‹ Histoire d'une pipe, Volume 1Chapitre 33 sur 38 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Un enrôlement volontaire an XVI« siècle.

« André s'était vaillamment battu, selon sa coutume, il faut lui rendre cette justice ; sa hache s'étant brisée, il avait pris une faux et fauché, comme en un pré, les bras et les jambes de ses ennemis.

» Longtemps il travailla de la sorte; le talisman grotesque suspendu à son cou semblait le protéger : les flèches et les balles sifflaient autour de lui sans l'atteindre; les coups de lance glissaient sur sa cuirasse, on eût dit qu'il était invulnérable.

N Cependant, quand^il vit la cavalerie des seigneurs enfoncer les masses de paysans déjà trouées par le canon, le prophète blessé, les mineurs rompus et égorgés , il comprit que toute résistance était désormais inutile. Il jeta son arme, se débarrassa de sa cuirasse, échangea son costume par trop connu pour la jaquette brune d'un bundschuh, et, la tète couverte d'un bonnet de paysan, son talisman bien caché au fond d'une de ses poches , en compagnie de quelques pièces d'argent , il se mêla aux fuyards et, confondu dans leurs rangs, parvint à gagner les bois voisins où, grâce à l'épaisseur du taillis, il fut assez heureux pour échapper â la poursuite des lansquenets victorieux.

dbyGoogk

a La nuit venue, il se sépara furtivement de ses compagnons et tournant le dos au champ de carnage, éclairé par les feux de bivac de l'armée des seigneurs, s'éloigna le plus rapidement qu'il le put du lieu fatal où fenait, en quelques heures, d'être anéantie la Sainte-Ligue.

» Pendant plus d'une semaine, le chef de la terrible bande blanche continua son périlleux voyage, toujours ivitant les routes fréquentées, les villes et les villages, dormant le jour dans les branches d'un arbre et ne se présentant aux fermes les plus isolées, pour y acheter du pain, que rarement et après avoir pris mille précautions pour s'assurer qu'aucun de ses ennemis ne s'y trouvait caché.

• Ces mesures étaient loin d'être superflues, car de toutes parts on faisait la chasse aux paysans, on les traquait avec acharnement.

» À mort les vaincus ! criait Luther ; ce sont chiens enragés qu'il faut abattre de peur qu'ils ne mordent. Frappez, percez, tuez ces bêtes féroces, ne vaus lassez pas , mes princes, c'est avec du sang de paysans (pton gagne le ciel.

» Et pour gagner le ciel, princes et seigneurs frappaient, tuaient, perçaient, pendaient et brûlaient ces malheureux que Luther avait fait soulever au nom de la Bible, et qu'au nom de la Bible il envoyait au supplice.

• Cela s'explique ; le moine n'avait plus besoin des ouvriers, il s'était servi d'eiacpjnme d'un bâton pour frapper les seigneurs, le bâton devenu ô^â^KU lo brisait et le jetait au feu.

» LçË^fos des barricades sont-ils autre chose de nos jours? Tant qu'on a besoffi d'eux pour renverser un trône, ils sont des héros, des frères, des amis; vaincus ce sont de vils émeutiers qu'il faut déporter à Cayenne. Leurs anciens chefs seront leurs juges et signeront leur sentence. Aux yeux des apôtres des réformes religieuses et sociales, qu'est-ce donc autre chose, un ouvrier ou un paysan, qu'un marchepied pouf arriver à la fortune et aux' honneurs?

I Le peuple a reçu de bi n sanglantes leçons, quand donc cessera-t-il

de se laisser tromper par les artisans de la révolte, ses plus lâches fia t— teurs et ses plus cruels ennemia?

• On était encore au onois d'octobre; le temps était froid cependant, lorsque, seize jours après la bataille de Franckenbausen, le fugitif, toujours déguisé en paysan, un bâton â la main et une hache passée à la ceinture, entra, â la tombée de la nuit, dans la ville de Munster.

» Les rues étaient désertes; la neige tombait, non pas ainsi que dans notre Midi, en larges flocons cotonneux, mais fine, serrée comme une pluie de farine qui, fouettée par le vent, pénétrait sous les vêtements, se collait au visage et le couvrait d'un masque de givre.

» André avait froid, il avait faim. Il s'arrêta au milieu de la rue sîlen— cieuse et solitaire, plongea la main dans sa poche pour s'assurer s'il avait encore de quoi payer son modeste repas, puis se remit à marcher lentement en comptant ses kreutzers et en examinant avec défiance les maisons à droite et à gauche. Tout-â-coup il se redressa, comme un homme qui vient de prendre un parti décisif, et alla droit â une porte au-dessus de laquelle, â une branche de pia enguirlandée d'un cordon décoloré, se balançait une lanterne fumeuse.

» On causait bruyamment dans le cabaret; quelques buveurs chantaient d'une voix chevrotante : évidemment il y avait nombreuse société. Société de qui? Voilà ce qu'il importait de savoir, mais la porte était fermée, et à travers les carreaux de papier huUé, qu'éclairait une lumière rougeâlre, il était impossible de rien voir. André écouta à travers les fentes, sans pouvoir rien distinguer dans ce bruit confus de rires, de propos de tibles, de chansons et de verres choqués. Assurément il eût préféré ne pas rencontrer aussi gaie réunion, mais où trouver une autre auberge ? la nuit était avancée, le froid piquant, la faim impérieuse.

9 — Arrive que pourra, se dit-il ; iprès tout, j'ai mon talisman, et tirant la ficelle qui soutenait le loquet, il poussa la porte et entra.

» Un joyeux hourrah salua l'apparition du voyageur. Le cabaret était Vempli de jeunes gens et de lansquenets.

» A layue des soldats, rHomme-au-Diable sentit un frisson passer dans tout son être. 11 était trop avancé pour reculer, il alla droit au comptoir d'étain derrière lequel trônait le tavemier, demanda un pain, une pinte de bière, et alla s'asseoir, â l'angle le plus obscur, près d'une table inoccupée.

» n espérait ainsi échapper aux regards de ces terribles soldats, leg mêmes contre lesquels il avait combattu quelques jours auparavant et qui peut-être le cherchaient en ce moment , car le landgrave de fiesse avait mis sa tête à prix et fait publier à son de trompe, dans toutes les villes, une récompense de 50 florins à qui lui livrerait, mort ou vif, le chef insurgé de la bande blanche.

• S'il tenait à se cacher, les lansquenets tenaient à le voir,

• — Holà ! eh ! l'ami, lui cria un soudard en élevant un flambeau de fer pour éclairer l'angle dans lequel il s'était réfug^ié, garde ton argen^ dans ta poche et viens boire ici avec nous. C'est l'empereur qui j>aie aujourd'hui, et voilà, ajouta-t-il en frappant du poing sur un tonneau, de quoi éteindre la soif de ses fidèles sujets.

» — Vive l'empereur ! clamèrent cinq ou six jeunes gens qui déjà avaient bu force rasades à la gloire de CharlesrQuint.

» André était déjà à demi-rassuré. Il avait trop l'habitude des tavernes pour n'avoir pas reconnu, au premier coup d'œil, dans celte réunion anormale de paysans naïfs, hébergés par de vieux routiers , une de ces souricières organisées dans toutes les villes au moyen-âge, époque à laquelle la conscription n'existait pas , pour enivrer les jeunes gens et les (aire signer, après boire, un engagement dans l'armée.

1 En Angleterre et en Amérique les choses se passent encore ainsi : en Angleterre, pays de liberté, dit-on, la manière de procéder est même moins délicate. Un vaisseau de guerre a-t-41 besoin de compléter son équipage, la police cerne un cabaret, les soldats entrent, empoignent les buveurs, les garrottent,s'ils résistent, et les conduisent au navire qui, aussitôt prend la mer, avec ses volontaires... un peu forcés. On appelle cela

dbyGoogk

la preste, probablement parce qu'on ne donne pas le temps aux engagés de faire leur malle. N'importe , l'Angleterre est quand inême le pays de la liberté. Demandez plutôt â VOpinion nationale, journal indépendant au service de tous les pouvoirs qui lui demandent assistance ou dont il a peur.

» Assurément , dans la position critique où se trouvait le fugitif, il n'aurait jamais pu rêver une pareille fortune. Une fois sous les drapeaux il était sauvé. Personne ne songerait à venir chercher dans les rangs des lansquenets un bundschuh révolté, portant leur uniforme.

■ Certes , il n'était pas nécessaire de le fai/e boire pour l'engager à coucher son nom sur le registre libérateur. Il aurait signé des mains et des pieds, mais il était trop rusé pour éveiller les soupçons en montrant un trop grand empressement et, comme s'il n'avait pas entendu, il garda le silence.

• — Eh bien! tu ne réponds pas, demanda le lansquenet en s'approchant avec son flambeau.

» — Ah ! c'est à moi que vous parlez, fit timidement le paysan en soulevant son bonnet.

. » — Parbleu ! à qui serait-ce? il n'y a que toi ici qui te tiennes dans un coin, comme une mouche en hiver. Viens boire avec nous.

• — Merci pour l'honneur, meinher, répondit l'étranger en se levant pour venir s'asseoir près du tonneau.

» — Passe un gobelet â ce brave garçon , dit en clignant de l'oeil le sergent raccoleur à un de ses compagnons ; il ne demande pas mieux, j'en suis sûr, que de porter une santé à notre illustre empereur et à son invincible général, le connétable de Bourbon.

• Les verres vidés, aux cris de : Vive l'empereur! vive le connétable! Airent remplis de nouveau. -

» Bon nombre de futurs héros avaient déjà glissé sous la table, plusieurs ne gardaient qu'un équilibre mal assuré sur leurs bancs.

• — Ça, comment te nommes-tu? demanda le sergent au nouveau venu.

dbyGoogk

» — Michel Stubner , pour vous servir , répondit niaisement ie paysan.

» =- Et tu es?

» — Charpentier, pour vous servir. ^

• — Tu travailles en ville?

• — Pas encore. Je ne suis arrivé que de ce soir. » — D'où viens-tu?

f — De la Schwartz-Vald, pour vous servir.

» — Ah! ah! iriterrompit un soldat, on se bat par là-bas, je crois? I — Je ne sais pas. Il y a près d'un an que j'ai quitté la montagne et je travaillais près d'ici dans un village.

» — Que vas-tu faire à présent ? continua le sergent* » — Demain, je chercherai de l'ouvrage, pour vous servir. » — De l'ouvrage ! fi donc ! moi je déteste le travail.

• — Le travail est bon pour les rustres , cria un troisième soudard, boire et ne rien faire, voilà la vie comme je l'aime.

» — Moi aussi, meinher, je l'aimerais bien, répartit André de l'air le plus niais; mais, pour boire ,. il faut payer ; pour payer, il faut avoir de l'argent, et pour avoir de l'argent, il faut

» — Se faire soldat, s'écria un des buveurs.

» — Comment? se faire soldat? et qui paie? '

» — Qui paie? L'empereur, parbleu, l'empereur en personne , et il a assez d'argent pour cela. Regarde, plutôt.

» Et le sergent, tirant de son pourpoint une longue bourse pleine d'or, la fît tinter aux oreilles du conscrit incrédule.

• — L'empereur vous a donné tout cela? demanda André avec une expression de bêtise telle que les soldats éclatèrent de rire.

» — Et il t'en donnera bien davantage quand tu seras général, comme je vois à ta physionomie que tu le deviendras, poursuivit le chef en se mordant la moustache. ^

» — Que faut-il faire pour cela?

dbyGoogk

t08 HISTOIRE D'UNB PIPK.

> — Rien que signer ton nom sur ce registre.^ »' — Je ne sais pas écrire.

• — J'écrirai pour toi, camarade , en présence de ces braves , et tu n'auras qu'à faire une croix au-dessous du nom. Allons, un verre de bière et déride-toi.

» André avala le verre de bière sans se faire prier, mais il hésitait pour signer, malgré les instances de ses compagnons.

» — Combien me donnera l'empereur? dit-il enfin.

» — Une pièce d'or dès à présent, une forte paie tous les jours, et dans six ans, une bourse de dix pièces d'or pour acheter une terre dans ton pays, répondit le brigadier.

» — Une pièce d'or ce soir? L'empereur est donc ici?

» — Eh! non, c'est moi qui paie pour lui. Qu'as-tu peur? s'écria le raccoleur. Tu crois peut-être que je te trompe; tiens, la voici d'avance.

» Et il jeta la pièce sur la table.

» — Signe! signe! crièrent les nouvelles recrues,

• André empocha la pièce^en feignant de ne pas remarquer qu'elle était fausse, et quand le lansquenet obligeant eut écrit sur son registre : Michel Stubner, le faux charpentier traça une croix au-dessous de son faux nom.

i» n était sauvé.

» L'échappé de la Val-Grûn , lé novice apostat , devenu lansquenet du connétable de Bourbon, n'avait plus rien à craindre des honmies. » Du reste, le soldat était digne de son général.

dbyGoogk

Page 1