CHAPITRE XIX
Où Ton Toii ce qm Simon-le-Borgao appelait tenir lei comptei .
• La mer était légèrement houleuse, ses petites vagues, soulevées par la brise, jetaient, en clapotant doucement , une blanche échàrpe d'écume autour des flancs noirs du Vautour, Le vaisseau cor^ire , bien que retardé dans sa marche par la Nina, qu'il traînait triomphalement à la remorque , suivait paisiblement sa route vers les côtes de France , sans même daigner donner la chasse aux caravelles ou aux barques de pêcheurs qui, en l'apercevant, viraient de bord et s'enfuyaient épouvantées fers le port le plus voisin,
• Les gabiers, dans la mâture, achevaient, en chantant, de réparer les petites avaries reçues dans le combat; les charpentiers et les calfats, accrochés en dehors des bordages, aveuglaient les glorieuses cicatrices faites dans la coque par les boulets espagnols. En terme de marine, le Vau- ^9ur achevait sa toilette déjà bien avancée , car les armes fourbies reposaient au magasin et les luisantes caronades, aussi soigneusement bouchonnées après le combat qu'un cheval de sang à la suite d'une course brillante, dormaient, solidement amarrées , derrière les lourds panneaux des sabords.
• Sur Je pont, fraîchement lavé, les forbans qui n'étaient pas de quart, jouaient aux dés.
• Il fallait bien tuer le temps.
• Assis ou à demi-couchés autour d'une fine natte mexicaine, destinée par Fernand Gortez au très-illustre empereur et roi Charles-Quint, une vingtaine de matelots en guenilles , pariaient entre eux des poignées de quadruples espagnols, des chaînes d'or, des bijoux , des pierres précieu-
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ses. Chaque coup de dés soulevait une tempête de blasphèmes et d'imprécations à la({uelle le^ spectateurs répondaient par une bordée de quolibets.
^ > Le cou tendu, les vdnes gonflées de sang, l'œil allumé par la cotitoitise, chaque joueur surveillait ses adversaires avec une méfiance féroce. L'or accumulé sur un coin du tapis s'éparpillait en un instant sous les mains calleuses des gagnants, puis revenait s'amonceler devant un parieur heureux. Quelle belle parure le juif Aaron eût pu composer â sa Rebecca avec Tenjeu d'un seul de ces mendiants !
i La partie continuait depub une heure, bien des parts de prise avaient déjà changé de maître. Ceux qui avaient tout perdu, les raffalés, allaient s'asseoir à Técart, quelques-uns se mordant les poings avec rage, d'autres, les beaux joueurs, se consolant par la perspective d'une prochaine campagne. Les plus philosophes continuaient à regarder la partie et à s'y intéresser comme si tous ce^ bijoux, si rudement maniés, leur eussent encore appartenu.
i Un de ceux que la chance avait le plus favorisé, était André ; il eût pu remplir son chapeau rien qu'avec les onces d'or dont il avait devant lui un bloc sur lequel était posée sa pipe merveilleuse, que les perdants, toujours superstitieux, commençaient à regarder comme un infailtible talisman.
* Simon, assis près du timonnier, feignait de ne pas entendre les injures et les menaces que se «prodiguaient les joueurs. Ses agneaux n'étaient pas des modèles de douceur et de parfaite éducation, mais ils se battaient bien; grâce à eux il- avait pendu beaucoup d'Espagnols et espérait en pendre encore. En l'honneur de la dernière victoire, il donnait vacance â ses matelots, et tout en les surveillant sans en avoir l'air, de l'œil et de l'oreille, il semblait ne s'occuper que de la manœuvre.
* — Cinquante piastres pour le Grêlé, fit Bernard en retirant fie sa poche un lambeau de vieille chemise dans lequel il avait noué son or.
» — Va pour cinquante contre, répartit l'Abordeur.
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HISTOIRE D*UNB PIPB. i77
• —Ton enjeu sur table.
• — Voilà, Toilà, grogna l'Àbordeur arrachant avec ses dents une éméraude de sa merveilleuse monture, qu'il pi^.trit entre ses doigts en un infoime lingot et jeta sur la nat(«
B — La pierre, la pierre, crièrent cinq on six voix, l'or ne vaut pas cinquante piastres.
■ — Va pour la pierre. A. moi les dés.
I — Cinq e^^l^pour l'Abordeur, répétèrent plusieurs des speeta-
» — Cinq eimp)ur le Grêlé et cinquante piastres pour moi qui ne m'y attendais guère, e'écria Bernard , dès que le mousse eut jeté les dés à son tour. Allons , en v'ià assez pour faire la noce à Saint-Malô, conti- Dua-t-il en fourrant, à poignées, l'or dans son morceau de chiffon, et il quitta la partie.
i C'était un grand philosophe.
» André voulut en faire autant.
• — Ah ! ah ! et d'un autre qui caponne , dit tout haut le perdant. Quand je gagne, moi, je donne une revanche.
• — Contre quoi? demanda le Grêlé , dont les lèvres tremblaient de dépit.
i Le matelot fouilla dans sa ceinture , en retira un diamant, dont unoreine eût été fière de se parer et dit : deux cents piastres sur mon caillou. Ça va-t-il? Tout contre le mousse.
i Le Grêlé attacha sur son adversaires» singulier regard, se rassit sans rien dire et secoua le cornet.
» Les forbans cessèrent de parier et rétrécirent le cercle. La partie était devenue un duel à mort, une lutte corps à corps entre deux hommes qui se haïssaient depuis longtemps. L'orage contenu pendant des années allait éclater, les autres matelots le pressentaient avec leur ins* tinct féroce et se serrùent en sHence autour des joueurs. La voix rauque du marqueur proclamait chaque coup. André perdit le premier, puis re-
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gagna, puis reperdit; la pile d'or fut entamée deux ou trois fois, puis réformée.
» La chance, d'abord à peu prés égale, semblait pourtant devoir revenir au Grêlé ; le diamant était déjà plus qu'à demi-perdu , lorsque l'Abordeur eut à son tour une veine incroyable , à chaque coup il amenait des points formidables : double six ou cinq et six. Tout en jetant les des d'une main fébrile, les deux adversaires se regardaient conmie deux h*tes féroces, prêtes à s'attaquer. Pas un mot ne sortait de leur bouche, mais leur respiration était sifflante , leurs yeux ardei||^; et de leur poitrine haletante sortait un sourd grondement.
> Simon s'était nonchalamment rapproché du cercle et regardait la partie avec un sourire de tigre.
> — Ma part de prise contre la moitié de ton or, dit enfin le Grêlé, qui avait tout perdu, sauf la pipe.
• Et en même temps il se souleva avec une expression étrange et le mouvement élastique d'un chat qui va s'élancer.
, » «- Va pour la revanche , s'écria l'Abordeur lançant les dés pour la dernière fois, et à moi ta prise. Six part...
» Son cri de triomphe s'acheva dans un hurlement de douleur. P'un coup de poignard le Grêlé lui avait cloué la main gauche sur le tapis avant qu'il eut le temps d'escamoter un de ces dés pipés ou préparés d'avance avec lesquels les filous habiles savent aider la fortune.
» —Brigand! voleur, rends-moi l'or qui m'appartient, hurla André lui sautant à la gorge.
• Son adversaire avait eu le temps de dégager sa main : il saisit le mousse dans ses deux bras nerveux , et tous deux , enlacés comme des serpents, se roulèrent, en se tordant, sur la natte où ils cherchaient à ressaisir le poignard, et où ils ne trouvaient sous leurs mains que des poignées d'or et de bijoux souillés de sang.
• Impartiaux dans leur férocité, les pirates n'intervmrent pas, ils assittalent à la lutte et applaudissaient aux bons coups.
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Puis l'ailireuse bouée reparut (V» page i85,)
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» Simon était retourné à son poste et, le dos tourné, sifflait doucement en regardant le ciel.
» Les chances du combat étaient égales.
• — Dix onces pour le Grêlé, cria, du haut des porte-haubans, un gabier, placé aux premières loges pour bien voir.
«—Dix contre, riposta Bernard, oublieux de la promesse qu'il ^tait faite à lui-même.
» D'autres paris furent établis : lès pirates jouaient au premier tué.
» Le combat durait depuis quelques minutes, lorsque l'Abordeur, qui venait de se relever sur ses genoux, ouvrit affreusement les yeux, agita convulsivement les bras dans le vide et, s'afiEaissant lourdement sur luimême, tomba la face dans l'or, s^s prononcer une parole.
i Le Grêle avait retrouvé son poignard et le lui avait enfoncé jusqu'à la garde dans les entrailles.
» — Ohé ! là-haut, tu as gagné, cria une voix au gabier.
» — Blille millions de sabords! murmura Bernard; j'aurais mieux fait de ne pas jouer.
» Simon pensa que le moment* d'intervenir était arrivé; sans bouger de sa place il porta un sifflet à ses lèvres et en tira un sou prolongé.
• Jacques, dit Vent-de-Bout, s'avança à l'ordre.
• — Que se passe-t-il donc là-l)as? demanda sévèrement le capitaine à son tieutenant.
I ^«Une rixe de matelots, répondit Jacques, tordant entre ses doigts son bonnet de laine.
» — Qu'on mette les coupables aux fers.
• Le lieutenant ne bougea pas.
j» — Faut-il répéter deux fois un ordre? fit Simon. » Capitaine, il y en a un de tué, murmura Vent-dc-Bout. B Simon proféra un blasphème à faire couler le Vautour : » — Qu'on m'amène l'assassin et qu'on apporte le règlement de bord. Tout l'équipage sur le pont.
• Un instant après, André, pâle et sanglant , les mains liées derrière le dos, comparaissait devant son juge. Deux matelots armés se tenaient à côté du coupable.
» Au milieu du demi-cercle formé par les pirates immobiles, Simon, debout sur le château d'arrière, en face de l'équipage, ordonna au lieutenant de lire les articles du règlement.
i D'une voix ferme, Vent-de-Bout lut l'article trente et un.
« Le second du navire qui n'aura pas interposé son autorité pour prévenir une rixe entre matelots, à la première fois, recevra soixante coups de corde. »
» — Assez! fit le capitaine.
» Jacques posa le règlement.
» — C'est la première fois, continua Simon en jetant un coup d'oeil sur son livre, et il désigna deux hommes.
» — Réglez le compte, dit-il en s'asseyant.
» Oh apporta une forte pièce de bois que l'on inclina d'un côté sur le bordage et l'on y amarra , par les pieds et par les mains , le lieutenant, auquel on n'avait laissé que son pantalon.
» Les bourreaux, munis chacun d'un bout de corde, prirent place des deux côtés.
» — Allez! commanda Simon.
» La victime reçut les dix premiers coups sans se plaindre, puis vaincu par la douleur poussa des hurlements ; le sang ruisselait sous les lanières, le râle succéda aux cris.
» Simon comptait à haute voix , sans que son visage impassible trahît la moindre émotion. Au soi^Aintième coup, il dit :
» — Halte! le compte est réglé.
» On détacha le moribond et on l'emporta.
j» Le capitaine continua la lecture commencée par son second. Quand il eut achevé le quarante-^deuxième paragraphe ainsi conç«i :
• Tout matelot qui, dans une rixe, tuera son adversaire, pour la pre-
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miêre fois recevra cent coups de corde, et pour la seconde, aura la tête cassée. •
» D s'arrêta. Une joie satanique brillait dans son regard.
I — André le Grêlé , as-tu tué ton camarade l'Abordeur? demandat-il.
» Le matelot releva fièrement la tête et répandit :
• — Je l'ai tué.
» — Est-ce la première fois que tu t'es ainsi battu à bord?
a — C'est la seconde.
t Une et une font deux, continua Simon ; mes comptes sont bien ^
tenus. Connaissais-tu le règlement?
ji — Je le connaissais.
i Alors, tu sais à quoi tu t'es exposé. Me reconnais-tu aiqourd'hui
le droit de faire appliquer la loi? Et il traîna à dessein sur le mot aujourd'hui, car il n'avait pas ctublié sa dette du jour de l'abordage.
• — Je reconnais, répondit André, que tu n'es qu'un brigand qui veux t'emparer de ma part de prise et de celle de l'Abordeur, un voleur qui valait mieux que toi , mais moi je réclame ce qui m'appartient et j'entends que nos trésors soient jetés à la mer avec mon cadavre et avec celui de l'Abordeur. Qu'en dites-vous, camarades ?
i — C'est ton droit, dirent cinquante voix à la fois.
» — Silence! mes agneaux, cria Simon d'une voix terrible. Silence, ou par ma damnation éternelle je saurai vous faire rentrer les murmures dans la gorge. Puis, enveloppant son prisonnier d'un regard effrayant de cruauté railleuse : Tu as raison, dit-il d'une voix tremblante de colère, et qu'il. essayait en vain de rendre calme, mais puisque tu prends si bien les intéi'èts de l'homme que tu as assassmé , et que tu t'occupes de lui, je veux te traiter comme tu le mérites. Apportez ici le cadavre de l'Abordeur et tout l'or qui appartient aux deux associés.
• Les pirates obéirent en frémissant; ils s'attendaient à quelque invention monstrueuse.
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» Quand la nalie sanglante eut été traînée avec le corps, au pied du tribunal, Simon fit deux parts égales de Por et des bijoux, enveloppa 'chaque lot dans un morceau de toile, et ordonna de- les attacher séparément, l'un et l'autre, au cou de leur propriétaire. ,
» — Est-ce bien cela? demanda-t-il au Grêlé.
» — C'est cela.
» — Tu vois que je suis juste ; mais ce n'est pas tout , je veux être bon et indulgent, continua-t-il avec un rire convulsif, et adoucir, autant qu'il est en moi, le châtiment que le règlement me force à vous appliquer.
» Puis, se tournant vers Bernard et l'Écureuil :
» — Avancez à l'ordre, dit-il.
» Et il leur donna ses instructions à voix basse.
i Les deux gabiers hé^tèrent.
» Simon empoigna la hache qu'il avait toujours à portée de sa main et réitéra son commandement.
» L'équipage, frappé de stupeur, n'osa pas murmurer.
» Bernard roula un baril vide à tribord, le cercla d'une corde, dont les deux bouts retombaient de chaque côté comme deux étriers et l'attacha au palan delà grande vergue.
» — Hisse, dit-il à l'Écureuil..., halte!
» Le baril se balançait dans l'air à hauteur de ses épaules.
») — Faites avancer le condamné, commanda Simon.
i Les matelots armés poussèrent André jusqu'à ce que sa poitrine tou« chat le baril.
» Bernard lui passa la corde sous les aisselles et l'amarra fortement.
» — A l'autre , dit froidement Simon ; réunissez les deux associés, qu'ils puissent faire la paix et qu'on s'embrasse.
• Un murmure d'horreur circula dans les rangs.
» — Silence ! cria le capitaine et qu'on obéisse, mes petits agneaux.
» Le cadavre, dressé, fut attaché de la même manière , debout, face â face.
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» Âa commandement de : Hissez, les deux corps montèrent lentement dansleyide, puis la vergue, en tournant, les balança 4m instant audessus des flots.
» — Lâche tout! hurla Simon.'
» Un bruit sourd se fit entendre, l'écume rejaillit, puis l'affreuse bouée repamt, surmontée de deux têtes, dont l'une vomissait des imprécations et poussait des hurlements de rage.
• Simon4e-Borgne avait réglé ses comptes.
«ta mer était légèrement houleuse et ses petites vagues , soulevées par la brise, jetaient, en clapotant doucement, une blanche écharpe d'éeume autour des flancs noirs du Vautour qui s'éloignait^
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