CHAPITRE XI
Suite des pachas maiuloiiks. — 'Ali, Suléïmùn III, 'ALdullah et
Sa'îd.
Après la mort de Suléïmân II, 'Ali-Pacha, de race abaze, un de ses affranchis devenu son gendre et son qapou-kiaija, qui avait déjà le grade de mirmiran^ fut nommé gouverneur. Grâce à son courage personnel qui lui permit d'accomplir luimême ses menaces, son gouvernement fut une période de tranquillité parfaite ; mais son caractère vif et incapable de réflexion, sa prodigalité extrême, son tempérament dissipateur anéantirent en peu d'années les trésors que Suléïmân avait mis vingt ans à réunir. En outre, il fît périr de nombreux innocents sous le plus futile prétexte; mais dans le milieu du mois de djoumâda II 1222 (fin août 1807), il périt lui-même d'un coup de poignard empoisonné traîtreusement porté par un assassin '.
1, Id. opus, t. IJ, p. 406 et suivantes. Cela se passait en 1210(1795-96)» Cf. MafMi\ip. 21.
2. Rousseau avait connu personnellement 'Ali-l\iclia. A la mort de
Dès que son kiaija, qui était en même temps son neveu ' ol qui portait comme plusieurs de ses prédécesseurs, le nom de Suléimùn-Pacha, apprit sa mort, il mit en prison immédiatement le meurtrier et ses complices, se lit proclamer lieutenant de la province à l'unanimité des suffrages^ à litre jtrovisoire et en attendant l'arrivée du firman destiné à régler la situation, et condamna à mort les meurtriers en vertu d'un jugement rendu selon la teneur de la loi canonique. Ensuite il sollicita de la Porte, en appuyant sa demande d'une pétition générale, l'investiture des gouvernements de Bagdad, de Bassora et de Chéliri-zor, en s'engageant à payer la somme de dix mille bourses, dont la moitié provenait des dettes laissées par feu Suléïmân II et qu"Ali- Pacha, malgré ses engagements, n'avait pas acquittées, et dont l'autre moitié était due par 'Ali-Pacha lui-même.
En apprenant la mort d" Ali-Pacha, la Porte lui nomma pour successeur Ghâlib-Pacha, ancien grand-vizir, alors gouverneur d'Erzeroum, en lui conférant également le grade de sèraskièr ou généralissime d'Anatolie. Suléïmân-Pacha, ne
Suléïmâu-Pacha, « il se forma contre 'Ali une puissante cabale, qui avait pour chefs l'aglia des janissaires et divers autres olflciers de marque : mais, maître du trésor et soutenu des Arabes que ses libéralités avaient attirés dans son parti, 'Ali parvint à détruire ses ennemis, et se fit ensuite confirmer par la Porte par le gouvernement de la place... Dans les premiers jours de son installation, il l'ut pourtant accusé d'aimer un peu trop à répandre le sang... On peut dire néanmoins qu'Ali-Pacha est humain, et comme il est bon musulman, il a une morale saine, le cœur droit et exempt de cupidité, mais non pas d'ambition ; au contraire, il roule constamment dans sa tète des projets d'agrandissement. Aussi est-il courageux, brave, et distingué par un goût décidé pour la guerre. Peut-être aurais-je dit que c'est un homnic doué des meilleures qualités, si la bigoterie et le fanatisme ne ternissaient l'éclat de celles qu'il possède. » {Description dupachalik de Bagdad, p. 22 et suivantes.) La date de 1222 (1807) est fixée par trois chronogrammes du poète Kétchédjizâdè 'Izzèl-Molla, que l'on peut voir dans son divan imprimé à Boulaq, en 1255, pages 12, 16 et 21 ad calccm do la partie consacrée aux tarîkhs funéraires. C'est par erreur que le MaLdli\ p. 34, donne la date de 1221.
1. «Tout jeune, peu versé dans les alfaires, lier, mais probe, affable, et aimé par son maître avec lequel il a quelque parenté u, tel est le jugement porté par Rousseau (op. laud., p. 25) sur ce personnage.
voulant pas rester sous le coup de cette nominatiou qui le frustrait de ses espérances, se hâta d'envoyer à Mârdîn, qui était alors placé sous l'autorité des gouverneurs de Bagdad, uu certain nombre de soldats sous les ordres de son frère de lait Ahmed-Bey auquel il avait donné des instructions spéciales. Féiz-ullâh-Efendi, mutésellim ou agent financier nommé par Ziyâ Yoûsouf-Pacha, était sur le point de partir pour Bagdad ; mais quand il apprit l'arrivée à Màrdin des troupes chargées de barrer la route au nouveau gouverneur et à ses agents, il gagna Kerkoùk par un chemin détourné : ce fut sans succès, car il y fut arrêté par l'ordre du mutésellim Aq Kerkoùk. Lorsqu'on le fouilla, on trouva sur lui le houyouroultou de Ghâlib-Pacha qui lui conférait la préfecture de Bagdad, ce qui le fit maintenir en état d'arrestation. Mais tandis que d'un autre côté Suléïmân-Pacha se mettait en état de rébellion, de l'autre il parvenait, grâce à une prodigalité bien entendue, à faire croire à sa loyauté et à son obéissance; de sorte que, devenu tout à coup innocent aux yeux des ministres de la Porte, il atteignit le but qu'il s'était proposé, de remplacer son oncle maternel. Ce gouverneur était, de sa personne, doué de belles qualités, juste, équitable, généreux, instruit dans la loi et la religion, doux, bienfaisant, affable ; il fit disparaître certains abus anciens et nouveaux, tels que l'excise municipale [ihtisnb)^ le droit de recouvrement [rèsm-i tahçiliyyé), le droit d'huissier [khidmèt-i mubdchiriyyé)^ la confiscation, la saisie des héritages [zabt-i mukhallafdt) ; il supprima la peine de mort, excepté quand elle était prononcée en vertu du talion {qiçdç)', il se proposa pour modèles, en toute occasion, les Hanéfites, et fit payer sur son trésor particulier des pensions suffisantes aux cadis de Bagdad ainsi qu'aux autres cadis et ?iâïbs, au lieu des revenus incertains qu'ils tiraient de leur casucl. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que, malgré la suppression de ces taxes et de ces revenus importants, les rentrées du Trésor arrivèrent à dépasser plusieurs fois ce qu'elles étaient jadis, et qu'en dépit de
l'interdiction de la peine capitale et des tortures prohibées par la loi canonique, les vols, les brigandages et autres faits regrettables diminuèrent énormément; le peuple demeura dans la tranquillité la plus parfaite.
Malgré toutes ces belles qualités, l'isolement dans lequel il voulut se tenir, trompé par l'imprévoyance de son jeune âge, et les suggestions de certains de ses compagnons à la vue courte, amenèrent des calamités qui se succédèrent et qui finalement amenèrent sa déposition, puis, comme il avait fait mine de se révolter, sa mort, avant qu'il eût atteint l'âge de trente ans. Voici quelques détails sur ces événements.
Dans l'intention de châtier et de détruire la tribu arabe de Zafir', qui s'était transportée sur le territoire d'Orfa, ainsi que les clans des Yézidis qui, profitant de la forte situation qu'ils occupaient dans la province de Diarbékir, avaient toujours refusé de se soumettre et ne se privaient pas de battre la route de Bagdad, Suléïmân-Pacha rassembla une armée considérable et se transporta en personne sur le territoire de Diarbékir. Mais, bien qu'il eût pillé et dévasté les propriétés des Yézidis et eût réduit en esclavage un grand nombre de leurs enfants, il ne parvint pas à les détruire, et n'ayant pas non plus réussi à châtier la tribu de Zafîr, il s'en retourna sans plus de succès.
Cette campagne, entreprise sans autorisation, cet envahissement d'une province limitrophe par une armée considérable effrayèrent les ministres de la Porte. Ceux-ci profitèrent de ce que, malgré ses engagements, Suléïmân-Pacha mettait de la
1. La tribu de Zatïr, une des plus considérables du Nedjd, avait fui dans la direction de T'Irâq pour ne pas payer aux Wahhabites la dîme de ses troupeaux de moutons et de ses bêtes de somme, ni pactiser avec eux. Leschéïkhs des Montéfiiis favorisèrent rentrée de ces Bédouins sur le sol ottoman, en apparence pour rendre service aux gouverneurs de Bagdad et diminuer la force des Wahhabites, mais en réalité pour accroître leurs propres forces et s'appuyer sur les nouveaux venus pour se défendre contre les Turcs. On les loua beaucoup de leur conduite, mais ce fut là la cause des difficultés du gouvernement de Bagdad avec celte tribu de Zafîr. Thâbit-Efendi, op. laud., p. 24, note. Cf. Matâli\ p. 40, qui fixe la date de 1224 (1809).
166 HISTOIRE DE BAfiDAD
négligence à acquitter les sommes dues par ses prédécesseurs, pour envoyer à Bagdad, en qualité de commissaire extraordinaire, Mohammed Sa'ld Hâlèt-Efendi, ancien réïs id-kiittâb ou ministre des affaires étrangères (1225=1810). Fils du cadi Huséïn-Efendi de Crimée, il avait débuté par être un des serviteurs attachés au bureau duchéïkh-ul-islam Chékîf-Efendi; tout en remplissant les devoirs de sa charge, il avait complété ses études. Après la mort de Chékîf-Efendi, il fut employé par Mohammed Réchîd-Efendi, directeur des cérémonies de la cour, en qualité de yamaq ou apprenti attaché au gardien du sceau de ce département, puis il erra de bureau en bureau pour finir par devenir secrétaire chez Callimaki-Oghlou,drogman de TAmiraulé, oii il se lia avec les Phanariotes ; on le retrouve peu de temps après ambassadeur à Paris, puis réïs ulîmttâh, destitué et envoyé en exil sur la plainte de l'ambassadeur de France, rappelé et enfin envoyé à Bagdad'.
Cette mission, sur laquelle la Porte comptait, échoua complètement. Les avis et les admonestations de Hâlèt-Efendi n'aboutirent à aucun résultat. A peine arrivé, il dut s'en retourner; mais sur sa route, il s'arrêta à Mossoul, se mit d'accord avec le fils d"x\bd-ul-Djélîl et 'Abd-ur-Rahmân-Pacha, gouverneur de Suléïmânniyyé, qui lui amena des troupes s'élevant à plus de dix mille hommes et composées de cavalerie et d'infanterie. Après avoir choisi pour lieutenant le khaznadar 'Abdullah-Agha, affranchi de l'ancien Suléïmân- Pacha et l'un des hommes les plus remarquables de Tépoque, il revint sur Bagdad avec les forces dont il pouvait disposer. Sulé'ïmân-Pachavint à sa rencontre avec toutes ses troupes; au bout d'un certain nombre d'engagements, 'Abd-ur-Rahmân fut contraint de se retirer et le gouverneur de Bagdad était resté maître du champ de bataille lorsque, sans cause appréciable, ses troupes se débandèrent pendant la nuit; saisi de surprise, il ne sut s'arrêter à d'autre parti que de s'enfuir immédiatement avec une faible escorte composée do quinze 1. Djewdet-Pacha, Tâvikh, t. XT, p. 5.
itch-aghas, sans savoir de quel côté il se dirigerait; enfin il prit la direction de la rivière Diyâla, avec l'intention probable de g-agner la frontière persane ; mais il fut trahi et mis à mort par la tribu arabe des Défâ'î', qui habitent sous la tente dans cette région. Sa tête fut envoyée à Constantinople, où elle arriva le jeudi 10 chèwwal 1225 (8 novembre 1810)'.
En vertu do ses pleins pouvoirs, le commissaire impérial nomma 'Abdullah-Agha en qualité de lieutenant, fonctions qu'il ne tarda pas à transformer en celles de gouverneur, en lui remettant la nomination en blanc qui lui avait été expédiée de la capitale. Il lui apprit comment on gouvernait une province; puis il s'en retourna à Constantinople d'où il lui fit expédier, dans le milieu de rébi' I 1226 (commencement d'avril 1811), un ordre impérial qui le constituait gouverneur en toute indépendance, ainsi que des présents qui lui furent apportés par un certain 'Ali-Bey'. 'Abdullah gouverna pendant deux années consécutives. Au bout de ce temps, il rassembla une armée nombreuse et marcha contre la tribu des Montéfiks dans l'espérance de s'emparer de Sa'îd-Bey, fils de Suléïmân -Pacha, qui s'était réfugié auprès de ces Bédouins, se trouvant peu en sûreté sur le territoire ottoman. A la première rencontre, les mamlouks qui faisaient partie de l'armée d"Abdullah, songeant qu'il était indigne pour eux de prêter la main au meurtre assuré du fils de celui qui les avait nourris de son pain et accablés de ses bienfaits, passèrent à l'ennemi sans enlever la mèche du bassinet, drapeaux et guidons en tête. Quand les autres corps de troupes virent la défection des mamlouks, ils commencèrent également à passer du côté de Sa'îd-Bey, régiments par régiments, etbataillons par bataillons. L'infortuné 'Abdullah-Pacha, entouré seulement de son
1. Dafâfi'a, dans le MaldW, p. 42. D'après cet ouvrage, Suléïmân s'était enfui dans le désert à la recherche de Hamoùd benThàmir, chéïkh de la tribu des Montéfiks, lorsque les Bédouins chez lesquels il était descendu un soir trahirent les droits de l'hospitalité et le mirent à mort.