CHAPITRE XXÏ
Libertés égalité, fraternité ou la mort.
» Luther savait ce qui se passait. Les princes, tremblant devant la colère du peuple, eurent recours au réformateur. A leurs supplications le moine répondit par ce manifeste :
t  vous la responsabilité de ces tumultes et dç ces séditions, princes et seigneurs , à vous surtout , évêques aveugles , prêtres insensés et moines. »
• Le peuple et le pauvre sont soûls de vous! »
• Le glaive est levé sur vos têtes. Dieu vous presse et vous menace , on est las de votre joug, et le temps est venu où l'on s'apprête à le briser [a
t Gare à la colère de Dieu! Si vous n'y mettez de la bonne volonté, on emploiera la force brutale. »
> Sûrs désorma^k de l'assistance du réformateur, les paysans se levèrent en masse.
• Les champs, dit M. Audin, étaient couverts de tentes rustiques, d'où s'exhalaient^ au lieu de cris de guerre, des cantiques sacrés. Les paysans accouraient «n chantant , armés de pieux qu'ils coupaient dans les forêts, et gardés dans leurs camps par d'épaisses murailles de chariots, élevées en forme de retranchement. Dieu semblait combattre pour eux : la victoire leur avait fourni des lances , des piques et jusqu'à du canon. »
» Des entrailles de la^ terre semblaient sortir d'autres révoltés. Au cri de guerre poussé par les paysans répondit le cri de guerre des nvineurs de Nansfeld. Alors on vit ces arsenaux souterrains vomir des bataillons
d'hommes tout noirs de fumée , armés de pelles, de pioches, de fers rouges.
» Metzler, Hans Muller, André , Phiffer les organisaient pour le meurtre et le pillage , tandis que Munzer, Panahaptiste, comme un autre Satan, adressait â d'autres frères en révolte, cet appel énergique:
• Vous dormez donc , chers frères? Allons combattre le combat des héros. A l'œuvre! Dran, dran, dran ! Voici le temps : les méchants seront chassés comme des chiens. Point de pitié pour ces athées; ils vous prieront, vous caresseront, pleurnicheront comme des enfants; point de pitié, c'est le précepte de Dieu. Dran, dran, dran! car le feu brûle : que le sang ne se refroidisse pas sur la lame de vos épées. Dieu vous précède. Suivez-le. »
» A la voix de Munzer, Luther tressaillit. La popularité du nouveau prophète menaçait d'éclipser la sienne , et l'apôtre de la tolérance eût préféré voir le monde crouler plutôt que d'abdiquer une partie de son autorité, ou de renoncer au despotisme absolu sous lequel il voulait courber toutes les âmes. Il fallait à tout prix empêcher le triomphe de son rival. Pour arriver à ce but, il changea subitement de doctrine et de langage.
» Hier, il avait appelé les paysans à la févolte contre les seigneurs; aujourd'hui, ce sont les seigneurs qu'il excite contre les paysans, et dans quel langage. Écoutez :
« Allons, mes princes , aux armes! frappez! aux armes! percez! Le& temps sont venus , temps merveilleux, où, avec du sang, un prince peut gagner plus facilement le ciel que nous autres avec des prières.
• Frappez, percez, tuez, en face ou par derrière, car il n'est rien de plus diabolique qu'un séditieux : c'est un chien enragi^i vous mord, si vous ne l'abattez,
• Il ne s'agit plus de dormir , d'»Hre patient ou misériconlieux : le temps du glaive et de la colère n'est pas le temps de la grâce. »
» Les paysans, un instant stupéfaits de celte indigne trahison , ne dé-
dbyGoôgk
posèrent pas les armes pour cela et redoublèrent de cruautés à mesure qu'Us approchaient du lieu où s'était réunie , pour les attendre, Parmée des seigneurs confédérés, commandée par le landgrave de Hesse et le duc Georges de Saxe.
» Arrivons au dénouement de ce drame qui saisit si vivement le cœur. Le même écrivain, que je vous ai déjà cité, va vous la raconter :
• La bataille décisive eut lieu â Franckenhausen , petite ville du Schwarsburg-Rudolstad .
« Thomas Munzer avait choisi pour asseoir son camp , un monticule dont il avait entouré la base de débris d'arbres et de chariots, pour n'être pas entamé par la cavalerie.
f Ce fut ^n spectacle curieux que le lever da soleil sur les deux armées. Celle des confédérés était rangée en bataille dans une vaste plaine. Les deux ailes étaient défendues par des escadrons de cavalerie, dont les cuirasses scintillantes semblaient iiionder de leurs feux les parois de la montagne où s'étaient amoncelés les paysans. Au centre, l'infanterie présentait une masse noire, rompue à quelques inte."valles par des bannières où flottait l'image d'un saint, ou les couleurs de la maison qu'elles représentaient. Quelques- vieux canons, arrachés des arsenaux où ils dormaient depuis longtemps, roulaient devant les lignes pour effrayer les paysans.
i La montagne, dont tdus les plis étaient sillonnés de révoltés, offrait un autre coup d'œil. Le regard eût cherché vainement un ordre, une Combinaison stratégique, dans ces groupes ij^éguliers de combattants. On n'apercevait que des masses inégales ségar^es -entre elles par quelque aeeident de terrain , et pareilles, dans leurs mouvements, à des nuages qui rouleraient l'un sur l'autre. Sans lés cris de guirre qui, par instants, s'en échappaient , sans les étendards, que le vent agitait au-dessus des tètes et où était peinte la roue de la fortune, on eût pu prendre cette cohue pour un de ces auditoires que traînait après lui Munzer.
» Le prophète donna le signal du combat en faisant poignarder, en
dbyGoogk
200 HIStOIliB d'unb fipb,
présence de toute l'année, un jeune cavalier que les princes lui avaient envoyé comme parlementaire , en même temps le landgrave de Hesse fit sonner la charge.
» L'artillerie joua, les boulets sifflaient au-dessus de la tête des rebelles, sans en atteindre un seul : les paysans qui regardaient Munzer, priant sur un monticule, les mains levées au ciel , crurent que sa prophétie s'accomplissait, et ils recommençaient leur cantique ; mais l'erreur ne dura qu'un moment, la cavalerie des princes venait de s'ébranler. ^
» Ce fut une' boucherie plutôt qu'une lutte régulière ; les paysans tendaient le cou en chantant au Seigneur, qui n'envoya pas son ange pour les délivrer, éuivant la promesse du prophète. Le fer était las de donner la mort : on envoya la cavalerie pour passer sur le ventre de tout ce qui respirait. Les mineurs , qui se confiaient à leurs marteaux , opposèrent une vive résistance. Ib combattaient encore, quand les trompettes de l'armée des princes avaient annoncé la victoire. Aucun d'eux ne demanda quartier^ Tous mouraient en vomissant avec leur sang des imprécations contre leurs tyrans.
» Munzer, tout sanglant, la poitrine à demi-brisée et la pâleur de la mort sur les lèvres « fut amené au camp des vainqueurs et condamné au dernier supptice. 11 le subit en brave et en chrétien, après avoir reçu la communion d'un prêtre catholique, entre les mains duquel il avait voulu faire son abjuration avant de mourir.
» Les 'autres chefs furent pris avec lui , excepté l'Homme-au-Diable, André, qu'on avait cependant vu combattre au premier rang. Son costume, souillé de sang, fut seul retrouvé sur le champ de bataille.
» Le nombre des prisonniers était immense; les princes penchaient pour leur pardonner et ne pas poursuivre les fugitifs. Avant de rien décider, ils en écrivirent à Luther.
» Le doux apôtre de la liberté, de l'égalité, de la fraternité répondit :
» — A l'âne, du chardon , un bât et le fouet ; aux paysans de la paille
dbyGoogk
d'aTolne. Ne veulent-ils pas céder? le bâton et la carabine; c'est le droit. Prions pour qu'ils obéissent , sinon point de miséricorde ; si on ne fait siffler l'arquebuse, Is seront mille fois plis méchants. •
j Ainsi parla Luther, et les massacres continuèrent.
» Le moine n'eut pas même un remords.
« Les paysans ne voulaient pas m'écouter, il (allait bien leur Ouvrir les oreilles à l'aide du mousquet, écrivait-il plus tard à Gaspard MuUer. Qai ne veut pas ouîr un médiateur armé de mansuétude , ouîra le bourreau anné de son couteau : fai bien fait , moi , de prêcher contre de pareils garnements, la ruine, r extermination, la mort ! »
» Et il se trouve encore aujourd'hui des hommes assez éhontés pour jeter à la face du Christianisme l'accusation d'intolérance, au nom de ces prétendus réformateurs, dont le premier et le dernier argument en faveur de la liberté, de l'égalité, de la fraternité était : La ruine, Vexter^ mmation, la mort!
dbyGoogk