HISTOIRE D*UNI PIPI
de brutal égoïsme, l'inflexibilité des règlements et des statuts qui, depuis le Xn« siècle jusqu'à la Révolution firançaise, régirent sans presque aucun changement notable la société ouTrière.
I Dans des temps où les droits de chacun n'étaient pas encore assez fortement établis, l'association était une nécessité et la force était dans l'union seule. Aussi la trouTons-nous partout où il y a quelque chose de grand au moyen-âge.
i Les ouvriers , dans les premiers siècles , n'étaient que des esclaves. I L'Église vint à leur secours; comment en aurait-il été autrement , son divin fondateur n'était-il pas un ouvrier, fils d'ouvrier; ses apôtres, des tanneurs, des pécheurs, des fabricants d'étoffes; ses premiers disciples, des esclaves, des mineurs, des hommes vivant du travail de leurs mains? Les grands, les princes, les seigneurs , les rois vinrent ensuite; ils ne furent que les appelés , les ouvriers étaient déjà les élus: Le vrai blason de l'homme du peuple , c'est la croix , et ce blason est glorieux. Depuis dix-huit siècles vous êtes nobles par ce divin symbole ; vos parchemins, â vous, sont l'Évangile, prêché par le fils d'un charpentier, descendant des rois ; cette noblesse en vaut bien une aut^e.^ Soyez-en fiers.
i Loirsque je vois quelques ouvriers, trompés ou corrompus, mépriser les prêtres et rire de la religion, je ne puis m'empêcher de ressentir la même indignation que si, en ma présence, un fils dénaturé osait porter sur sa vieille mère une main coupable, ou un lâche fouler sous ses pieds la croix gagnée par son père sur les champs de bataille.
• Pour émanciper les ouvriers et les soustraire au servage, l'Église les enrégimenta d'abord en confréries et les réunit par groupes sous la bannière de quelque glorieux patron. Chaque métier eut son saint, comme chaque famille illustre a son héros. De ces confréries fondées au pied de Pautel, bientôt se forma la corporation; de la corporation à la commune il n'y avait qu'un pas, et ce pas fait, il se trouva que l'esclave était devenu honune libre , ayant ses droits , ses privilèges , ses magistrats, ses institutions municipales.
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> Assurément , quand on examine de près cette organisation si forti et si habile, qu'on suit dans l'histoire ce progrès lent, mais sûr, par le^ quel les confréries, en passant par les corporations, arrivèrent à devenil de vraies puissances devant lesquelles, non-seulement les seigneurs, mais les rois furent plus d'une fois obligés de céder. Quand enfin on étudia Phabile combinaison par laquelle ces divers faisceaux, tout en restant in^ dépendants pour ce qui les regardait en propre, se trouvaient ne plus faire qu'un seul et même bloc, quand il s'agissait de résister à l'oppression et a la violence, il faut reconnaître que les règlements, qui aujourd'hui nous paraissent minutieux et d'un esprit souvent étroit , étaient merveilleusement appropriés aux besoins de l'époque , et qu'ils durent être l'œuvre d'hommes d'une prudence et d'une fermeté vraiment extraordinaire.
• Gomme toute puissance bien constituée, les corporations avaient leur hiérarchie. Avant de devenir 'maître , iL fallait avoir été d'abord apprenti, puis ouvrier, avoir passé de sévères exaftiens et fait son chef-d'œuvre. Cette marche progressive était une entrave , dit-on aujourd'hui. Je n'ai point à discuter cette question. Les corporations n'existent plus , mais'^je ne crois pas pour cela qu'un gâcheur de mortier soit un maître maçon, ni qu'un faiseur de clous ait le même talent qu'un ajusteur mécanicien, et, pour ma part , je regrette , je l'avoue , ces experts jurés qui, pour l'honneur du métier, veillaient à ce que les ouvrages fussent bien faits et mettaient le public à l'abri de l'inhabileté des mauvais ouvriers.
» Cela n'eny)êche pas que la jalouse exclusion des travailleurs d'une ville dans une autre ville ne fût blâmable. Elle avait beau présenter certains avantages pour telle ou telle corporation , dans telle ou telle circonstance, elle n'en était pas moins contraire à Tesprit de charité , et dans certains cas , comme* celui que je vous ai cité, ce manque de charité devenait une barbarie.
— Que l'Église tolérait, remarqua Henri Sorbier.
— Non. Que l'Église réprouvait, au contraire, et qu'elle blâma sou-
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vent avec force, sans pouvoir l'empêcher. Je pourrais vous en donner mille exemples , mais ceci nous entraînerait trop loin, et je Tois i ma montre que j'abuse de votre attention.
i Je vous en demande pardon et je me hâte de reprendre mon récit :
I Après une rude mais fructueuse cantpagne, André était revenu à la Haye. Une fois à terre, et se sentant de l'or dans les poches, il avaiVvoidu jouir de la vie à sa manière, manière qui, malheureusement, est celle de beaucoup de matelots qui, après avoir vécu de privations pendant cinq ou six mois , viennent dépenser follement au cabaret les époi^omies faites, par force, à bord de leur navire.
i L'argent est plus facile à perdre qu'à gagner. Si vous en doutez, vous n'avez qu'à interroger, le mardi matia, les habitués de la barrière où ils vont fêter la Saint-Lundi, ou plutôt le demander à leurs pauvres femmes. Les premiers pourraient ne pas vous répondre , mais celles-ci me donneront raison, j'en suis sûr.
I Après quelques nuits de jeu et d'ivresse le mousse, en se fouillant à son réveil, ne trouva plus dans' sa bourse une seule pièce de cuivre, et comme les amis de cabaret aiment beaucoup à emprunter, mais pas le moins du monde â prêter, force lui fut de reprendre le chemin du port et de contracter un nouvel engagement.
I Ce fut, Qette fois, à bord d'un petit navire de commerce.
I Pendant plusieurs mois, André navigua le long de la côte, faisant escale à tous les ports, ennuyé d'une vie sans dangers, sans émotion, où il y avait peu à gagner. Travaillant par force, s'enivrant dès qu'il descendait à terre, se querellant dans toutes les tavernes, tantôt battant, tantôt battu, puni par son capitaine, mis en prison par la police, abrutissant son intelligence, mahnenant son corps, mécontent de lui-même, mécontent des autres et bien résolu à déserter dès qu'une bonne occa- , sion se présenterait.
» Elle ne se fit pas attendre.
• La veille du jour où le navire caboteur entra dans le port de Saint- Malo, une caravelle armée en guerre l'y avait précédé ; cette caravelle était le Vautour , venu pour vendre une prise et refaire son équipage. .
• Deux heures après que l'ancre fut tombée, André s'informait avidement de tous ces détails à la taverne des Atmes-de^France , lieu ordinaire des bruyantes orgies par lesquelles les forbans célébraient leurs triomphes , au retour de leurs courses aventureuses , et recrutaient de nouveaux compagnons pour remplir les vides faits, dans les cadres, par les balles et les haches d'abordage.
» C'était bien là la vie telle que l'avait rêvée le fugitif de la Val-Grûn ; aussi, sans hésiter, alla- 1- il s'offrir comme matelot à Simon -le- Borgne.
» Déjà il était trop tard , les r^les étaient remplis et le capitaine du Vautour pria dédaigneusement le drôle d'aller se faire pendre ailleurs.
» Le ihême soir !e mousse avait disparu ; vous savez comment et où il se retrouva.
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