaux et les moines devraient être mis dans le même sac et noyés au fond de la mer, dit un voyageur.
» — Eh ! reprit un autre, les seigneurs qu'il flatte tant ont fait vingt fois plus de mal que les prêtres et c'est par eux qu'il aurait dû commencer sa réforme.
» — Réforme! réforme! s'écria un troisième, tout cela n'est qu'un mot, et si l'Église a besoin de réforme, ainsi que l'a reconnu le premier le Saint-Père, ce serait au Pape à être le réformateur et non pas à cet
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î'wogne de Martin Luther, à ce saxon orgueilleux , aux épaules carrées, qui passe ses nuits à boire, prêche l'épee au côté, voudrait tout tuer ou brûler au nom de la tolérance, refuse obéissance â ses supérieurs, excite le peuple â la révolte, abat'les clôtures des couvents et épouse une religieuse défroquée, au grand scandale de tous les gens honnêtes et craignant Dieu.
» — C'est pour le bien du peuple qu'il fait cela.
» — Dites pMmC pour les biens des Ordres religieux qu'il veut s'approprier. Sa réforme , c'est le libertinage érigé en morale et le pillage organisé.
g — Martin Luther n'a jamais organisé le pillage.
I — Oh ! vraiment ! et qu'est-ce donc que son livre intitulé : De Fisco communi, dans lequel il décide que les dépouilles des couvents seront partagées en huit parts, dont la plus grosse sera pour les prédicateurs de rÉvangile.
* — Les barons n'entendent pas de cette oreille , remarqua quelqu'un.
• — Parbleu! ils gardent tout; mais ce n'est pas la faute du moine défroqué qui, l'autre jour, à la taverne de U Aigle , où il buvait avec ses disciples, criait conimé urf enragé : Au diable, sénateurs et châtelains, princes et grands qui ne laissent pas aux serviteurs de l'Évangile de quoi nourrir leurs femmes et leurs enfants.
M — Pourquoi leur disait-il : Ces abbafes sont à vous comme les bêtes qui courent sur vos terres, comme les oiseaux qui volent dans vos champs, comme les poissons qui nagent dans vos rivières ? U le leur a tant ré; été, qu'ils l'ont cru.
« — D paraît m^^me que François de Sickingen l'a pris au mot. Figurez-vous que ce noble seigneur chasse aux moines comme aux sangliers. D n'y a pas huit jours, il avait fait tendre des- filets autour d'un monastère. Les religieux , effrayés par ses soldats , ont voulu se sauver , ils sont tombés dans le piège. Autant il en a pris, autant il en a mutilé.
i42 liiSTOiRE d'une pipe.
i — Et que dit Luther?
» — Luther? Oh l il rit de la plaisanterie, et permet Ai landgrave de prendre deux femmes, comme lui en a pris une. Il est très-tolérant pour ses amis , mais pour ses ennemis , .c'est différent : t Si nous pendons les voleurs, si nous supplicions les brigands , si nous brûlons les hérétiques, hurle le bon docteur, pourquoi ne traitons-nous pas ainsi ces maîtres de perdition, ces cardinaux, ces papes, toute cett^M^ la Sodome romaine, pourcpioi ne lavons-nous pas nos mains danfl^^Big! • . ■ — Le fait est qu'il n'est pas plus doux pour ses amiMf amis, quand |ls veulent se séparer de lui , interrompit un marchand de Mayence , je l'ai entendu â Vittemberg, prêcher, casque en tête, à l'église de Tousles-Saints, contre son ancien disciple Garlstadt; il écumait de colère et il n'y a pas de nom qu'il ne lui ait donné. Quelle éloquence ordurîère ! il l'a appelé polisson, faux prophète, bateleur, bœuf, tête d'âne, pourceau, cochon. /
• — Allons donc, ce n'est pas possible, s'écria le saxon qui, le premier, avait engagé la dispute.
• — Pas possible, mein Got! Vous n'avez donc pas lu sa lettre au roi d'Angleterre ?
» — Non, vraiment, je ne savais pas qu'il eût écrit. » — J'en ai pris une copie pour un de mes amis de Koln (Cologne). Voulez-vous que je vous en fasse lecture?
H — Voyons! voyons! dirent^usieurs voix.
I) —Écoutez :
• Martin Luther, moine, à Henri Vllt, roi d'Angleterre.
9 Si un roi d'Angleterre me crache à la figure ses effrontées menteries, j'ai le droit, â mon tour, de les lui faire rentrer jusqu'à la gorge. S'il jette ses excréments à la couronne de mon monarque et de mon Christ, pourquoi s'étonnerait-il si je barbouille d'une manière semblable son diadème royal, et si je prockmc que le roi d'Angleterre est un men-
Upremitr qui se permet d'enUuner une controverse religieuse ( V. page i45,)
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teur et un maraud ?. . . Courage , cochon que vous êtes , brûlez-moi, si vous Posez »
» On dit que le style peint l'homme ; d'après cela , mes maîtres, que pensez-vous de ce Martin le réformateur ? ^ >
I ^ Il mériterait qu'on le brûlât comme les anabaptistes que lui-même a brûlés.
• — C'est un fou dangereux et un voleur.
» — n vaut encore mieux que votre pape et ses cardinaux»
» — A bas la réforme !
» — A bas les couvents !
» — Qu'est-ce donc que ce tapage? s'écria tout-à-coup maître Vûrter qui, craignant que la dispute ne finit par dégénérer en riie, crut lé moment venu d'interposer son autorité. Le premier qui se perjmet d'entamer une controverse religieuse ,( je le débarque immédiatement sur la me. Vous entendez.
» Personne ne se souciait de continuer son voyage à pied, aussi se fitil un profond silence. Le vieux pilote en profita pour entamer la légende du seigneur au barillet. Avant qu'il l'eût commencée, André s'éloigna du gouvernail et alla s'asseoir seul à l'écart.
• La réforme ou plutôt la révolte préchée par Lutber n'était encore qu'à son début, et déjà elle passionnait l'Allemagne , d'où plus tard eHe devait déborder sur le monde et faire couler tant de sang et de larmes. Élevé dans l'intérieur d'un couvent, à la porte duquel venaient expirer ^bruits du monde, le jeune homme n'avait vaguement entendu parler da moine de Yittemberg que comme d'un pécheur pour la conversion duqu.el il fallait prier.
» La conversation qu'il venait d'entendre et qu'il avait écoutée avec avidité, sans bien la comprendre, réveillait en lui ses plus mauvais instincts. U se forgeait un Luther à 'lui, pillant les églises et partageant calices et ostensoirs d'or, reliquaires précieux , perles et diamants entre ses disciples et ses complices. Voleur sacrilège , il brûlait de s'enrôler
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SOUS la bannière d'un chef dont la puissance lui garantirait l'impunité et dont la doctrine l'absoudrait de ses méfaits vis-à-vis de * s^ propre conscience.
» Avant d'avoir entendu les prédications de Martin Luther, le novice de la Val-Grûn avait commencé à mettre en pratique ses audacieuses maxjpes. L'esprit de révolte était le fond de son caractère; sans le savoir, André, depub longtemps, était protestant.
■ La tète appuyée entre ses mains, et absorbé par ses pensées, le fugitif se demandait si , au lieu de continuer son voyage , il ne ferait pas mieux de repartir de Cologne pour Vittemberg ; là du moins il pourrait se défaire avantageusement des objets volés et peut-être se procurer de nouvelles richesses ; mais son signalement serait alors donné le long du fleuve et s'il était pris en remontant le Rhin
■ A Cologne auss^ il pouvait être arrêté. Cette idée lui donna le frisson; il voulut l'écarter, ce fut en vain. Plongé dans une lourde torpeur, causée par la fatigue et l'émotion, et dominé, quoiqu'il eût les yeux ouverts, par une sorte de sommeil lucide, il voyait vaguement la place publique de Mayence et au milieu de la foule une potence où se balançait le corps de son père, le duc d'Egypte, pendu pour vol. Lui-même, solidement lié à l'échelle fatale , attendait son tour au pied du gibet. Des voix irritées criaient tout autour : A mort le faux moine ! à mort le sacrilège! Puis il entendait la triste et solennelle psalmodie des moines de la Val-Grûn, venus pour l'assister dans ses derniers moments.
• Rien n'est terrible comme ces cauchemars qui, lorsque l'ivresse ou le délire du crime a cessé, s'attachent au coupable pour le torturer et
partagent, avec le remords, sa malheureuse existence. Chez l'honune juste, le sommeil est doux et réparateur; chez l'enfant, dans sa pureté native, il est gracieux et angélique; mais pour les hommes pervers , il eSt inquiet, tourmenté, hideux. Le criminel endormi souffre plus que dans l'état de veille, car alors il est comme garrotté et livré pieds et poings liés à sa conscience, devenue son bourreau.
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HISTOIRB D'UNB PIPE. 147
j» Pour la première fois, depuis son évasion, le fugitif avait succombé â la fatigue, et pour la première fois aussi il éprouvait cet effroyable supplice que les païens croyaient inOigé à Pennemi des dieux par des furies invisibles, armées de fouets sanglants dont chaque lanière était un serpait. Nous , chrétiens, nous savons que ces furies de l'enfer ne sont antre chose que le cri d'une conscience tourmentée, cri terrible, cri indomptable qui, plus d'une fois , a forcé l'assassin â se dénoncer par sa propre bouche et à se livrer lui-même à ses juges.
• Longtemps le duc d'Egypte se tordit dans d'horribles convulsions, enfin il demeura raide et immobile. La foule fit si)ence , les bourreaux détachèrent le cadavre défiguré et retendirent sur la claie sur laquelle il devait être traîné à la fosse des suppliciés. Les chants religieux recommencèrent, en même temps une main s'abattit sur l'épaule du second condamné et une voix rude fit résonner à ses oreilles ces mots terribles: Allons, debout, voici le moment!
• André poussa un cri rauque et se releva comme s'il eût été frappé d'une commotion électrique.
• Devant lui, le Rhin coulait majestueux et fier, les passagers rassemblaient leurs paquets â la hâte et sur la rive du fieuve , encombré de barques, les derniers rayons du soleil empourpraient le faîte de la gigantesque cathédrale de Cologne et faisait éUnceler, comme autant d'étoiles, les mille croix d'or de ses clochers.
• L'exécuteur des hautes œuvres , dont l'attouchement avait si brusquement éveillé le fugitif , n'était autre que le bon Vûrter qui , sans se douter de l'effet qu'il avait produit , s'occupait maintenant â diriger la manœuvre. Un moment après la Sainte-Gertrude rangeait mollement le quai où ses passagers prenaient terre.