ARRIVÉE DU SULTAN MOUUAU IV ET CONQUÊTE DE LA PROVINCE
Le 8 rébi' II 1047 (30 août 1637), le sullan, suivanl la règle suivie pur la famille d'Osman, déploya le loiujli ou queue de
cheval en face do V arsenal [dJrbf'-kMnr); sa lente resta une semaine dressée à Sciilari. Le 23 zou '1-qa'dé (8 avril 1638), il passa lui-même en grande pompe de l'autre côté du Bosphore, resta vingt-neuf jours sous la tente, puis, en lOiH (commençant le 15 mai 1638), il arriva dans la plaine d'Orfa (Édesse). Le père de notre auteur composa, pour le féliciter à cette occasion, une ode dont voici le commencement :
Le plaisir que cause la grâce divine, quel que soit le tempérament auquel elle s'applique, en fait bon gré mal gré un tempérament heureux,
La porte du Dispensateur de la grâce est ouverte grâce à l'existence du Qàh^ . Tout ce qu'il désire est fait selon son désir. (Mètre modjlass.^
L'hémistiche suivant, en particulier, donne la date de Tévénement :
Que la roule et la campagne soient toujours bénies pour lui!
Le calcul de la valeur numérique des lettres donne lOiS.
C'est à Orfa que mourut le grand- vizir Béïrâm Pacha; le sceau de l'empire fut remis au vizir Tayyâr Mohammed-Pacha, chargé du poste de gouverneur militaire de Mossoul. L'armée turque gagna Mossoul, puis, traversant les plaines, vint camper devant la forteresse de Bagdad. Dans le mois de rédjeb (novembre 1638), on s'empressa, contrairement à ce qui s'était fait auparavant et d'après l'avis du nouveau grand-vizir, de dresser des parapets [mètèris] du côté de la Porte Blanche (Aq-Qapou). La même nuit, on mit en batterie vingt canons de siège que l'armée avait amenés avec elle ; on dressa ces pièces
1. C'est-à-dire du Prophète, qui a vu Dieu à la dislance de deux arcs
dans la batterie du grand-vizir, dans celle de l'amiral Mouçtafa-Pacha et dans celle de Hoséïn-Pacha, gouverneur militaire de l'Anatolie; au matin le feu commença et effraya le parti ennemi; bientôt le chant des fusils s'accorda avec le refrain des flèches. Les chefs persans enfermés dans la citadelle, ne pouvant tenir la campagne, s'en consolaient en pensant que leur général allait arriver sans tarder; en outre, comme ils étaient persuadés que l'armée impériale, s'approchant de la rive du Tigre, irait, comme l'avait fait Ilùfyzh-Pacha, dresser ses tentes du côté de la Porte Noire (Qara-Qapou) ', ou comme Khosrèv-Pacha, s'installer du côté de la Porte du Grand-Imàm, ils avaient extraordinairement fortifié ces deux points; mais l'événement fut tout autre. En outre, le silihdàr Mouçtafa- Pacha, commensal du sultan, ayant dressé ses tentes et ouvert le feu dans la région de l'ouest, pour causer des dégâts à l'intérieur de la citadelle, cette disposition jeta le trouble dans l'esprit des chefs persans. Cet officier, en effet, étant parvenu en peu de temps à l'endroit appelée Tour de la Victoire (Fath-Qoullèsi), détruisit cette fortification à coups de canon*, de sorte que la moitié restante de cette tour fut occupée par l'armée assiégeante.
Malgré la résistance des Persans et leur feu bien nourri, le grand-vizir détruisit la Porte Blanche, Ilasan-Agha, agha des janissaires, la tour de Djighâl-Zâdè, l'amiral Mouçtafa-Pacha et rioséïn-Pacha chacun deux autres tours. Le canon réduisit la forteresse à abandonner la résistance; le fossé, malgré sa
1. On voit, par le plan de Tavernier, que la porte sud, nommée Qarajilyq-qopij on « porte obscure », s'appelait alors parfois Qara(iapij « la porte noire ».
2. L'artillerie de l'armée ottomane était clii'i£!;éc « par un habile homme appelé Signor Michacl qui passait pour Franc, quoiqu'il fût né en Candie. Il se donna au Grand Seigneur Sultan Anuiral ijuand il alla assiéger Bagdad en 16::i8. » Tavernier, Voyages, t, I. p. L'88. .\près la prise de la ville, cet artilleur fil restituer aux Capucins leur logis, dont les Oltouians s'étaient emparés. Ces religieux, par reconnaissance, en écrivirent en France ;i VÉininrnce gri^c, le fameux Père Joseph, qui par le crédit du cardinal de Iticlu^lieu obtint du roi des lettres de noblesse pour ce signor Michaél. Cf. Tavernier, ibid., p. 289.
DANS LES TEMPS MODERNES 7i
profondeur, fut comblé par le jet de débris, et le sultan donna à plusieurs reprises l'ordre à l'armée turque de monter à Tassant; mais le grand-vizir, croyant qu'on avait creusé un nouveau fossé et élevé une muraille toute fraîche à l'abri du premier rempart, dans l'intention de résister à l'assaut et de repousser l'ennemi, retarda l'attaque et prétendit qu'il était nécessaire de prendre la ville au moyen de cheminements {}7if'tt'ris). C'est ainsi qu'il modéra la fougue du sultan.
Lorsque les drapeaux ottomans parurent sur la tour de la Victoire, le feu des troupes turques tint les Persans à distance; on s'y battit pendant trente-neuf jours. Le 17 cha'bân (23 décembre 1638), à midi, pendant que chacun faisait la sieste, des deux côtés des enfants perdus [sèrdèn-guètchtilèr]^ s'interpellèrent et se firent des plaisanteries. Les Turcs escaladèrent les endroits déserts qu'ils avaient en face d'eux et firent feu sur leurs adversaires. Les différents vizirs, au bruit de cette fusillade, croyant que, pour une raison quelconque, on montait sérieusement à l'assaut du rempart, se rendirent en hâte chacun à sa tranchée et envoyèrent des renforts. Le grand-vizir, ayant, sans réUéchir, mis le pied sur le terrain de la lutte, fut atteint à la tête par un boulet et tué sur le coup; on l'enterra dans le voisinage du mausolée du Grand- Imâm. Quand le sultan apprit la nouvelle de ce trépas subit, il prononça une prière pour l'âme de son premier ministre et confia la dignité de grand-vizir à l'amiral Mouçtafa-Pacha. C'est ainsi que se passa cette journée.
Du côté opposé les Persans ne purent tenir^ malgré leur zèle pour la défense de la place; voyant que la partie était perdue par suite de l'insuffisance de leurs moyens, ils furent
1. Du temps de Niebuhr, on appelait ainsi « toutes sortes de gens qui se présentent seulement, et qu'on mène d'abord directement contre l'ennemi, sans les instruire auparavant beaucoup, comment ils doivent se servir des armes, qu'on leur donne à la main. Mais après un couple de mois, car les campagnes ne durent guère plus longtemps, tous ceux qui n'ont pas pris eux-mêmes leur démission, reçoivent leur congé. » Voyage en Arabie, t. II, p. 266.
plongés dans le désespoir. Bektâch-Khân, Khalîl-Kliân, Naqdî-KhâQ, 'Alî-Yâr-Khàn et Mîr-Fèllàh se réunirent en un conseil où chacun émit son opinion; tous furent d'avis qu'il fallait se rendre. Le siège avait duré juste quarante jours; le 18 cha'bân (26 décembre) au matin, Bektâch se rendit devant le sultan et obtint son pardon et celui des autres khâns.
Les autres Persans ne voulurent pas d'abord se rendre et manifestèrent l'intention de résister, sous les ordres du fils de Mîr-Fèttâh ; néanmoins, ils reçurent leur pardon par lettre, avec celte différence que, pour enlever la suspicion qui s'attachait à eux depuis qu'ils avaient rompu traîtreusement le pacte dans l'affaire deRéwân* qui avait eu lieu précédemment, ils reçurent l'autorisation de se rendre à la cour de Perse après avoir jeté leurs armes. Mais ces infortunés, au lieu de de profiter de la capitulation qui leur était offerte, se rassemblèrent du côté de la Porte Noire, refusèrent de rendre leurs armes et recommencèrent la lutte. Environ deux mille d'entre eux périrent; deux mille autres, s'étant réfugiés dans une tour, y résistèrent un jour et une nuit; mais leur force fut brisée par les troupes ottomanes. On pensait que les khàns dont nous venons de parler avaient trempé dans leur résistance : aussi on les fit tous prisonniers et on les amena devant le sultan; les principaux d'entre eux furent emprisonnés dans la tente du kiaya des portiers, et les autres désespérèrent de la vie.
Cette conduite des Persans fut cause d'un grand désordre ; les dilTérents corps de troupe de l'armée pillèrent les habitants de la province et détruisirent les biens des particuliers. Bektâch-Khàn, dégoûté de la vie par suite du chagrin qui l'avait envahi, s'empoisonna. Il avait gouverné sept ans. On fit parvenir ce qu'il laissait à Huséïn-Kliân, chef des Loiirs, son beau-père, et on lui conduisit sa famille. Les kh;\ns emprisonnés furent envoyés du côté de Diarbékir.
1. Il faut probablement lire Erivanet y voir une allusion à la rapitiilalion (le cette place, le 1<^' avril 163G. Cf. Ilammcr, op. laud., I. IX, p. 287.
La tente du sultan fut déplacée et dressée dans le voisinage de la Porte du Grand-Imam. Pendant ce temps, par suite de circonstances inconnues, le feu prit k la poudrière (r^^V^A^^khanè) de Bagdad; elle sauta, détruisit les constructions et la muraille de la citadelle intérieure, et tua beaucoup d'innocents qui étaient dans les environs. Cet événement fut cause de la destruction totale des Persans, car on le leur imputa, et, par l'ordre du sultan, non seulement ceux qui se trouvaient dans la ville, mais encore ceux qui étaient dans les environs, furent passés au fil de l'épéc. Puis le sultan, ému de pitié, pardonna.
CHAPITRE VII Les gfouverneurs {généraux ottomans de 1048 (1C38) à 1088 (1G77).
GOUVERNEMENT DU VIZIR IIASAN-PACnA
Après la prise de la ville, Mourâd IV fil réparer la coupole et la mosquée du Grand-Imam Abou-Hanîfa et fit inscrire sur des registres les serviteurs de ce temple. De même il fit renouveler la coupole et la mosquée d"Abd-el-Qàdir el-Gîlânî, fixa le nombre des serviteurs qui devaient y être attachés et détermina les conditions de cette fondation pieuse. Il leva des troupes régulières indigènes [yèrlii qoul) en nombre suffisant pour défendre la province, et organisa, pour former la garnison de la ville, une armée choisie composée d'environ soixante-dix à quatre-vingts odas (chambrées ou compagnies), tirée des sipâhis ou troupes à cheval des beuluks, des janissaires do la capitale, des canonniers et des armuriers {djèbcdji).
Il confia le gouvernement de la ville à Kulchuk Hasan-Pacha, ancien agha des janissaires.
Le premier soin du nouveau gouverneur fut de rappeler les habitants dispersés qui avaient émigré à l'étranger, ainsi que des oiseaux tombés en captivité; il lit planter des vignes et des jardins, et construire des mosquées et des écoles. Ce pacha, connu par sa bravoure, était Albanais d'origine. Son gouvernement fut heureux; il dura quatre mois et quelques jours, depuis les derniers jours de cha'bàn 4048 (premiers jours de l'an 1639) jusqu'au 4 moharrem 1049 (7 mai 1639).