CHAPITRE XXIV
Tout est perdu fors llioimeiir.
• 1.6 24 février 1525, les généraux espagnols, lorsque la nuit fut venue» placèrent les sentinelles avec un soin extrême pour empêcher qui qde ce fût d'entrer dans le camp ou d'en sortir, car il était d'une extrême importance que les Français ne soupçonnassent rien de ce qui se préparait. Le marquis de Pescara chargea ensuite Louis de Via Gampo et deux 'autres capitaines de veiller sur les sentinelles elles-mêmes , puis les gêné- . raux se réunirent une dernière fois dans la tente du vice-roi de Naples et tinrent conseil.
• Une heure s'écoula. Aucun autre bruit que le cri monotone des sentinelles et les hurlements lointains des chiens ne troublait le silence, pas une lumière ne brillait au camp.
• Les soldats espagnols et auxiliaires reçurent ordre de s'armer et de passer une chemise blanche par-dessus leurs habits pour pouvoir se distinguer entre eux pendant le combat. Pendant qu'ils se préparaient, un vieux capitaine, à la tête de deux compagnies de mineurs, armés de inc8 et de leviers» partit pour aller ouvrir, dans le mur du parc de Mirabelle, une brèche par où pût pénétrer l'armée, formée en colonne, et le
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• Tout avait été calculé pour que rouverture fût assez large à une heure du matin ou environ.
f L'horloge de Pavie sonna minuit. C'était le moment.
• Les impériaux sortirent par le côté opposé du camp, par petites colonnes; les roues des canons et les pieds des chevaux étaient garnis de linge et de foin pour étouffer le bruit ; chaque cavalier avait , en outre, noué la bride autour des naseaux de son cheval afin de l'empêcher de hennir.
» Les hommes marchaient deux à deux comme des ombres, côtoyant les vignes et les champs cultivés; la nuit était froide et sereine, le ciel rempli d'étoiles, mais la lune ne se montrait pas encore. '
» L'armée remonta, par un long circuit, vers la partie septentrionale du parc, la plus éloignée du logis du roi de France et la moins gardée, Pescara faisait dépendre le succès de sa manœuvre du secret avec lequel elle était conduite et de la terreur occasionnée dans l'armée ennemie par la surprise. Lorsqu'à l'heure précise il arriva au lieu désigné, son désappointement fut grand.
i La muraille était encore debout.
f Cependant plusieurs compagnies de mineurs travaillaient , avec des solives, des pics et des pelles, â l'ébranler, mais les briques cimentées dont elle se composait résistaient à tous les efforts , les leviers se tordaient sans pouvoir en arracher un seul fragment et les instruments s'émoussaient sans pénétrer.
• Le passage étant intercepté, les troupes se massèrent par bataillons et par escadrons dans une vigne et dans un champ coupé de fossés , et attendirent.
f Heureusement l'ennemi était éloigné et n'avait rien entendu. Si les Français eussent en ce moment, à l'abri du rempart, ouvert leur fen sur cette masse agglomérée dans une position si désavantageuse , les impériaux étaient perdus.
» Mais il était écrit dans les desseins de la Providence que tt jom^ la France devait perdre tout, sauf l'honneur.
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HISTOIRE D'UNB PIPE. 221
• Les généraux, inquiets, se tenaient devant les bataillons; les soldats immobiles se faisaient, à voix basse, des adieux ou des recommandations, ou bien, s'ils étaient catholiques, demandaient Pabsolution aux prêtres qui passaient dans leurs rangs. Ces hommes qui imploraient le pardon au moment du danger, n'étaient pas les moins braves : c'était en eux que le brave Pescara avait mis toute sa confiance.
i Outre les Italiens et les Allemands, l'armée impériale se composait de trois mille Espagnols, tant piquiers qu'arquebusiers, sous les ordres du vaillant marquis del Guasto , lieutenant du duc de Bourbon. L'ensemble de toutes ces troupes formait trois divisions, de cinq bannières chacune , soutenues par de petits corps de cavalerie. Lannoy, comme capitaine général, commandait le premier corps, le connétable de Bourbon le second, et Alascon le troisième. Le marquis de. Pescara avait sous ses ordres une colonne détachée d'Allemands et' le marquis de Civita San Angelo,un escadron de chevau-légers.Les lansquenets, conduits par deux colonels allemands, Marx et Frunsdsperch, formaient, avec l'artillerie et les cinq cents grosses lances du connétable, le corps de bataille, renforcé de trois mille Espagnols et d'un trop grand nombre de chevaliers français, entraînés par la défection du duc.
f Les généraux et les seigneurs , pour qui un jour de combat avait U>i]jours été un jour de fête, étaient revêtus de leurs plus belles armures. Les pourpoints de velours ruisselaient de chaînes d'or et étincelaient de pierreries. Bourbon, seul, portait une armure blanche , sans ornements ni devise. Le capitaine d'André, le huguenot Georges Frunsdsperch, avait passé par-dessus son harnais de combat, un scapulaire de l'Ordre de Saint- François en guise d'écharpe. D'autres disent une corde, qu'il destinait^ disait-il, à étrangler le Pape.
f L'aurore^ commençait à paraître lorsqu'enfin les parties du mur minées par les ouvriers, tombèrent presque d'une seule pièce, en ouvrant trois portes suffisantes pour le passage des troupes. Le marquis de Pescara entra aussitôt dans le parc avec ses Allemands, les ran-
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gea en bataille et s'avança seul jusqu'à un petit bois pour reconnaître l'ennemi. ^
» n en était temps, Talarme avait été donnée aux Français qui avaient quitté leurs lignes et qui, rangés, dans un endroif découvert, prenaient leurs dernières dispositions pour recevoir les Espagnols.
» Le marqub courut aux siens , et les trois divisions , pénétrant â la fois par les ouvertures, vinrent se former, à l'abri du bois et à la faYeur de la demi-obscurité qui régnait encore.
» Leur position était périlleuse ; presque surpris au moment où ils croyaient surprendre, inférieurs en nombre , et surtout en artillerie , les Espagnols avaient en outre le double désavantage d'occuper une position défavorable et de ne pouvoir gagner Mirabelle qu'en traversant un large espace sous le feu des ennemis.
» Pendant quelques moments les généraux hésitèrent : avancer était périlleux, se retirer impossible.
jt Le soleil, en se levant, permit aux deux armées de s'apercevoir enfiii clairement. Le spectacle qui s'offrit alors aux impériaux était de nature à inspirer l'effroi. Devant eux s'étendait une clairière dont, à demicouverts par un rideau d'arbres, ils occupaient la partie inférieure ; sur \enr gauche s'élevait un mamelon , dont le sénéchal d'Armagnac avait profité pour mettre en position trente grosses pièces d'artillerie, dont le feu pouvait les foudroyer. L'avant-garde du roi, composée d'épais bataillons d'Allemands des bannières noires, échelonnés sur les cpllines qui fermaient la clairière, s'appuyait par sa droite à l'artillerie et par sa gauche sur un corps de cinq mille Suisses.
tt En avant de ces bandes, La Palisse , le plus ancien des maréchaux, et le duc d'Alençon, frère du roi, avaient déployé dans la plaine un corps de cinq cents grosses lances. Les Italiens, les Allemands royaux et deux mille Suisses formaient, sur la même ligne que les Allemands des bannières noires , le corps d'armée, complété par plusieurs compagnies de routiers, gascons , francs-taupins et piétons français. Enfin, un peu en
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arrière de l'escadron d'avant-garde, on apercevait un brillant escadron, d'au moins deux mille grosses lances, commandé par le roi de France, <{u'il était aussi facile de reconnaître de loin i sa splendide armure, qu'au panache blanc qui, de son casque , auquel une salamandre servait d'aigrette, retombait jusque sur la croupe de son cheval. Armé d'une forte lance, dont les ailes étaient damasquinées et la hampe revêtue de velours cramoisi, qu'il maniait avec une vigueur et une adresse sans pareille, François I^c galopait sur le front de son armée, suivi de la plus belle escorte de chevaliers qui jamais se fussent trouvés en bataille, et de grands seigneurs, parés comme pour les joutes courtoises d'un tournoi.
j A la vue des impériaux le roi tourna bride pour regagner son poste; l'action commença aussitôt par une vive canonnade qui éclata sur la droite et dont les boulets allaient frapper de plein vol les impériaux, massés prés du mur d'enceinte.
» n n'y avait plus à hésiter. Les tambours battirent et les Espagnols s'élancèrent au pas de course pour traverser la plaine et gagner Mirabelle, en même temps que le marquis de San Angelo mettait ses chevaulégers au grand trot.
» Jacques Caillot avait prévu cette manœuvre. La cavalerie italienne, labourée par les boulets et la mitraille, qui fauchaient des rangs entiers, recala en désordre et vint se reformer i l'abri du petit bois.
• Plus braves et plus heureux, les Espagnols, quoique à demi-détruits par le feu, avaient réussi à gagner le vallon de Mirabelle et s'y étaient logés. Pescara , pensant le moment arrivé , se lança à son tour avec ses Allemands et quelques pièces d'artillerie légère , qu'il espérait pouvoir mettre en position , sur le flanc de l'armée royale. Le feu terrible de l'ennemi, les difficultés du terrain ne l'effraient pas. Les soldats, entraînés par son exemple, s'élancent après lui. Un ruisseau leur barre le passage, ils le traversent, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture , et parviennent enfin au vallon, poursuivis, la lance dans les reins, par un escadron français qui, sans leur donner le temps de se servir de trois pièces de
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canon, les seules qui n'eussent pas été démontées, s'en emparent, les déchargent sur les fuyards, au cri de vive le roi, et se retirent, ne pouvant, à cheval, pénétrer dans le bois.
» En ce moment arriva un lieutenant de Lannoy, pour dire à Pescara que la bataille était perdue, qu'il s'enfermât dans Mirabelle avec les Espapols, pendant que les impériaux se rétireraient.
» -^ Allez, au contraire, avertir le général que le moment décisif est arrivé, répondit l'intrépide Pescara.
» L'aide-de-camp repartit au galop, suivi de deux ou trois cavaliers. A peine débouche-t-il dans la clairière qu'un boulet le. coupe en deux et jette mort un de ceux qui l'accompagnent. Un seul rejoignit, sain et sauf, le gros de l'armée. Ce cavalier était André qui , plus que jamais, depoeura convaincu de l'excellence de son talisman.
• Lannoy avait perdu toute confiance. Toutefois, eu entendant la réponse de son collègue , il envoya avertir les autres généraux, fit le signe de la croix et, s'armant d'une lance, commença à marcher contre les escadrons français. Le duc de Bourbon, seul, leva les mains au ciel avec joie, comme pour remercier Dieu qui lui donnait l'occasion de se venger.
• Le corps d'armée, l'avant-garde et les chevan-légers s'ébri- lièrent en même temps.
• Avant d'en venir aux mains, il fallait cette fois traverser dans toute sa longueur la terrible clairière. Jacques Gaillot, du haut de son éminence,surveillait les mouvements des impériaux. Encore quelques instants et sa redoutable artillerie qui faisait, dit un témoin, voler bras et têtes, allait, à elle seule, détruire l'armée de €harles-Quint, sans qu'il en coûtât une seule goutte cte sang français. L'impatience du roi fit tout manquer.
f — Puisque ces gens viennent nous chercher, s'écria-t-U, épargnonsleur du chemin, et aussitôt donnant ordre à La Palisse de faire charger Pavant-garde et aux bataillons allemands d'avancer, il fondit, la lance en arrêt et suivi de sa' brillante escorte, sur les chevau-légers du marquis de Saii Angelo.
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» Ce mouvement, en masquant une partie des canons, contraria les savantes dispositions du sénéchal d'Armagnac. Le connétable de Bourbon en profita pour lancer ses lansquenets, qui eussent cepei^nt été écrasés, si les Allemands des bannières noires , en s'avançant à leur rencontre, n'eussent achevé de paralyser l'artillerie , qui ne put plus tirer un seul coup.
• Les deux masses se précipitèrent l'une sur l'autre , et ces hommes, du même pays, sous les ordres de deux princes français , les ducs de BourBon et de Lorraine , s'égorgèrent avec un incroyable acharnement. D y eut un moment terrible. « C'est là, s'écrie un historien espagnol, qu'on aurait pu voir une mêlée d'où bien des chevaux s'échappaient sans cavaliers. Le choc des armes, le tumulte des combattants, dont les uns criaient : France! France! Saint-Denis! et les autres : Espagne! Espagne! étaient teb qu'on eût dit qu'en cette bataille se heurtait la chrétienté tout entière. »
» Les Allemands des bannières noires , pressés par les lansquenets, soutenus par la division d'Alascon, furent presque anéantis.
t Sur un autre point, la grosse cavalerie française poussait vivement Pavant-garde espagnole. Le marquis de Pescara , la voyant sur le point d'être rompue, envoya le capitaine Guésada, avec deux cents arquebusiers, pour la soutenir. Ils se jetèrent intrépidement dans la mêlée, tirant à bout portant sur tous les cavaliers qui ne portaient pas l'écharpe blanche. .
• Les chevaux français n'étaient pas habitués à ce genre de combat ; le bruit des détonations, l'odeur de la poudre, les éclairs soudains qui jaillissaient des arquebuses, jetèrent parmi eux un inexprimable désordre. Fous de terreur ils se cabraient, renversaient leurs cavaliers ou les emportaient avec eux.
» Un grand nombre de seigneurs périrent dans cette mêlée. De ce nombre furent Bonnivet et le maréchal de La Palisse; bon nombre d'autres furent pris. L'acharnement des combattants était extrême. Les gé- .
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néraux donnaient l'exemple et payaient de leur personne. Le courage du duc de Bourbon allait jusqu'à la furie. Dès le commencenaent de l'action il s'était jeté 9 milieu des escadrons, frappant de droite et de gauche et poussant son cheval au plus épais , dans l'espoii de se mesurer avec le roi. Sa lance ruisselait de sang français et son armure en était teinte.
» François 1er était loin de la. Après avoir rompu les chevau-légers et traversé, en les renversant, plusieurs lignes de piquiers, il avait, d'un coup de lance en plein visage , désarçonné le marquis» de San Angelo, et s'acharnait à la poursuite d'un gros de fuyards, qu'il croyait être l'armée entière.
• Pendant qu'il se laissait ainsi emporter, la grosse cavalerie , arquehusée par les Espagnols , lâchait pied et jetait, enfuyant, le désordre dans les rangs de l'infanterie. ' im
» Jusqu'alors cependant la victoire était indécise. Les Suisses, sur lesquels le roi comptait le plus, n'avaient pas encore donné et l'artillerie, réduite momentanément à l'impuissance, pouvait encore rendre de grands services.
• La lâcheté des Suisses fut, après l'imprudence du roi, la vraie cause du désastre. Ils laissèrent, sans les secourir, écraser les bataillons allemands et, se voyant menacés à leur tour, reculèrent sans combattre.
• François W revenait en ce moment de la poursuite de l'escadron qu'il avait enfoncé. U vit son aile droite anéantie, sa grosse cavalerie en désordre et ses Allemands qui fuyaient. « Mon Dieu, qu'y a-t-il donc? • s'écria-t-il avec un douloureux étonnement. Et se dirigeant au galop du côté des Suisses en brandissant son épée , car sa lance s^était brisée, il essaya de les faire avancer. Ceux-ci obéirent de mauvaise grâce ; mais accueillis par la fusillade des arquebusiers, ils se replièrent sur les Italiens, laissant seule l'artillerie , qui tomba aussitôt au pouvoir d'une troupe d'aventuriers débandés.
i Les Suisses s'étaient arrêtés de nouveau, comme honteux de déser-
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ter le combat sans même avoir baissé leurs lances. Leur hésitation ne fut pas longue ; sans écouter les supplications de leurs chefs, ils rejetèrent leurs piques snr leurs épaules et, tournant du côté du ruis^au, abandonné' rent le champ de bataille.
t Presque en même temps retentirent , de Tautre côté de la plaine, des cris do- victoire. C'était les soldats de la garnison assiégée qui faisaient une sortie et venaient joindre leurs efforts à ceux de leurs compagnons.
■ Le désastre était complet. 11 semble qu'à la fin de cette journée le roi de France voulût réparer son incapacité comme général par sa valeur comme soldat. Au lieu de se retirer vers le pont du Tésin ' avec les Suisses, il préféra revenir dans la plaine où se battaient encore, avec la fureur du désespoir, quelques groupes de gendarmes et de cavaliers.
« A la vue de leur chef entouré d'une poignée de ces nobles, qui tous auraient pu, ce jour-là, 'ainsi que dans beaucoup d'autres batailles, écrire sur leurs écus à demi-brisés la fière devise des Ghâteaubriant : Mon $ang teint les bannières de France , bon nombre de soldats se rallièrent et combattirent, non plus pour vaincre, mais pour mourir avec gloire. •
f Ce dernier engagement fut furieux. Accablés par le nombre sans cesse grossissant des assaillants, les chevaliers tombaient l'un après l'autre, laissant à chaque fois un vide que personne ne venait plus combler. Demeuré presque seul, le roi se décida enfin à reculer, mais toujours ^n combattant. Peut-être eût-il pu s'échapper , si une balle n'eût brisé la jambe de son cheval, qui s'abattit. François I*' voulut se relever, il ne put en venir à bout, son pied était engagé dans l'étrier, et il n'y avait pas on homme d'armes pour l'aider à se relever. Personne cependant n'osait l'approcher, car il continuait à se défendre avec son épée.
f En ce moment un lansquenet, écartant les assaillants, lui mit sa lance sur la poitrine en lui criant de se rendre.
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t26 HISTOIRE D'UNB PIPC.
f f-^ Je suis le roi , répondit François 1^ , et je me rends â Tempereur.
f Un soldat lui demanda son épée, qu'il tenait encore ferme avec son gantelet ensanglanté. Un troisième aventurier lui enleva la chaine de Saint-Michel qu'il portait autour du cou. Alors seulement on songea i le relever, mais les arquebusiers et les lansquenets se disputaient l'honneur de sa capture, et dans la chaleur de la discussion des épées se levaient sur lui.
• U eût été égorgé, si le hasard n'eût fait passer par là un compagnon du connétable, un chevalier français qui, ému â la vue de son roi pâle et ensanglanté, dont les soldats déchiraient les hdbits, écarta ]a foule et, fléchissant le genou devant l'illustre prisonnier, lui demanda I qui il voulait se rendre.
» -* Au vice-roi, répondit François I*'; faites-le avertir.
• (H^et d'admiration pour sa bravoure, de pitié même pour Je duc de Bourbon, le roi de France ne fut pas mené ^ms Pavie, où il aurait paru en captif après avoir compté y entrer en maître. Il fut conduit au monastère de Saint-Paul, placé au milieu du camp, d'où k veille il dominait l'Italie maintenant perdue.
• En moins de deux heures une belle armée, ayant à sa tête un prince taleureux, dit M. Mignet, et les généraux les plus braves, avait été battue et presque anéantie. Plus de dix mille honmies avaient péri dans \t parc ou s'étaient, en fuyant, noyés dans le Tésin. Les meilleurs di^ de guerre, les grands oCQciers de la couronne , les premiers seigneurs du royaume étaient tués ou pris. Le plus ancien des capitaines , Ba Trémouille, avait succombé les armes à la main : trois maréchaux de France, l'amiral, le grand-maître, le grand-écuyer étaient parmi les morts ou les prisonniers. Ceux-ci furent nombreux et des plus considérables. Le roi de Navarre, le comte de Saint-Pol , le seigneur de Fienrange, les princes de Gonzague, de Talmont et une foule d'autres partagèrent la captivité de François 1er. »
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» Du côté des Espagnols, le marquis de Givita San Angelo était mort et tous les autres généraux blessés , sauf Bourbon qui , triomphant et rempli de joie par ce deuil immense de sa patrie, ne pensait qu'à presser Tempereur d'envahir la France consternée et î promettre au roi d'An- ^terre de l'en &ire reconnidtre roi.
f Dieu qui avait voulu humilier notre pays , ne voulait cependant pas sa ruine entière, et quand vous lirez notre histoire, vous verrez que les Anglais ne devaient plus régner en maîtres sur cette terre d'où Jeanne d'Arc les. avait honteusement chassés, et que cette victoire de Pavio ne fut qu'un stérile honneur pour l'ambitieux Gharles-Quint.
» Quant à Bourbon, le traître et à l'obscur André, l'apostat, la Providence réservait un prompt châtiment à leurs crimes.
» Peut-être vous étonnçrez-vous des détails minutieux que je vous ai donnés sur cette sanglante bataille, tant de fois racontée par divers historiens! En finissant mon récit, je vous dois une explication. La bataille de Pavie a un droit particulier à votre attention, parce que ce fut la dernière où les lances dèis seigneurs jbuèrent un rôle , rô!e funeste, et qui prouva tristement au roi vaincu que l'arme à feu du simple arquebusier était désormais supérieure à la lourde épée des barons et que la balle ne respectait pas les armures damasquinées.
t De ce jour, le simple soldat ne fut plus un accessoire, mais une puissance. Le principe d'égalité fut admis sur les champs de bataille, et les enfants du peuple ne tardèrent pas à montrer qu'eux aussi avaient le courage en partage et savaient héroïquement soutenir l'honneur de leur patrie.
f Un second motif m'a porté à prolonger mon récit : je tenais à rétablir la vérité historique défigurée par trop d'historiens. Dans mes recherches, j'ai eu le bonheur de trouver des documents inédits, incontestables, et j'ai voulu vous en faire profiter en vous montrant François 1er et le connétable de Bourbon sous leur véritable jour.
• Enfin, et c'est par là que je finirai notre conférence déjà trop lon-
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gue, il est une erreur accréditée que je tiens à dissiper dans votre esprit, celle de la fameusç lettre dans laquelle le roi prisonnier aurait écrit à sa mère : « Madame, tout est perdu, fors l'honneur! • François l^^ n'a ^ jamais écrit cette phrase, pas plus que Louis XIV n'a dit : « Il n'y a plus de Pyrénées! « Pierre de Gastelnau : «Tuez! tuez! Dieu reconnaîtra les siens; I Henri IV : «Paris vaut bien une messe;» le confesseur de Louis XVI : « Fils de saint Louis , montez au ciel ! » Gambronne : c La garde meurt et ne se rend pas ! »
» Tous ces mots prétendus historiques et bien d'autres encore, ne sont que des inventions. Nous aimerions sans. doute, pour l'honneur de notre patrie, que plusieurs fussent vrais, mais quelles que soient nos opinions, comme nous n'avons pas l'honneur d'appartenir à l'école du mensonge, nous chercherons la vérité avant tout. L'histoire, elle aussi, elle surtout, c'est triste à dire, a sa fausse monnaie, monnaie parfois brillante et bien frappée, mais dont il est de notre devoir d'arrêter la circulation dans le public. Le roman peut emprunter à l'histoire, celle-ci ne doit rien tenir du roman.
» La lettre vraie du roi de France, lettre dont l'original est conservé dans nos archives, est plus humble pour la forme et peut-être beaucoup plus naturelle, sous la plume d'un vaincu, que la fière épître qu'on lui a. prêtée. La voici, exactement copiée, rapprochez-la du texte en circulation et vous verrez à quel point on possède, en France, l'art de dénaturer le vrai.
« Pour vous avertir comment se porte le ressort de mon infortune, de toutes choses ne m'est demeuré que l'honneur et la vie qui est sauve, et pour ce qu'en notre adversité, cette nouvelle vous fera quelque peu de reconfort, j'ai prié qu'on me laissât vous écrire ces lettres, ce qu'on m'a agréablement accordé. Vous suppliant ne vouloir prendre l'extrémité de vous-même en usant de votre accoutumée prudence, car j'ai l'espoir en la fin que Dieu ne m'abandonnera point ; vous recommandant vos petits enfants et les miens; vous suppliant faire donner sûr passage et le re»
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HISTOIRE d'une PIPE. î31
tour pour l'aller et retour en Espagne à ce porteur, qui va vers l'empereur pour savoir conune il faudra que je sois traité. Et sur ce très-hum-* blement me recommande à votre bonne grâce.
» Votre fils,
» François. »
» Voilà comment écrivait le roi de France
• Pour ma part j'aime mieux cette lettre qui a le mérite d'être authentique, d'un ouvrier comme vous, soldat en Afrique : • Bonne mère, » Réjouis-toi ! nous avons battu enfin les Arabes et pris la ville. J'ai voulu être le premier à t'annoncer cette bonne nouvelle. Si tu ne reconnais pas mon écriture, c'est que j*ai prié François d'écrire pour moi, qui ai le bras droit à moitié coupé. Demain on m'en débarrassera, je pense. — Porte-toi bien.
» Je t'embrasse, ton fils ,
• Sylvain, t.
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