CHAPITRE VI
Après ii voir ira vaille avec ardeur ;i la réforme do l'Église. Urbain V poursuivit les autres buis qu'il s'éUiit proposas en montant sur le trône. Il voulait ramener l'Église romaine aux Meus d'uu l'avait bannie la fnreiii' des [îiierp's civiles, et prémunir à l'Orient la chrétienté contre les envahissements des infidèles. Il ne s'agissait pas seulement de la possession de Jérusalem et do l'Égypte. Constantinople était menacée. Cette ville prise, l'Europe allait être inondée par des (lots de barbares, et la chrétienté, environnée de tous eûtes par l'ennemi piiissani i[ni rélreiRnail au Sud et à l'Orient, serait réduite aux dernières extrémités. Pour la sauver, Urbain V voulut renouveler les croisades et précipiter encore l'Occident sur l'Orient. Si les princes fussent compris la pensée dTrb.iin V. l'empire r serait encore debout, et on ne verrait pas l'Europe, celte terre de In civilisation, souillée par la présence des barbares.
Mais il y avait des obstacles à ces grands desseins. L'Europe était divisée, les princes et les villes se faisaient la guerre. Il fallait leur prêcher la paix, las unir entre
eux. Barnabe Viseonti étail, aux jeux du Pape, un autre obstacle. Tandis «jtii- les rois se ligueront pour la délivrance de l'Orient ci que le Pape sera attentif à les diriger par ses conseils, l'impie Barnabo voudra sans doute s'agrandir aux dépens de ses voisins, ravager les Éials de l'Église, s'emparer de Bologne et de la Romagne. La prudence conseillait donc de travailler à la ruine de Barnabo avant d'entreprendre la croisade. Urbain V dévoilait à ce sujet ses pensées dans une lettre qu'il écrivit au cardinal Albornos, le 2 juillet 1303. « Nous défendons qu'on prêche ta croisade, comme nous l'avons déclaré a nos chers fils, Jean, roi do France, et Pierre, roi de Chypre, tant que l'hérétique Barnabo ne sera pas vaincu ou revenu à de meilleurs sentiments. Puisse notre Sauveur dans sa miséricorde faire l'une ou l'autre de ces deux choses 1 ! »
L'historien de Milan, qui se montre si partial pour Barnabo, reconnaît cependant la pureté des motifs qui faisaient muuvoir Urbain V. Il ne voit pas dans la condamnalion de Barnabo une vengeance privée. Les Visconli étant en Italie un obstacle aux desseins d'Urbain V, il lut paraissait naturel que ce Pape leur fit une guerre acharnée. Sainte Brigitte, dans ses Rèoèkaiont, semble condamner l'énergie qu'Urbain V déploya contre Barnabo. Elle ose dire que ce Pape aurait dû s'humilier devant le tyran, ce qui paraîtra sans doute excessif h tons ceux qui liront ses Rèvrlations' . On ne peut nier que les motifs d'Urbain V ne fussent légitimes. L'Église n'avait pas d'ennemi plus redoutable que le seigneur do Milan. C'était pour le Pontife un devoir de faire sentir à cet impie les armes de l'Église.
Mathieu, Galéas et Barnabo Visconli furent les trois neveux de Lucchln Viscunti et de Jean, son frère, archevêque de Milan. Galéas et Barnabo avaient conspiré, dans
t. Hegtstr. I. 1, fol. SU.
ï. Rèvtlationt, liv. ï*. cb. nm.
HISTOIRE d'urbain V. 165 leur jeunesse, la mort de leur oncle Lucchin. Ils eussent payé ce crime de leur tête, si l'archevêque n'avait intercédé en leur faveur. On leur fit grâce de la vie et on les exila. A la mort de l'archevêque, Mathieu, Galéas et Barnabo se partagèrent le duché de Milan. Milan et Gènes appartinrent en commun aux [rois frères. On lit trois lots des antres villes et on lira au sort. Mathieu eut Parme, Plaisance, Bologne et Lodi ; Galéas, Coui, Verceil, ÎNovare, Asti, Torlone et Alexandrie. Les trois villes de Crémone,
pl<- feri; ■ ^ l'n v» ■*-*hiir>-ni ■•n p.in ^» > t-
Mais bienu'il U'Jr.a.- i'f IbrjKilio i-ti:tr;sin'iil tle l'eiivireonlre. leur frère aîné. Ils prirent pour préteste son libertinage, qui pouvait leur aliéner l'esprit des peuples, mais au fond ils notaient poussés que par le désir de partager une riche succession. Ils formèrent contre lui un horrible, complot. Les trois frères s'étant rendus à Monza, pour y célébrer la fete de saint Michel (1355), Galéas et Barnabo firent servir à Mathieu des cailles empoisonnées. Il ressentit à l'instant de grandes douleurs d'entrailles, retourna le même soir à Milan, où il expira le lendemain parmi d'horribles souffrances.
Barnabo demeura seul maître à Milan après ce crime. Galéas, moins méchant, sépara sa politique, de celle de
vie est un long tissu de crimes, lui,, in crible envers ses ennemis, il prenait ombrage, de ses meilleurs amis. Il s'opposa de tout son pouvoir à la prédication de la croisade contre le tyran de Césène et de Forli. Par son ordre, le prËtre qui prêchait à Milan la croisade fut saisi et brûlé avec un raffinement de cruauté incroyable. Il ne pouvait souffrir les prêtres et les moines. Il fit un jour venir en sa présence l'archevêque de Milan, qui lui avait désobéi, l'obligea de ployer le genou devant lui, et lui parla ainsi : a Ne sais-tu pas, homme de rien, que dans mes terres, je
166 H1ST01RK n' URBAIN V.
suisempereui i l pa|ie?Je puis beaucoup plus que l'Empereur cl que Dieu lui-même. » (I s'arrogeait la puissance spiri-
vaient bientôt sa vengeance. La persécution sévit à Milan contre l'Église. Les supplices qu'inventèrent autrefois Néron et Diocléticii furent renouvelés. Beaucoup de prêtres et de moines eurent la tête tranchée. Plusieurs furent Étendus sur le chevalet, d'autres brûlés dans une machine d'airain, un frère mineur eut les oreilles percées d'un fer rouge. Le temps était venu de mettre nn terme à tant d'horreurs.
Quand Urbain V monta sur le trône, Barnabo craignit que l'orage ne vint fondre sur lut. Il fut le premier de tous les princes de l'Europe qui envoya au nouveau Pape une ambassade pour le féliciter. Ses députés se présentèrent d'abord au Pape, tachèrent de lui persuader que Barnabo s'était réjoui plus que personne de son élévation à la tiare, ce que le Pape n'eut garde de croire. Enfin, ils le supplièrent de faire la paix avec leur maître. Urbain V les écouta gravement. Puis il prit la parole i-t leur dit qu'il était lui-même disposé à la paix, mais qu'il n'y souscrirait qu'à trois conditions : Barnabo devra rendre a l'Église les terres qu'il lui a enlevées et qu'il retient injustement, il mettra un terme a sa tyrannie et se corrigera do ses vices, enliii, il promettra d'obéir à la sainte Eglise. La paix était
Les ambassadeurs comprirent qu'ils n'avaient rien à
inutile d'employer les moyens qui avaient tant de fois réussi à la cour d'Avignon ; aussi ne cherchèrent-ils pas à acheter des protecteurs dans le sacré collège. Le roi de France était l'allié de leur maître. Sa fille était devenue l'épouse du fils de Galéas. Comme il était alors à la cour d'Avignon, ils allèrent implorer sa médiation. Le roi les écouta, vint trouver le Pape et lui dit toute la reconnais-
sance qu'il lui garderait, s'il accordait la paix à Barnabo. Urbain V demeura inébranlable dans sa résolution. 11 fit au roi la même réponse qu'aux ambassadeurs. Jean sortit aussitôt d'Avignon, parcourut la Provence et le Languedoc, en attendant l'arrivée du roi de Chypre, Pierre de Lusignan'. Les ambassadeurs de Barnabo le suivirent pour l'engager à revenir à Avignon reprendre le Ql de cette négociation. Le roi ne voulut pas se rendre à leurs désirs.
Cepeudant Urbain V, qui avait renouvelé, le 30 décembre dernier, l'excommunication lancée contre Barnabo par le PapelnnocenlVI, commença de nouvelles procédures1. Soit que Barnabo n'ait pas été excommunié nommément la première fois, soit que les peines portées contre lui ne fussent pas assez sévères, Urbain V voulut prononcer une nouvelle sentence. Il fit d'abord citer Barnabo à comparaître devant lui. l/,iric d'.'imisati'iii lui [iiihh'f ibus iniitcs les villes d'Italie au mois de janvier5. Il contenait les principaux crimes qu'on reprochait à ce tyran. Urbain V lui donna tout le mois de février pour répondre aux accusations portées contre lui.
Enfin, le 1" mars, il se décida à lancr l 'excommunication. Les ambassadeurs de Barnabo demandèrent un délai de quatre jours. Le Pape l'accorda. Ce délai expiré, Urbain V prononça la sentence au milieu de cérémonies lugubres qui jetèrent la terreur dans tous les esprits. Le h mars, de bon matin, il vint s'asseoir sur son trône dans la salle du consistoire; les cardinaux l'environnaient; la foule se pressait dans l'enceinte trop étroite pour contenir tous ceux qui voulurent être témoins de ce grand spectacle. Urbain V donna l'ordre à deux cardinaux de parcourir le palais, de chercher Barnabo el de l'introduire. On attendit
en silence que celte formalité" fût remplie. Un homme se présenta pour répondre au nom de Barnabo, mais il ne put produire! acte qui lui donnait celle procuration et on refosa de l'entendre.
Cependant tous les officiers de la mai«on du Pape et les soldais qui gardaient le palais, prenaient les armes et cernaient la salle du consistoire, Qoand >s dru* cardinaux eurent parcouru (ont lu palais, ils vinrent dire au Pape qu'ils n'avaient pas irouie Karuibii. Alors, se levant d'un air majestueux. Urbain V prit la parole. Il se plaignit
ameremcnl (le loriles 1rs mlidéliiés dt- l'.nrri al ii » . relrata
dans un langage éloquent ses crimes, ses perfidies, la liaine qu'il portail à l'Kglisf, le dénonça comme hérétique, et, devant l'assemblée tout émue, il prouva qu'il était nécessaire de relriijidii'r de l'Irise un membre ipii la déshonorait. Quand il eut cessé de parler, ii s'assit et fit lire la bulle d'excommunication. Barnabo élait condamné comme hérétique et schismaiique; il était maudit du saint-siège, privé de tous ses litres, dignités, honneurs et privilèges. Tous les droits que les l'apes ei les Kinpi>reurs lui avaient accordés, la bulle les annulait. L'administration de ses biens lui élait enlevée, ses sujets étaient déliés du serment de fidélité. Son épouse devait le considérer cnmme hérétique et scliismatique ; elle pouvait se séparer de lui. Urbain V enveloppa dans la même condamna lion tous ceux qui aideraient Barnabo de leurs conseils, ses sujets s'ils lui obéissaiinl enron1, ses suidais s'ils ne désertaient
municalion. 11 accordait une indulgence plénière à ceux qui )irenflrainm les arme? conivc Uarnatifi, Kulin, (ouïe la postérité de cet impie était frappée des mêmes peines que loi, ses enfants furent déclarés inhabiles à lui succéder, élani issus d'un hérétique et d'un infidèle.
Quand on eut achevé la lecture, le Pape, comme pour ajouter quelque chose à la terreur dont les assistants
étaient saisis, tomba à genoux, et, levant ses yeux et ses mains an ciel, il implora d'une voix émue l'aide puissante île Jésus-Christ dont il était le vicaire; il supplia saint Pierre, sairU Paul, kuili' h cour céli'sle lie ratifier sa sentence, de lier du haut du ciel !e tyran infidèle et cruel qu'il venait de lier sur la terre. Tous les assistant frémirent en entendant ces paroles. Le ciel écouta la prière dTrbain V. La malédiction divine tomba sur Barnabo et sur toute sa race. Sa puissance ne passa pas aux mains de ses enfants. Ils moururent tous avant leur père. La sentence qu'Urbain V prononça sur la terre fut ratifiée dans le ciel.
Déjà Barn.ibu >U;iii envivniuié d'ennemis. Le marquis de Mont ferrât le pressait iiu côté <lu l'iémont, el se signalait tous les joins par de nouveaux exploits. La ligue des seigneurs lombards, qu'AlbornOS avait formée l'année précédente, allai! prendre l'offensive a l'est de Milan. Au midi, (iènes s'apprêtait à faire la guerre au tyran. Mais lanl de disgrâces ne purent abattre la fierté de Barnabo : il réunit toutes ses troupes et les dirigea sur Itulogne. L'armée ecclésiastique, voulant arrêter sa marche, vient à sa rencontre jusqu'à Solara, petite ville située entre Bologne et Modène. Les deux armées sont en présence, une petite rivière les sépare; des deux cùtés on attendait le moment où l'ennemi tenterait le passage du gué pour tomber sur lui. Après quelques jours d'attente, on vint annoncer à Lopez de Luna, général en chef de l'armée ecclésiastique, que Barnabo se disposait à lever le camp. Lopez jet le à la hâte un pont sur la rivière; il est bientôt sur l'autre rive et vient présenter la bataille à Barnabo. Les Milanais s'imaginent que Lopez a reçu dans la nuit de puissants renforts, et commencent à perdre courage; ils voudraient battre en retraite, mais ils redoutent la honte qu'il y a à fuir, et le combat s'engage sur toute la ligne. Le choc de l'armée ecclésiastique fut terrible. Las Milanais ne tardent pas à
170 HISTOIRE Tl'URliAIN V.
s'ébianler, bientôt ils rompent leurs rangs, jettent leurs armes et prennent la fuite. l.'armée de l'Église les poursuivit longtemps; In nuit soute put mettre lin au carnage. Le nomlire des tuons fut immense, les principaux chefs de l'armée de Bnrn.'i!>i> furen! faits prisonniers; /Vmbrosiole, bâtard du tyran, était du nombre. Du coté de l'armée ecclésiastique le nombre des morts fut très-petit; mais la joie de la victoire fut tempérée par la mort prématurée du neveu du légat, (lardas Mbornos. Il s'était précipité au fort de la mêlée, on l'entoure aussitôt, il fait des prodiges de valeur pour se dégager sans pouvoir y réussir. Il aurait pu s'avouer vaincu et se rendre, il préféra mourir. Comme un lion cerné par les chasseurs, le danger accroît son audace; il frappe à droite, a gauche, il immole tous ceux qui osent l'approcher; mais bientôt les blessures qu'il a reçues et son sang qui coule épuisent ses forces, il ne peut plus lutter, il tombe, il meurt.
Toute l'armée pleura le jeune chef qu'elle avait accoutumé de voir aux premiers rangs les jours de combat. Mais personne ne le regretta comme Albornos; il fut inconsolable. [)ans une autre bataille, il avait perdu un autre neveu, Blasco r'ernaud; toutes ses espérances s'étaient concentrées sur (iarcias; sa race s'éteignait avec lui. Le Pape eut pitié de cette immense douleur; il entreprit de la consoler, et il écrivit au cardinal cette lettre admirable :
ii Nousavons Dppris avec bonheur (pin çr.'tce h vosconseils, ainsi qu'à la valeur et îi la discipline de vos troupes, l'armée de llaniabo a clé vaincue cl mise en pieine i|.'T,>iite. i ;f '||. m ic-
toire ajoute encore à tout ce que vous avez fait pour l'Église. Mais notre joie s'est évanouie et la tristesse a rempli notre âme lorsque nous avons appris que votre neveu, ce jeune homme si illustre par son courage, avait péri dans le combat. Il n'y a rien d'étonnant que vous le pleuriez. Vous avez perdu un homme en qui la plus Horissanle jeunesse
HISTOtRS D'URBAIN V. 171
était unie à la vertu ; comment pouvoir retenir sas formes? Cependant, tâchez de no pas succomber à votre douleur, vous le plus courageux et le plus prudent de tous les hommes. La douleur n'est propre qu'à aggraver les pertes que nous faisons loin de les réparer. Dans le malheur qui vient de vous frapper, nous voyons pour vous quelques sujets de consolation, D'ahord, Gardas est mort pour la cause de l'Église, qui doit nous être plus chère à nous chrétiens que la patrie elle-même. ; il a combattu vaillamment, comme on l'a dit, il est tombé avec gloire: il a vengé sa mort; de plus, il nous semble que son sang a valu la victoire à ses compagnons d'armes. Il est mort tout seul, comme il avait tout seul repoussé l'ennemi, ;iinsi que la renommée le publie. Enfin, par cette mort si belle, il a Dni une vie pure i-t pleine d'espérance, une vie qu'aucune tache n'a tlétrie. La vie des hommes a des vici>-siiiiili:i. comme k'iir fortune, l u homme après avoir mené une vie invpioi'iiidilr se déshonnn' unelipiefois jmr le vice et contracte des lâches : c'est pourquoi on ne saurait trop louer ceux qui meurent glorieusement n
Oarcias Albornos ne fut pas le seul que le Pape pleura. Tous ceux qui périrent dans le combat étaient ses enfants, il devait donc les regretter. Il donna quelques larmes aux soldats mêmes de Barnabo. C'est en ces termes qu'il parle d'eux dans une lettre qu'il écrivit 5 l'un des alliés, Nicolas d'Esté, pour le féliciter de cette victoire :
« Nous ne pouvons nous réjouir de la perte de ceux que le Clu i-t ;i nclielés de son sang. Nous eu gémissons profondément. Cependant, nous voyons avec de grandes actions de grâces l'humiliation de l'impie llarnabo et de tousses adhérents. Fort de leur appui, il a osé lever sa tète, orgueilleuse contra Dieu, contre la foi catholique, contre l'Église. Nous rendons grâces au Très-Haul, qui, de