‹ Histoire d'Urbain V et de son siécleChapitre 68 sur 162 · De Sade · texte numérisé non relu

De Sade

HISTOIRE d'l'BBAIN V.

l'empire romain, et devança les utopistes de la Renaissance; il voulait une Italie puissante, maîtresse du monde comme autrefois. Si l'éi ranger pouvait commander à l'Italie, y rétablir l'empire romain, Pétrarque ne repoussait pas l'Étranger. Il disait : Rome cl Char, voilà mes deux idoles '. Trois fois il écrivit à César et lui montra le chemin de l'Italie. Charles IV eut la sagesse de ne pas l'écouler. Pétrarque tourna ses vues ailleurs, mit toutes ses espérances dans les Visconti ; il crut qu'ils avaient assea de génie et d'audace pour opérer l'union de tous les peuples de l'Italie. II vécut à leur cour et fut pensionné par eux.

Il vit avec peine les revers qu'Albornos fit essuyer a seB maîtres, ainsi que les censures lancées contre Barnaho. Cependant les louanges du nouveau Pape étaient sur toutes les bouches; on disait de tous côtés son esprit ferme et austère, ses réformes, son zèle pour unir les princes de l'Europe contre les Sarrasins. Pétrarque se taisait et attendait Ips événements. Plus que personne, il pouvait connaître les intentions pures et les grands desseins d'Urbain V, puisque son ami François Bruni exerçait les fonctions de srnémire apostolique. Mais il n'osait accorder sa louange à un homme étranger à l'Italie. Tout à coup il apprend qu'Urbain V se décide à transporter le sainl-siégc à Home, et à rendre à l'Italie la seule gloire qui lui reste dans les temps modernes. Le Pape en a donné sa parole aux ambassadeurs que Rome vient de lui envoyer. Pétrarque s'émeut, son patriotisme lui rend la parole, sa foi se réveille, il ne peut s'empêcher d'aimer un Pape qui sait comprendre son devoir ; il lui écrit de Venise une lettre où la beauté des pensées le dispute à la noblesse du style. Cette lettre est un discours ou mieux un long traité où Pétrarque fait l'éloge du Pape et l'engage à revenir à Rome.

i. Ile Sud».

Pétrarque parle d'abord au Pape des sages réformes qu'il a opérées, du zùle qu'il a mis à proscrire la pluralité des bénéfices, à défendre les habits dont la pudeur chrétienne avait a rougir; puis, il le réliciie d'avoir aboli le droit d'asile dont les palais des cardinaux jouissaient. Enfin, il aborde son sujet et exhorte par toutes sortes de raisons le Pape à revenir en Italie.

« Comment, lui dit-il, pouvez-vous goûter le repos aux bords du Rhône et sous vos lambris dorés, quand le Latran est à terre et que la mire de toutes les églises n'ayant plus de toit est ouverte aux vents et a la pluie? Les temples augustes de Pierre et de Paul chancellent, et là où lurent autrefois les somptueux édifices des saints Apôtres, on ne voit plus que des ruines et des tas de pierres. Est-ce que le nom que vous portez, ce nom qu'on ne vous a pas imposé, que vous avez pris uw.s-mùuie, ne vous fait pas de secrets reproduis? Cimimi'iu p-ut-on vous appeler Urbain, si vous fuyez la ville-, Vrhnn, d'où nom vient? » Pétrarque examine les raisons qu'on peut alléguer contre le retour du saint-siége à Rome. Trois sortes d'hommes ont empêché, suivant lui, les prédécesseurs d'Urbain V de quitter Avignon. Les uns n'avaient pas assez d'intelligence pour choisir le meilleur parti, il faut les plaindre; les autres avaient de l'esprit et peu de vertu, l'amour du sol natal et les volupiés les eiicbainaicnt à Avignon, ils préférèrent leurs plaisirs au bien public; enfin, les derniers avaient de l'esprit et de la bonne volonté, mais, trompés par leur inexpérience et accablés sons le \wïi\* des années, ils crurent qu'Avignon était préférable a Rome. Tout leur pa~

climat. Ils croyaient qu'ils ne pourraient jamais passer les mers, que les Alpes leur opposaient des barrières infranclii.-^iljli.'.s, l'é[i'ar<p;e al lai.hu à i!élru;;'j lûmes ci: .s raisons.

Ensuite, il tâche d'animer le Pape contre la Franco, il

lui rappelle l'humiliation que l'Église a reçue tout récemment quand 1rs impies routiers sont venus mettre le siège devant Avignon. Passant à l'éloge de l'Italie, il en dit de fort belles choses : Pétrarque l'appelle le plus beau pays du monde, l'air y est excellent, les vins y sont meilleurs que sur les bords du Hhone. L'amour de la patrie aveuglait le poêle. Il osait alléguer de pareilles raisons à un Pape aussi austère qu'Urbain V. Mais bientôt il rougit de la faute qu'il vient de commettre et donne au Pape des raisons plus propres à faire impression sur son esprit; il prouve qu'il lui sera plus facile à Rome de diriger la croisade contre les Turcs ; il termine enûn par une belle prosopopée, il suppose que Jésus-Christ au moment de la mort lui rappellera qu'il avait proféré autrefois Home à la Galilée, tandis que le Pape préférait le Rhône à Home ; et quand Jésus-Christ lui dira : Donnez-moi des nouvelles de votre peuple, que fait-il? comment le Pape pourra-t-il répondre? « Enfin, ajoute- t-il, au jour du jugement, voudrez-vons ressusciter parmi les pécheurs d'Avignon, les plus grands qu'il y ait au monde, ou dans la compagnie de Pierre, de Paul, d'Étienne, de Laurent, de Sylvestre, de Grégoire, de Jérôme, d'Agnès, de Cécile et de tant de milliers de saints qui reposent dans la confession du Christ, ou, plus heureux encore, moururent pour la vérité? Quel que soit le choix que vous ferez, Rome usant de son droit vous demande avec larmes une seule chose, et personne mieux • que vous ne sait rombieu sa demande est juste. Elle veut que vous lui rendiez son autre époux César, h qui votre prédécesseur Innocent VI, comme on le raconte, fil promettre, sous la foi du serment, de ne pas s'unir à elle. 0 divorce non-seulemcnl indigne de ces deux époux, mais encore nuisible h tout le pays, s'il est permis de dire la vérité tout entière! Vous, le meilleur des pères, vous qui aimez le bien public, ôtez cet obstacle r vous étos le seul qui puissiez le faire. Permette! que César règne à Home;

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ce n'est pas assez, commandez qu'il lo fasse... Tant que Home restera veuve Je ses Pontifes et de son Empereur, tant qu'elle n'aura pas ces deux lumières, les affaires humaines n'iront jamais bien, et la chrétienté ne pourra trouver le repos. Si Home voit l'un de ces deux époux, ce sera bien ; mais si elle les voit tous doux, ce sera mieux encore, iiien de plus heureux et de plus glorieux pour elle. Que le Christ tout-puissant ouvre l'oreille de voire cœur, non à des conseils qui vous plaisent, mais à des conseils prudents, fidèles ai, comme j'ai tout lieu de lecroire, agréables à Dieu. - Venise, lo 29 juin 1306.

Urbain V goûta l;i Icini: du Piiii'jrque cl lui écrivit même pour lui témoigner toute sa reconnaissance ; il l'engagea vivement a venir le joindre, lui dit tout le plaisir qu'il aurait de le voir et de l'entretenir. Sa lettre fut confiée à un ami de l'émirque qui reioumniL < n Italie. Le poète ne la recul qu'en 1308. Les raisons que Pétrarque avait exposées dans sa lettre, Urbain V les méditait depuis longtemps; mais les traits hardis dont cette lettre est remplie, les folles espérances que le poêle avait conçues pour Rome et pour l'Italie firent sur lui une vive impression. Il crut que le temps était venu de mettre la dernière main à l'ouvrage d'Albornos et de conquérir les esprits et les cœurs de la même manière que ce cardinai avait pris les villes et les provinces. I! parla plus souvent de son retour, l'annonça au monde et le fixa même à l'année suivante, après les fêtes de Pâques.

Il envoya à Rome Gaucclin de Pradalho, avec l'ordre de restaurer le palais du Vatican a demi ruiné. Il enjoignit au cardinal Albomos d'armer la citadelle Je Vilerbe, où il se

dos esprits avant d'entrer à Rome, comme la prudence le conseillait. 11 écrivit encore au recteur de la province de Rome, aux sénateurs, au peuple romain, aux chanoines de Saint-Pierre, pour leur annoncer son retour et leur donner

niSTomE n'unants v. 295 des ordres '. Étienne Colonna, le jeune, partit d'Avignon avec une mission particulière du Pape, qui le chargeait sans doute d'aller activer partout les préparatifs qu'on faisait pour le recevoir. 11 prit la route de terre, traversa le Milanais, vint à Lintenio prés Milan, où se trouvait Pétrarque. Ils durent célébrer ensemble les vertus du Pape qui voulait guérir imites les plaies de l'Italie et lui rendre son ancien lustre. Quand le moment de partir fut venu, Colonna dit à Pétrarque : «Ne me chargez-vous pas de dire quelque chose nu Pape que je vais attendre à Home? n Pétrarque répondit : n Présentez-lui mon très-humble hommage, ensuite vous lui raconterez ce trait qu'on lit dans Sénèque : Quand Alexandre se fut illustré par ses victoires, les Corinthiens lut offrirent le titre de citoyen. Ce qui donnait du prix à cette offre, c'est que les Corinthiens ne l'avaient faite qu'à Hercule; c'est là aussi ce qui détermina Alexandre à l'accepter. Cet exemple m'autorise à offrir mon cœur au Pape, quoique je ne sois rien devant lut, parce que de tous lus Papes de ce siècle il est le seul à qui je l'ai offert. S'il demande pourquoi des hommes savants, éloquents, généreux et qui m'ont bien traité, n'ont pu obtenir de moi cette faveur, répondez-lui que, suivant ma manière de voir, il est le seul qui ait fait son devoir *. »

A la nouvelle du retour prochain du Pape, toutes les villes d'Italie s'émurent. Venise, COnes, Pise offrirent a Urbain V leurs galères pour le porter lui et sa cour. Le roi de France, attristé de ce départ et craignant quelque embûche du coté des italiens, offrit au Pape une armée nombreuse. L'empereur Charles IV lui demanda s'il voulait qu'il descendît en Italie pour venir lui préparer les voies, ou s'il armait mieux qu'il vint après lui. Le prudent i'on-

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