‹ Histoire de Bagdad dans les temps modernesChapitre 40 sur 93 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Kévollc de Békir Çou-bàcLy.

A la mort du sultan Ahmed I, celui-ci fut remplacé par son frère Moçtafa I, qu'on déposa au bout de trois mois et qui vit monter sur le trône son neveu 'Osman II, fils d'Ahmed {{''' rébi' I 1027-26 février 1618). Sous le règne désordonné de celui-ci, en 1028 (1619), un individu nommé Békir, simple janissaire de la garnison de Bagdad, devenu ensuite çoûôàchî/\ puis agha de cette troupe, et qui conserva toujours ce surnom de çoû-bâchy , vit croilre son influence à tel point qu'il devint le vrai maître de la province. Toutes les nominations de fonctionnaires locaux passaient entre ses mains, et les aiïaires étaient réglées suivant son avis.

En 1031 (1621-1622), certaines tribus arabes se révoltèrent dans les régions éloignées de la province. Békir, ayant laissé un individu nommé Mohammed pour le remplacer, marcha en personne contre Tennemi. 'Abdallah-Réïs, lils de l'agha des azabs Mohammed Qanbèr, ayant pris, pour l'accom-

son nom,Mahinoûdiyèh,ou encore Djédîdè « la neuve ». Pielro délia Valle la traversa en se rendant de Bagdad à Hilla [Voyages, t. II, p. 234).

1. Sur cette expression, voir iJclin, Du rô(jimc des fiefs militaires dans rislamisine, extrait du Journal asiatique, 1870, p. 47, note 4 du tirage à part.

pagner, la roule du désert, ce même Qanbèr ne se laissa pas éblouir par les bonnes manières de Békir, invita chez lui les chefs des troupes des Azabs et les chérifs de Bagdad et tint conseil avec eux pour détruire l'omnipotence du parvenu qui s'était élevé au rang de tyran. Tous approuvèrent sa manière de voir et se conjurèrent avec lui ; ils se mirent à chercher le moyen de rétablir l'ordre dans la province en détruisant le çoû-bâchij et les acolytes qui soutenaient son pouvoir. Le his de Békir, Mohammed, et son kiaija 'Omar eurent vent de ces dispositions et usèrent de ruse pour les faire échouer. 'Omar vint se jeter aux pieds de Mohammed Qanbèr, et, en pleurant, lui tint ce langage : « Si votre désir intime est réellement de détruire Békir et sa séquelle, venez trouver le pacha dans la citadelle intérieure avec votre serviteur dévoué; j'amènerai une à une toutes les calamités qui l'aviliront, et ensuite on le mettra aisément à mort. »

Ce discours parut étrange à certains hommes pleins d'expérience qui assistaient à la séance; ils y virent une ruse du kiaya 'Omar et dirent que celui qu'il fallait supprimer tout d'abord, c'était le personnage en question, qui était venu se remettre entre leurs mains; mais ils eurent beau éclairer l'esprit de Mohammed Qanbèr, celui-ci, plein d'insouciance, ne tenant nul compte de leurs avis, fit reconduire le kiaya à sa maison avec des flatteries amicales et des attentions gracieuses; ensuite il ceignit l'épée de combat et se rendit, accompagné de ses principaux serviteurs, à la forteresse intérieure, où commandait alors Yousouf-Pacha. Il fit connaître la vérité au gouverneur et se mit à sa disposition pour donner à l'affaire la solution que celui-ci désirait. Yousouf-Pacha fut heureux de cette démarche, qui venait à point, mais il ne pensa pas à faire arrêter sur-le-champ le kiaya et s'occupa de lui conférer un grade, sans doute pour se ménager ses bonnes grâces.

Cependant, profitant du répit qui leur était ainsi maladroitement laissé, les partisans de Békir se procurèrent sur-le-

champ des armes, fermèrent les portes des quartiers et des rues, et se saisirent des endroits qui leur étaient nécessaires; ils attaquèrent le Méïdàn et la citadelle et se battirent sur le mur qui entoure celle-ci. Ils firent pleuvoir une grêle de balles sur les troupes qui suivaient le g-ouverncur et Mohammed Qanbèr, et qui étaient massées sur le Méïdàn; la plus grande partie en fut mise hors de combat. Lorsque le gouverneur fut informé de cette attaque, il se mit à la tête de plusieurs partisans dévoués et sortit sur le Méïdàn. On se battit pendant plusieurs heures. Le résultat fut que les rebelles restèrent maîtres du Méïdàn, et que le gouverneur ainsi que ses troupes furent assiégés dans la citadelle intérieure. Les assaillants installèrent immédiatement des batteries de toutes parts et construisirent des cavaliers {havâlè) pour contrebatlre les murailles.

Voyant que l'événement n'était pas d'accord avec ses espérances, Mohammed-Qanbèr ne sut que devenir, et dans son trouble se raccrocha à une autre branche. Gomme nous l'avons dit plus haut, son fils 'Abdallah-Réïssc trouvait alors au camp de Békir, en route pour combattre les Arabes révoltés; il lui écrivit pour lui faire connaître ce qui s'était passé, lui recommandant de profiter de l'occasion pour détruire Békir et ses acolytes, dans un moment de négligence, en disposant en sa faveur les braves Azabs qui se trouvaient à ses côtés; puis, cela accompli, d'envoyer le reste des troupes en hâte à Bagdad. 11 remit cette lettre à un postillon arabe, lui donna une petite gratification et lui fit traverser le Tigre par une nuit obscure. Ce messager, trouvant trop mince la gratification de Qanbèr et en espérant une plus grande de la part d'un pillard comme Békir, fit tenir la lettre à ce dernier, qui la lut.

Békir assembla immédiatement ses acolytes, leur raconta révénemcnt en détail, s'empara d" Abdallah -Uéïs pendant son sommeil, et le fit mettre à mort en sa présence malgré ses protestations d'innocence. Ses partisans se dispersèrent et s'enfuirent, Békir s'empressa do lever le camp et de revenir

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en hâte à Bagdad; il s'établit à l'occident de la ville. Mohammed Qanbèr, tout troublé par ces événements qui se succédaient rapidement et réfléchissant tristement sur les résultais de sa tenlalive avortée, vit, ainsi que le gouverneur, que l'ennemi jetait un pont sur le Tigre pour passer du côté de la ville. En vue d'empêcher cette manœuvre, on dressa des canons en face du pont en construction; tout à coup, au milieu de cette opération, une balle partie de la rive opposée vint tuer le gouverneur, innocent de tous ces troubles.

Néanmoins la ville résista encore. Pendant plusieurs jours les assiégés répondirent bravement aux ennemis; mais, comme pour justifier l'adage qui dit que « l'assiégé est forcément vaincu », ils finirent par ouvrir la porte de la citadelle et se rendre à discrétion. Les ennemis entrèrent dans laforteresse, tuèrent les uns et firent prisonniers les autres. Ils pillèrent l'arsenal [djèbè-khanè) conservé depuis la conquête de Suléïman, ainsi que tous les biens des particuliers, et mirent le feu à l'intérieur et à l'extérieur de la citadelle. Des musulmans qui se trouvaient à l'intérieur de celle-ci, les uns s'enfuirent dans le désert, les autres restèrent prisonniers. Mohammed Qanbèr et ses serviteurs se trouvèrent dans cette dernière catégorie ; ils furent conduits devant Békir : le vainqueur lit prendre Qanbèr, l'attacha sur un pilori dans une barque menée par deux hommes, le fit enduire de naphte et brûler vif au milieu du Tigre.

Quant à ses partisans, on les punit de divers supplices : les uns furent jetés dans du fumier, les autres attachés sur un gibet et promenés à dos de chameau, les autres exilés. Ces atrocités rappelèrent aux habitants de Bagdad les calamités du temps d'Houlagou et de celui de Timour. Quand la ville fut entièrement tombée entre les mains de Békir, celui-ci s'occupa de rechercher partout et de rassembler ses propres partisans, en supprimant ses adversaires. Cette même année, le mufti de Bagdad, Molla-Agha, qui avait des parents parmi les Azabs, fut mis à mort par l'ordre du rebelle, qui ne réfléchit

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pas que ce magislrat, interprète de la loi canonique, tenait la place des khalifes abbassides et que ce détail augmentait l'horreur causée par son forfait.

A la suite de ces désordres et de la révolte déclarée de Békir Çou-bâchy contre l'autorité de la Porte, les fidèles sujets du sultan qui le purent, émigrèrent, et les autres, pauvres et impuissants, restèrent malgré eux dans le pays, pieds et poings liés. Les cultures furent négligées; le manque de pluie empocha les récoltes d'être abondantes. Du côté du Nedjd, également, certaines tribus du désert virent périr leurs bêles de somme par suite de la disette; ces pauvres gens, poussés par la famine, se rendirent à Bagdad et vinrent crier la faim dans les rues el les bazars; ils pillèrent les provisions qu'ils aperçurent, et se nourrirent même de la chair de charognes qu'ils trouvèrent à la voirie. Les gens de la province, très affeclés de cette misère, décidèrent que jusqu'à l'arrivée de temps meilleurs chaque riche donnerait lliospilalité à plusieurs pauvres. Ce qui fut fait; mais les Arabes ne se contentèrent pas de cette aumône, et recommencèrent à parcourir les rues dans une agitation extraordinaire. La famine en vint à un point tel qu'on prétendit avoir vu certains pauvres se nourrir de la chair de leurs enfants.

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