‹ Histoire d'une pipe, Volume 1Chapitre 34 sur 38 · CHAPITRE XXIIL Le traître · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIIL Le traître

» Charles-Quint, empereur d'Allemagne, roi d'Espagne et d'Italie, souverain des Pays-Bas et du Nouveau-Monde, l'homme le plus puissant de son siècle, était aussi le plus fourbe et le plus ambitieux.

f Sa politique fut un long mensonge, sa religion une hypocrisie caléulée. Empereur très-catholique, il fit au Pape une guerre acharnée et envoya contre Rome une armée de bandits huguenots qui, en cruauté et en sacrilèges, laissèrent loin derrière eux les barbares païens de Genséric et de cet autre sauvage qu'on appela le fléau de Dieu, Attila, qui se vantait que là où avait passé sou cheval l'herbe ne pouvait plus repousser.

» Charles de Bourbon, prince du sang, connétable de France, généra de Charles-Qiiint, était, lui, un traître et un infâme.

» De prétendus historiens libéraux ont pris à tâche de réhabiliter la mémoire du Français indigne qui se vendit à l'Espagne et tourna contre la, France l'épée qu'il avait reçue pour la défendre.

» Une pareille justification, venant de tels hommes, afflige mais n'étonne pas. Quand on hait sa religion, on n'aime pas son pays, cela est l'ordinaire quoi qu'ils en disent. Joltaire, le chef des insulteurs de Dieu, insulta aussi la France et osa violer la mémoire de Jeanne d'Arc, la vierge

. Digitiz ed by VjOOQIC

martyre. Ceux qui essaient de jeter la boue de leurs injures à la face du Christ et poussent leur folie anti-chrétienne jusqu'à se faire les apologistes de Judas et de Satan , ne peuvent pas comprendre le patriotisme et la foi au serment.

j» Laissons les traîtres s'aimer entre eux, mais reconnaissons qu'en fait d'impudence et d'impudeur, l'école des libres penseurs a dépassé les bornes du possible.

» Quant à nous, qui nous faisons gloire d'être catholiques et Français, qu'il nous soit permis de penser que, pour venger une injure reçue d'une femme, Bourbon n'avait pas le droit de trahir son pays et encore moins de livrer Rome au pillage sacrilège et à l'incendie. Entre l'Évangile qui dit : Rendez le bien pour le mal, et la philosophie païenne qui proclame que la vengeance est le plaisir des dieux , Bourbon avait à choisir. Il préféra la devise des philosophes : ceux-ci sont dans leur droit en le soutenant, nous dans le nôtr» en flétrissant sa conduite.

» Depuis longtemps la France et l'Espagne ^e disputaient l'Italie. L'ambition des rois des deux pays avait fait couler bien du sang quand la guerre, un instant apaisée, recommença avec fureur entre François I«r et Charles-Quint.

» Le roi d'Espagne, maître de l'Autriche et des Pays-Bas, avait pour alliés les Italiens, trompés par ses artifices et les Anglais, toujours jaloux de notre puissance. ,

» La France , comme cela lui est arrivé souvent , était seule contre TEur/ope coalisée, mais son isolement ne l'effrayait pas; elle avait conliance dans sa force, dans la bravoure de son roi et dans les talents du duc de Bourbon, connétable op, ce qui est la même chose, généralissime de ses armées.

» Celui-ci n'avait pas encore levé le masque. Paraissant plein de dévouement à la cause de la royauté, il traitait secrètement avec l'empereur et avec le roi d'Angleterre. Pour sa part de trahison il' s'était réservé le Dauphinc et la Provence, dont il comptait fqrmer, avec ses do-

Diqjjjzed

byGoogk

Je meurs en homme de bien (V.page 2134

dbyGÔOgk

dbyGoogk

mailles, l'ancien royaume d'Arles; Charles-Quint aurait eu la Bourgogne, la Chanapagne et là Picardie ; Henri VIII, tout ce qui avait appartenu aux Plantagenet. Un tiers du sol eut été espagnol, un tiers provençal, un tiers anglais. Le nom de la France devait être effacé.

■ Jamais seigneur féodal n'avait tramé un si grand crime ! Il n'est pas d'injustice ou d'inçratitude royale qui puisse l'excuser.

• Le roi, dit M. Lavallée, ne se doutait de rien et continuait ses ap- . prêts de guerre avec activité. Il avait dirigé vingt-cinq ou trente mille hommes sur les Alpes et il partit lui-même pour en prendre le commandement, n apprit en route le complot du connétable, alla le trouver à Moulins et lui demanda sa parole qu'il n'avait pas d'engagement avec l'empereur. Le traître la donna et promit de suivre le roi; mais il s'enfuit secrètement et passa en Italie.

» La guerre éclata aussitôt dans la péninsule; les Français qui s'y trouvaient, accablés par le nombre, reculèrent en combattant jusqu'à Ivrée.

i Bayard, le chevalier chréMen et Français par excellence , commandait i'arrière-garde. Déjà l'armée touchait aux Alpes et allait franchir cette barrière sans avoir éprouvé de grandes pertes, quand une balle vint frapper le héros qui protégeait sa retraite.

9 ToBibé de cheval et se sentant mortellement blessé , Bayard voulut mourir comme il avait vécu, tans peur et sans reproche. Il se fit asseoir ao pied d'un arbre, le visage tourné contre l'ennemi et baisant la croix qui servait de poignée à son épée.

1 Ce fut dans cette noble attitude que Bourbon le rencontra : il avait été son frère d'armes et voulut lui témoigner sa pitié.

f — Monsieur, lui répondit Bayard, il n'y a point de pitié en moi, car je meurs en homme de bien, mais j'ai pitié de vous, de vous voir servir contre votre prince, votre patrie et votre serment. »

» Une heure après, le chevalier rendait à Dieu sa belle âme et léguait aux soldats français J'exemple de la foi la plus vive unie à la plus grande intrépidité.

dbyGoogk

v Effrayés de la résistance inattendue de leurs ennemis, les impériaux n'avaient pas osé continuer leur poursuite. > Charles-Quint songeait même à faire la paix avec son rival, mais Bourbon voulait se venger. Il promit à l'empereur, qui le crut, de le faii'e reconnaître roi de France, et excita si bien son ambition que celui-ci , changeant de résolution , remit entre les mains du traître le commandement de son armée.

» Le 7 juillet 1524, Pescara et Bourbon envahissaient la Provence, et quelques jours après, arrivaient devant Marseille.

» Le duc s'était vanté que l'efFroi qu'inspirait son nom lui livrerait facilement toutes les villes. Mais, quoiqu'ils ne fussent pas Français, depuis longtemps les Marseillais étaient de braves et fidèles citoyens. Bourbon trouva les portes fermées et la population en armes sur les murailles. Il ne douta pas cependant qu'ils ne se rendissent bientôt et fit asseoir son camp tout auprès de la ville. Pescara, son collègue, avait des craint3ssur le succès de l'expédition.

j» Le lendemain, pendant qu'il discutait sur l'opportunité du siège avec le duc , un grand bruit de cloches se fit entendre tout-à-coup dans la ville-

» — Qu'est cela? demanda le général italien.

» '— Probablement les clefs que ces manants m'apportent, répartit fièrement le connétable.

D Au même moment la table sur laquelle il avait déployé ses plans de campagne vola en éclats et un boulet troua la tente eh sifflant.

» — Vl^ici de singulières clefs, s'écria Pescara. Je crains bien que vos manants ne nous en envoient d'autres.

» Il ne se trompait pas.

n Bourbon , furieux, commanda l'assaut. Dix fois les Espagnols furent .repoussés dans l'espace de quarante jours. La résistance des assiégés fut héroïque , les hommes ne quittaient pas le rempart , les femmes et les enfants travaillaient à réparer les brèches et apportaient vivres et munitions. La population tout entière se couvrit de gloire. Le roi de France

dbyGoogk

eut le temps de réunir une armée et de la mener au secours de sa bonne vUIe.

f Bourbon ne l'attendit pas.

i A la nouvelle de son approche, il leva le siège, fit jeter ses canons à la mer, brûler ses bagages et avec son armée démoralisée prit le chemin de l'Italie par Nice. •

» La retraite des Espagnols fut tellement précipitée que bientôt elle devint une véritable déroute. Vivement poursuivis par les Français, battus dans tous les engagements, ils ne purent ni défendre les passages des Alpes, ui tenir derrière TAdda et évacuèrent Milan pour se disperser.

• Deux mois plus tard, de cette armée, qui devait conquérir la France, il restait si peu de chose que les Italiens, railleurs, écrivaient sur les murs de leurs villes :

» Une armée espagnole a été perdue entre Marseille et Milan, Vempereur Charles promet une honnête récompense à qui la luijrapportera. •

i C'en était fait des impériaux si François I«r, dont chaque étape avait été marquée par un triomphe, eût marché sur Lodi, dernier refuge de quelques bataillons désorganisés; mais il voulut emporter de force la ville de Pavie, défendue par le brave Antoine de Leyva. La place était forte , la garnison valeureuse : elle refusa de se rendre et repoussa un premier assaut.

» Le roi de France s'entêta à s'emparer de ce mauvais poulailler, comme disait Anne de Montmorency, dans lequel une poignée d'hommes bravait une armée victorieJfee; il en forma le blocus et, en attendant l'ar^ rivée de sa grosse artillerie de siège, assit son camp dans le parc, à jamais célèbre, de la Grande-Chartreuse, d'où il ne devait plus sortir que prisonnier de l'empereur.

9 Les généraux de Charles-Quint se hâtèrent de profiter de la trêve inespérée que leur accordait si imprudemment leur vainqueur et, laissant à Lînnoy le commandement des débris de leurs troupes , destinés à for-

mer le noyau d'une nouvelle armée, ils se séparèrent pour recruter, chacun de son côté, des soldats.

j» Le connétable avait poussé jusqu'en Allemagne , et nous avons va comment ses r^ccoleurs s'y prenaient pour enrôler des volontaire?, auxquels on promettait si libéralement bonne paie et repos absolu.

■ Rien ne coûte moins que de promettre quand d'avance on est résolu à ne pas tenir.

» André, comme vous le savez, avait^ pour voler au secours de l'empereur, d'autres raisons que le désir de mourir pour la gloire de son maître ou de s'enrichir à son service; il voulait avant tout sortir de cette Allemagne réformée, où le cri de Luther : Mort aux anabaptistes ! sonnait mal à son oreille.

» Bândeis par bandes, les nouveaux soldats, Espagnols, Suisses, Italiens, Allemands arrivaient a Lodi, ville d'Italie, pas ^rès-loin de Pavie, où se trouvait Lannoy.

• Là, ils' se formaient en corps, s'exerçaient au maniement des armes et reconstituaient une nouvelle armée à laquelle venaient se réunir les déserteurs de la première.

» François I«', campé sous les murs de Pavie , semblait endormi et laissait l'orage s'amassçr et grossir autour de lui.

» Les soldats, eux, ne dormaient pas, ils se mutinaient et demandaient de l'argent. De l'argent, il n'y en avait pas plus dans la caisse du roi que dans celle du connétable; en revanche, la vie des troupes était pleine de fatigues et de privations.

M Le temps traînait en lonjgueur, les désertions recommençaient, encore quelques mois et il était à craindre que des deux armées il ne restât que les généraux pour vider leur querelle en champ clos, ce qui, du reste, serait de beaucoup préférable pour le repos de l'humanité.

» La position dans les deux camps était donc fort critique, mais plus encore pour les Français que pour leurs ennemis qui, maîtres de la campagne, leur interceptaient les vivres et commençaient à les^ bloquer.

dbyGoogk

» Quant aux habitants de Payie, leur détresse était telle que leur gou- Temeur, ayant voulu donner un repas à ses ofBciers, ne put pas même se procurer de viande de cheval et fut obligé de se contenter, pour son festin, d'une paire de chats, qu'il ne se procura qujà grand'peine.

f Comparativement, André était fort heureux; devenu, après un temps fort court, brigadier des lansquenets, la troupe la plus indisciplinée*qui fût au monde et, pour cela même, la mieux payée, car les généraux avaient engagé leur vaisselle d'argent et leurs joyaux pour leur en distribuer la valeur. D'un côté il recevait sa solde et de l'autre trouvait moyen de faire des économies en rançonnant les paysans et en pillant les fermes.

f Sûr désormais de l'impunité, il était plus hardi, plus blasphémateur, plus violent que jamais, et portait fièrement au cou, par-dessus son armure de buffle,son talisman, qu'il croyait fermement infaillible.

f Pourquoi les hommes qui nient Dieu, ont-ils confiance en des amulettes stupides? Ne serait-ce pas parce que l'homme a invinciblement besoin de croire en quelque chose et qu'il a, malgré qu'il en dise, le sentiment de sa faiblesse? Le fait est que les plus puissants génies de la philosophie ont toujours été beaucoup plus superstitieux que les bonnes femmes dont ils se moquent et que les cléricaux qu'ils méprisent. Aussi ne serais-je nullement étonné que M. l'ex-abbé Renan, devenu avocat officieux du diable, — qui lui en aura sans doute beaucoup de reconnaissance, — n'osât pas se mettre treizième à table et ne portât dans sa pocl^e un bout de corde de pendu.

f Le pillage est sans doute une excellente manière de s'enrichir à peu de frais, mais ce système d'appropriation a un défaut : il est essentiellement passager et le moment approchait où les paysans n'ayant plus rien, il serait plus que difficile de leur prendre quAque chose.

» Les soldats recommencèrent donc à murmurer, puis ils crièrent, puis ils menacèrent. Pour les apaiser, on leur dit que dans le camp français il y avait beaucoup de richesses. Us demandèrent le combat, s'irritèrent de Voir qu'on ne les y menait pas et menacèreqt de partir en

Î18 HISTOIRE D'HNE PIPE.

masse. Force fut de leur obéir et, vers la fin de janvier 1525, les généraux, entraînés par leur armée^ quittèrent Lodi pour serrer plus étroitement les Français, qui ne bougeaient pas plus que par le passé.

t Le 23 février, au soir, les Espagnols n'étaient plus qu'à une portée de canon du parc dans lequel était campé le roi de France. Le moment décisif était arrivé.

dbyGoogk

Page 1