De S«le, U III
un composé bizarre de vertus et de vices, on ne pourrait croire que les sonnets où Laure est célébrée et les violentes diatribes contre les Papes d'Avignon soient sortis d'une même plume. L'amour de Pétrarque pour Laure fut un amour singulier dont le eccur humain offre peu d'exemples. Laure était mariée; elle avilit di s enfants; son image se grava si profondément dans le mur de Pétrarque, que rien ne put l'en effacer, ni S'élude, ni les voyages, ni la retraite. A Vaucluse, il ne pensait qu'à Laure. Le calme de la solitude, le murmure des eaux, l'ombre des arbres, la fraîcheur des prairies le faisaient rfi ver à celle qu'il aimait; et du cœur Ému du pointe jaillissaient des vers immortels. La délicatosse de sentiment, les pensées les plus heureuses, des tableaux riants sont revêtus d'un style pur, limpide, sonore, que la poésie italienne n'a jamais imité. Il faut remontera Théocriic pour trouver quelque chose qui y ressemble. Tibulle et Properce ont moins de tendresse dans le sentiment, moins de charmes cl de douceur dans l'expression. L'n sentimenl de retenue chrétienne transpire dans les vers du poêle. On pourrait le définir un Théocrite chrétien.
La gloire de Pétrarque serait entière si les trouvères provençaux ne lui avaient fourni la plupart de ses pensées et de ses sentiments; il alla souvent puiser dans leurs écrits, et l'on peut dire que m:s sonnets font honneur à la Provence autant qu'à l'Italie.
Mais à cùté de ces belles productions est un livre qui lernit la mémoire de Pétrarque, c'est la collection de ses lettres sine litulo. L'écrivain fait de la cour avignonnaise un affreux tableau. Les Papes qui le comblèrent de bienfaits, il les traîne dans la boue; il inventa des histoires horribles, ou du moins il les accueillit sans critique et il osa les raconter. On est saisi d'effroi quand on lit ces lettres, on se demande s'il est possible qu'autour du vicaire du Christ et parmi ceux qui l'aidaient à tenir le gou-
vernail de la barque de Pierre on pfit voir tant d'impudence dans lo crime. Dieu, qui veille sur son Église ei en particulier sur les Pontifes qui la gouvernent, aurait-il permis que durant l'espace de soixante-dix ans l'Église romaine fût livrée à l'effroyable corruption dont nous parlo Pétrarque! 11 est difficile do le croire sur la foi d'un homme intéressé à noircir les Papes d'Avignon. 11 était Italien, ces Papes étaient Français. Il crut pouvoir les calomnier impunément; mais, avait-il raison de se déchaîner contre les désordres d'Avignon, quand il sYuiii lui-même déshonoré par la plus houleuse déliiiuclu:? Le concile de Trente fit justice de ses calomnies et vengea la mémoire des Papes d'Avignon, en déclarant ces Ici très dangereuses pour les chrétiens. Pétrarque reçut une punition plus sévère. Les protestants ont fait l'éloge des quatorze lettres sans titre, ont emprunté à Pétrarque ses ligures de rhétorique; les noms qu'il ose donner aux Papes et à la cour romaine ont passé dans leur langage, et c'est de lui qu'ils ont appris à appeler Babylonc l.i cité qu'lmbiiu le l\i[i<>,
La cause de toutes les erreurs de Pétrarque, c'étaient les reves de fausse grandeur qu'il avait formés pour sa patrie. Il détestait les Papes d'Avignon parce qu'ils étaient Français. 11 poussa Rienzi à la révolte, l'encouragea dans ses entreprises par une poésie devenue célèbre, et le défendit quand il tomba. Les victoires d'Albornos oe l'émurent point. Il vit avec indifférence la chute dos tyrans qui désolaient l'État pontifical; on ne trouve dans ses nomhreux écrits aucune parole d'éloges pour ce grand homme, on suppose même qu'il l'attaqua dans une satire qui circula en Italie après le sac de Cesône Dans une grande conception, Dante avait placé le souverain Pontife a côté de l'Empereur ; il en faisait les deux chefs de la terre. Pétrarque fut moins chrétien, il rêva l'antiquité païenne,