Chânî-Zàdèh, t. II, p
kiaya, Tâhir-Agha, et de cinq à dix serviteurs, songea tout d'abord à s'enfuir à Bagdad; mais, sur les assurances que lui donna Mohammed, frère de Hamoûd l'aveugle, cheikh des Montéfiks, il se décida à demeurer daus une maison appartenant à cette tribu. Mal lui en prit, car il fut mis à mort au bout de peu de jours, sur les instances de Hamoùd.
'Abdullah, simple mamlouk que Suléïmân-Pacha l'ancien avait acheté pendant qu'il était mutésellim de Bassora, était ignorant et naïf; mais il était de sa nature généreux, libéral, brave et doux ; en outre, il mit tous ses efforts à s'attirer les bonnes grâces de la Porte et à se montrer soumis à ses ordres. Son excès de confiance dans son kiaija fut la cause de sa perle.
Sa'îd-Bey le remplaça, et chacun n'eut qu'à se féliciter de son gouvernement, à l'intérieur et à l'extérieur. Il aimait passionnément les jeux et les divertissements; il prenait plaisir à la société des femmes ; son temps rappela la belle époque du khalife Amîn, fils de Hâroûn er-Rachîd. D'un autre côté, les affaires du gouvernement ne parurent plus à ses yeux que de vaines futilités, et la direction en passa aux mains de sa mère, de ses domestiques et de ses eunuques, ainsi que des femmes qui l'entouraient. Les partisans dévoués de l'empire ottoman, tristes et chagrins à la vue de cet état de choses, étaient laissés dans l'oubli. Ces circonstances finirent par amener sa perte.
Au début de son gouvernement, Dàoud-Efendi, son beaufrère*, ancien dèftèrdâr ou contrôleur des finances, avait été choisi par lui comme kiaya et s'était mis incontinent à s'occuper avec zèle de ses nouvelles fonctions; malgré cela, dès l'arrivée du nouveau gouverneur à Bagdad, Dàoud-Efendi fut brusquement destitué sans cause apparente, et reçut l'ordre.
1. C'est lui (]ui devint plus lard célèbre sous le nom de Dùoud-Paclia. 11 était né probablement en 1188 (1774); il vint à Bagdad à l âge de onze ans ; esclave géorgien, il fut acheté par Mouçlafa-Hey cr-Rabî'î, qui le vendit à Suléïmân-Pacha; ce futle commencement de sa fortune. A vingtsept ans, il était hhaznaddr du gouverneur. C'est en 1229 (ISl/i) qu'il fui choisi comme kiaya et chef de l'armée (MallàV, p. 44).
sans ménagemenls ni égards, de demeurer dans sa maison. Voici ce qui s'était passé dans l'intervalle. Le gouverneur, suivant l'ancienne coutume, avait laissé son Idaya à la têlo de Tarméo, remettant à plus tard son entrée solennelle dans la ville, et tout fier de son succès se rendit droit au palais et entra chez sa mère. Mais celle-ci, au lieu de le bien accueillir, le traita durement en lui reprochant d'avoir choisi pour kiaya un de ses pires ennemis, et exigea le renvoi immédiat de Dûoud, en menaçant son fils de le renier. Sa'îd essaya de convaincre sa mère de l'excellence de son choix : « Si mon père, lui ditil, a adopté cet homme pour son gendre, c'est que c'était un de ses esclaves ; c'est mon beau-frère et dans tous les cas il est mille fois préférable à un étranger. En outre, le destituer sans motifs, alors qu'il a toujours servi loyalement et qu'il continue à le faire, cela pourrait amener gratuitement le refroidissement des partisans de notre cause. De grâce, ma chère mère, renoncez à cette idée et laissons les choses dans leur état actuel. » Son insistance fut en pure perte, et il se décida, ne pouvant faire autrement, à publier la destitution de son kiaya. Celui-ci venait à peine de faire son entrée dans la ville, avec un équipage splendide, qu'il apprit sa révocation; aussitôt, laissant là son cortège, il se retira chez lui, tout confus et honteux.
La conduite du pacha et de sa mère contribua à éloigner de leur entourage les gens dont l'expérience leur aurait été utile et à élever, au contraire, les beaux parleurs et les flatteurs. Les affaires de la province furent en désordre, et le peuple resta sans appui; l'argent comptant fut dilapidé, et les rentrées des taxes devinrent insignifiantes. La lassitude s'empara de tout le monde. Dâoud-Efendi, après l'affront qu'il venait de subir, s'était d'abord tenu à l'écart et gardait le silence; mais bientôt, mis hors de lui par les moqueries d'un certain Ilammâdi-Agha, âme damnée du gouverneur, qui sortait de la basse classe, il perdit patience, réunit autour de lui un certain nombre de mamlouks mécontents, sortit de la ville le
170 HISTOIRE DE RAfiDAD
12 rébi' I 1231 (il février 1816) sous le prétexte d'une partie de chasse et gagna Suléïmâniyyé. Là, se trouvant en sûreté, il demanda à la Porte le gouvernement de Bagdad.
Hâlèt-Efendi, depuis la mission qu'il avait remplie dans rirâq, était devenu à Constantinople atâbèg-i dèvlèt et s'était réservé spécialement l'examen des affaires de la Mésopotamie. Un Israélite de Bagdad, nommé 'Azra, frère du fameux Hézéqiel qui était le banquier de Râlèt-EfencH, avait demandé au gouverneur de la province le poste de chef des banquiers et changeurs de Bagdad; mais comme le syndic titulaire de cette corporation était parent par alliance de cet Itammâdi- Agha, l'âme damné du pacha et de sa mère, sa demande ne fut pas agréée. Cela déplut fort à Ilâlèt-Efendi, qui fut douloureusement affecté de l'échec subi par le frère de son banquier juif, et il chercha dès lors le moyen de perdre Sa'îd-Pacha.
Il arrivait parfois qu'en cas de nécessité le gouvernement local était autorisé par la Porte à frapper de la monnaie de cuivre. A l'époque où nous sommes arrivés, l'ordre fut donné de battre une certaine quantité de monnaie de cuivre, et le juif 'Azra fut chargé de cette opération. Profitant de la négligence et du manque d'attention du gouverneur et de ses officiers, cet Israélite fit graver le nom de Sa'îd-Pacha à la place qui aurait dû être occupée, sur l'avers des pièces, par le toughrâ ou chiffre impérial. Lorsqu'il présenta au gouverneur le modèle de cette monnaie, celui-ci en fut tout troublé et donna immédiatement l'ordre de modifier la suscription des monnaies, mais en pure perte, car une certaine quantité de ces pièces de cuivre avait déjà été expédiée par le banquier à son frère Ilézéqiel, qui put affirmer à llâlèt-Efendi que Sa'îd avait battu monnaie en son propre nom et prouver son dire en produisant les pièces qu'il avait reçues.
A la suite de cet incident, Sa'îd fut destitué, et son frère de lait Ahmed-Bey fut chargé do l'intérim, en attendant l'arrivée de Dâoud-Efendi,dontla demande venait d'être approuvée par
la Porte '. Mahmoùd-Pacha, gouverneur de Suléïmâniyyé, aida de SOS troupes la marciie du nouveau gouverneur des trois provinces de T'Iràq; Sa'îd essaya de résister en appelant à son secours Ilamoûd l'aveugle, cheikh desMontéfiks, avec toutes ses tribus; mais la valeur de ces Arabes ne tint pas devant celle des autres nomades de la province, secondés vaillamment par les Kurdes do l'armée de Mahmoùd-Pacha, et les mamlouks, dont la solidarité ['açabiyyèt) ne s'était pas encore démentie une seule fois, abandonnèrent le parti de Sa'îd-Pacha. Les troupes de Tlamoùd, bonnes pour la parade, ne furent plus d'aucune utilité; Sa'îd, suivi de IlammAdî, n'eut d'autre ressource que de se jeter dans la citadelle intérieure. Dâoud- Efendi, à qui l'on venait de décerner le titre de vizir, fit à Bagdad une entrée pompeuse le 5 rébi' 111232 (22 février 1817) dans l'après-midi, et arrivé au faîte de ses désirs, fit saisir et mettre à mort son prédécesseur entre les bras de sa mère, en exécution des ordres de la Porte; la tôle de cet infortuné fut expédiée à Gonstantinople, oii elle arriva dans le milieu de djoumc^da I 1232 (fin mars 1817) ^