‹ Histoire de Béarn et du pays basqueChapitre 4 sur 20 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

lement de Pau , dirigé surtout par notre illustre Marca, l'un de ses présidens, travailla d'une manière sage et discrète à faire prévaloir l'ancienne religion. Si ce corps de magistrature , en imposant des restrictions au culte public de la réforme , ne parut pas toujours conserver un juste équilibre, on put regarder sa conduite comme prudente et protectrice à l'égard de ceux même qui pouvaient s'en plaindre. Les religionnaires de Béarn avaient besoin d'être protégés contre leur propre effervescence , dans un temps où le Béarn respirait de toutes ses infortunes, et où de stériles manifestations n'auraient pas tnanqué d'appeler les rigueurs de Richelieu, alors vainqueur de la ligue protestante sur tout le royaume. L'union sans doute ne s'établit pas entre ceux des deux cultes, mais le calme renaissait; la dissension ne passait plus les limites des inimimitiés locales ou privées; de sourdes tentatives de rébellion qui pouvaient encore se faire jour, étaient soudain comprimées par leur impuissance même.

Puis il s'opéra un bien grand nombre de conversions. Dans les premiers temps qui suivirent le passage du Roi à Pau, plus de vingt mille hommes, en général habitans de la campagne, étaient revenus à la foi de leurs pères; cinq mille personnes avaient suivi une procession solennelle à la chapelle vénérée de Bétharram. Plus tard , une conversion qui eut un grand re-

tontissement vînt ajouter aux triomphes de la foi en Béam.

Martin, était un vertueux ministre, parvenu à rage de 70 ans et comptant plus de 3'j ans de prédication; il demeurait à Castets où ses vertus étaient en juste renommée. Son fils, âgé de vingt ans, était destiné à le remplacer dans le ministère de Terreur; mais ce jeune homme, placé au collège des barnabites de Lescar, se laissa convertir à la foi , et résolut de prendre rhabit religieux. Son grand désir était de ramener son père à la même conviction; de faire passer dans Tâme paternelle la nouvelle résolution qui faisait sa joie. Après deux années de rigueur inflexible, le vieux ministre consentit à recevoir les lettres de son fîls; puis il consentit à le recevoir, à l'entendre; il lui ouvrit sa maison, son cœur, sa conviction toute entière. Martin avait une grande réputation de savoir, d'éloquence et de vertu en Béarn; sa conversion, dont il publia les motifs, eut beaucoup d'éclat et dut exercer beaucoup d'influence sur le grand nombre de Béarnais qui rentrèrent alors dans le sein de l'église. Il fit son abjuration entre les mains de M. de Salette, évéque de Lescar, avec une solennité sans pareille, conduit en triomphe par une foule de peuple, de prêtres et de religieux. C'était un beau triomphe pour la foi ; car rien n'y porta le caractère de l'intervention politique; tout y futxl'œuvre de la

conviction, et c'est ainsi seulement qu'il est glorieux pour une religion de faire des conquêtes.

Ainsi s'écoulèrent en Béam les dernières années du règne de liOuis XIII; ce Roi mourut en 1643. La puissance de Richelieu, ses victoires sur les protestans , sa destruction de la Rochelle, leur boulevart , avaient établi dans sa plénitude le pouvoir royal en France et détruit la féodalité dans sa racine. Ce Prince sans caractère, qui fut toujours le jouet de ses ministres; qui laissa dévorer la chair de Concini; qui convertit en lois tous les caprices de Luynes; qui trembla toute sa vie sous Richelieu , et qui , atteint luimême de maladie mortelle, chantait des chansons satyriques sur la mort du redoutable ministre qui venait de le précéder dans la tombe, Louis XIII fut un de ces pauvres Princes qui apparaissent dans l'histoire avec des traits indécis, avec une égale impuissance pour les grands vices et les grandes vertus. Il portait une àme triste au milieu de ses grandeurs; nul plus que lui ne subit l'esclavage du métier de Roi (i). Sa mort fut résignée et chrétienne ; c'était l'heure de sa liberté.

Les catholiques qui devenaient plus nombreux en Béarn, ressentirent vivement sa mort* Le séjour de ce Prince en Béarn et les événemens de 1620 avaient laissé dans ce pays un

(i) Expression bien connue de Louis XIV.

souvenir si profond ! De splendides cérémoniî?s funèbres furent faites en son honneur dans tontes les collégiales. Je ne sais jusqu'à quel point la douleur publique se manifesta, avec cette exagération que lui prête l'auteur des troubles du Béarn (i). Seulement nous trouvons, dans les minu-tes des Etats , un très-simple énoncé de la mort du Roi, de l'avènement de Louis XIV et du gouvernement de la Régente ; c'est une dé* libération que termine, selon l'usage, la capitation ordonnée par les Etats, sans préjudice des privilèges et libertés, en célébration du joyeux avènement (a).

(i) « Lous seignours dcus très estais se soun Iranspurtats en corps vers » lou seignor gouvernour on la grand sale dea castet de Pau^oun l'ouverture » estant feyte, M.gr lou gouv. lous a témoignât Pafiection et support que » tous deben espéra, après la grande perte que Pestât a feyte en la mort » dea Rej, de la sage et vertuouse conduite de la Reyine régente et de la » bontat deu Rey qui prometto de son bon naturel tout so que bons subjets » deben esperar, «xbortan los estats de s'eslargir, autant que ponderan en » l'occasion présente. •» — Bref, les états sont convenus de a'èlar^ir jusqu'à concurrence d'une somme de septante mille livres. — AccoaDÉ. L'ordonnance de convocation des états était signée de Louis XIII , en date du 33 avril 1643. (Arch. de Pau. Brevets des états, liasse 617. J

Du Béirn sous lei derniers Roi* et juiqu'i la révolution FrtDfiise.

a L n'y a plus de souveraineté de Béarn;

I ce pays a joué son rôle dans l'histoire,

V rôle brillant, animé, dont la liberté

P et l'indépendance personnelle ont fait

le plus beau caractère. Maintenant, en i6do,

il y a une province de France, un joyau de

plus attaché à la couronne du monarque qui ne

concevait la puissance souveraine que comme la

plus parfaite unité, réalisée et incarnée dans sa

personne de Roi. L'Etat, c'est moi , disait Louis

XIV; le Béarn est une partie de moi de Louis

XIV ; disons mieux et d'une manière plus digne de notre belle province, le Béarn est devenu une partie inséparable du moi de la France.

Désormais ce n'est pas une histoire politique, ayant à remplir son rôle personnel, qu'il faut chercher en Béarn; le mouvement politique s'absorbe dans celui de la grande nation dont il fait partie. Nous y chercherons le pacifique développement des institutions provinciales; et, comme nous nous approchons du temps où nous sommes , et des aïeux immédiats de nos Béarnais d'aujourd'hui, cette histoire, quoiqu'elle ait perdu rintérét qui s'attache à la biographie d'un Etat souverain, ne laisse pas que de revêtir un intérêt spécial pour les habitans de cette contrée. C'est pourquoi ce chapitre sera consacré à une revue rapide des divers corps religieux , judiciaire, administratif , enfin du corps du peuple Béarnais, durant le siècle qui a précédé le nôtre.

Eglise.

Nous avons essayé au VIIL® chapitre de cet ou* vrage de faire connaître les développemens de leglise Béarnaise dans le cours du moyen-âge. Maintenant nous la voyons , cette église de Béarn, triomphante après de rudes épreuves, rétablie par les ordonnances des Rois sur ses bases premières, et avec ses anciennes prérogatives. Désormais son cours sera paisible et régulier;

ses prélats se succéderont sur ses deux sièges , sans bruit et en jetant plus ou raoins d'éclat épiscopaL Les vénérés monastères de LuCj de Sauvelade, de Larreiile , sortis de leurs ruines, vont renouer leur chaîne traditionnelle pour suivre encore leur pieuse destinée, sans quil y ait pour eux d'autre événement que ceux que le cloître ensevelit et qui font ressembler tous les jours de la vie monastique à un seul jour d'une vie bien réglée (i). On a vu comment Louis ' d'Albret , et jusqu'à un certain point Claude Régin (a), avaient l'un et l'autre fléchi devant la puissance usurpatrice qui éteignait la vraie foi sur les sièges antiques de Lescar et d'Oloron. Il se passa près d'un siècle durant lequel ces deux sanctuaires demeurèrent désolés; et si leur délaissement ne fut pas complet , c'est que les églises , pas plus que l'église universelle, ne consentent à mourir, et que toujours le prélat qui meurt, même dans la dernière obscurité, même sur les échafauds , lègue à un successeur

(i) Saos parler ries clottres divers qui se rouvrirent dans les bourgs et les cités du Be'arn , les chanoines réguliers , les curdeliers « les jacobins , les capucins d'Orthez ; les augustins d'Arthez ; les cordeliers, capucins et claristes d'Oloron ; les cordeliers et les capucins de Pau ; les carmes de, Sauveterre ; les recollets de Nay et ceux de Lembeye; les capucins de Navarrenx; les jacobins et les cordeliers de Morlàas.

(3) Claude Bégin ne parait avoir été coupable que de faiblesse» dans les temps les plus difficiles de son épiscopat ; dû moins il fut justifié en cour de Rome, où sa conduite avait été déférée. Il passa un long temps en exil et il y mourut. II était bien évèque d^Oloron, Episcopus do/oritm , disait-il d*une manière plaisante et triste à-la-fois.

ignoré le flambeau traditionnel qu'il a reçu à cette condition (j).

Henri IV, qui avait eu pour but de rendre à la religion sa dignité temporelle, en maintenant un équilibre tutélaire, avait rétabli l'évêque et le chapitre de Lescar dans leur église cathédrale, si long-temps abandonnée. Pierre d'Abbadie était alors évéque; il mourut à Pau en 1609 sans voir le plein rétablissement de son église.

Le Roi nomma pour le remplacer Jean de Salette, fils d'un président du conseil souverain el de la chambre des comptes. La réforme, qu'il avait suivie dans sa jeunesse, avait pu espérer en lui un ferme appui ; mais il trompa ces espérances, et, revenu à la foi, il fut le soutien de l'église de Béarn, qui rentra, sous son épiscopat, dans toute sa splendeur. Il avait pris part aux conférences pour la conversÎDn d'Henri IV; le Roi l'en récompensa par le bâton pastoral. Il était évéque lors des événemens de 1620. Plus tard , il fit de nombreuses fondations dont la religion dût s'applaudir en Béarn ; entre autres

(1) Voici ce que nous 1i«ons dans les notes marginales et inédites de la Gallia Christ, à la biblîulhèque de Pau : « Louis d'Albret ayant ^lé déposé pour cause d'hérésie, le pape, sans doute pour la consolation des fidèles de Béarn, conféra de plein droit Tévêché de Ijescar à Jean JuQTot , et ensuite à Calvet , mais sans aucun émolument , les biens ecclésiastiques étant passés entre les mains des laïques en vertu de la saisie de 1569* Ils étaient comme évèques in partibtts , et demeuraient sans doute dans la partie du diocèse qui est hors du Béaru, ressortissant du parlement de Bordeaux. »

il rétablit leglise et les solennités pieuses de Bétharram (i), détruit;es par Montgoramery. Jean de Salette mourut en i63a, laissant une mémoire vénérée. Son neveu ,. Henri de Salette, lui succéda, prélat de beaucoup de lumières , qui combattit l'hérésie par son éloquence et par ses écrits, et mourut en i658. Il fut remplacé par Jean de Sallies; celui-ci parcourut une longue carrière; son successeur, en 1681, fut Dominique Mesclaux de Mesplez, ancien conseiller au parlement de Navarre, devenu veuf ,^ prêtre et évéque de Lescar. Il est le dernier mentionné par Sainte-Marthe, dans \digalUa ehristianaj et mourut en 1716.

Oloron, par une singulière coïncidence, trowva successivement trois évéques dans la famiHe de ce même Pierre de Maytîe, dont le zèle emporté avait brisé la chaire calviniste de l'évêque Roussel. La Soûle et la Basse-Navarre avaient offert aux. débris du diocèse d'Oloron un pieux asyle; c'est de là qu'ils sortirent et remontèrent à leurs dignités antiques , et sans doute aussi à leur dignité morale qui avait été bien compromise par leurs désastres (2). Après Claude

(i) Ce rétablissement se fit de concert avec L^oaar/l de Trapes , arcbe- ▼eQue d*Auch , un saint prélat, qui a laissé un vif souvenir parini tous les. diocèses de sa circonscription; il s'était rendu à Bétliarram en l6i6.

(a) Malgré les efforts qui soutenaient en Navarre la religion catholique , elle se ressentait des désordres qui rafûigeait de toutes parts; il ne paraît pas qu'elle fût sortie bien pure du feu de la persécution. « Si , Pâme de » réglise j vivait encore par la fui ^ son Min y était décbiré par ja dépra*-

Bégin, nommé par Marguerite de Navarre évêque d'Oloron , une suite de dignes prélats se sont succédé sur le siège de cette cité. Je me bornerai ici à rappeler leurs noms ; les deux Arnaud de Maytie, Louis de Bassompière, Pierre de Gassiou, Jean de Miossens , François de May tie , Charles de Salette, Simon de Magny. Mais ce n'est point par une stérile énumération des prélats qui ont occupé nos deux sièges depuis leur restauration au 17.* siècle que nous pourrons faire connaître quelles vicissitudes ont agité l'église de Béarn durant cette longue période (i).

Or l'église, sous le règne de Louis XIV, éprouva une nouvelle tribulation. Ce n'est pas qu'elle fut persécutée , loin de là ; mais le pouvoir fut persécuteur eu son nom. Je ne connais qu'un état digne et heureux pour l'Eglise, qui porte en soi les promesses et la plénitude de la vérité; cet état c'est la tolérance pour les autres , cest la liberté pour elle-même. Je veux donc parler ici de la révocation de l'édit de Nantes

» Tation clés mœurs. La pluralité des bénéfices, si contraires aux anciens » canons, la simonie, la confidence étaient des vices familiers chts les » Basques; les chaires de l'église étaient vénales.» Troub. du Béarn, t. 3, p. l85.

(0 Voici néanmoins la fin de cette liste : à Lescar, Martin de La Cassagne» Hardoin de Cbâions, et Marc-Antoine de Noé, illustre prélat qui a laissé dans les lettres françaises une honorabla renommée , et auquel nous pourrons consacrer un article biogrraphique . — AOIoron, Josepb de Revol , Montillet, un autre Revol. — Voir, pour le détail relatif aux évêques et à la suite des abbés des trois abbayes , la Galtia Christ. , sans oublier lés notes manusc. sur l'ex^mpl. de la bibliolb. d« Pau.

en i685, et des désastreux édits qui suivirent cet acte impolitique du roi de France. M. de Mesplez était alors évéque de Lescar. Il n'est point dit si ce prélat, qui avait été conseiller au parlement, apporta dans ses rapports avec les religionnaires persécutés plutôt l'esprit des rigueurs juridiques que la douceur chrétienne d'un pasteur, à qui il est commandé de poursuivre les brebis errantes au prix de ses propres sueurs et de ses fatigues charitables. Sans doute le Béarn , ce berceau, ce foyer central de la religion réformée , fut cruellement victime des ordonnances de Louis XIY. Les dragonnades et tant d'autres mesures célèbres par leur cruauté, qui furent exécutées alors dans différentes contrées de là France , durent être violentes en Béarn. Une armée commandée par le duc de Bouf fiers , et qui, destinée à une guerre en Espagne, séjourna long-temps dans notre province, ne dut pas lui épargner les indignes traitemens à l'ordre du jour, par suite d'une politique cruelle autant qu'insensée. L'intendant Foucaud parait avoir mis en œuvre les services de cette armée, et fait exécuter des violences légales contre les religionnaires.

L'intendant Le Bret, qui administrait peu d'années après, et qui a laissé des mémoires inédits sur l'état de son gouvernement en 1700, ne mentionne pas de résistances de la part des protestans , ni de rigueurs exercées contre eux.

II donne seulement un aperça statistique de Tétat des conversions, assez curieux pour être rapporté. Il établit (c que sitôt après la révocation de » redit, un grand nombre de protestans firent i> abjuration de l'hérésie dans laquelle ils se trou- » valent engagés par leur naissance. 11 y a main- 3» tenant lieu d'espérer qu'ils se réuniront sincè- » rement , excepté les vieillards qui , ayant pro* n fessé très-long*temps les erreurs de Calvin , y » sont plus attachés (i) i» M. Le Bret divise les nouveaux convertis en trois classes, ceux qu'il regarde comme complètement convertis; ceux qui remplissent les devoirs extérieurs de religion, sans répondre de la sincérité de leur retour; enfin le très-petit nombre qui se dispense entièrement d'aller à la messe et aux instructions, a De sorte qu*il ne semble pas qu'il y ait beau- D coup à travailler pour consommer en Béarn » le grand ouvrage des conversions. » N'admirezvous pas avec quelle naïveté M. l'Intendant de Béarn soumet ici au compas et à la règle administrative la disposition des consciences, pour leur imposer un joug, qu'elles répudient quand la force est l'instrument qu'on emploie, et qu'elles ne peuvent consentir -à accepter que comme un

(l) Le nombre des nouveaux convertis, seloa le mémoire, ea y faisant entrer les enfans, élait pour le Be'arn en 1703, de 1 0,847 » <^o'''*l'<^33*>^ ^^Bo maisons ou familles; i^go pour la sénéchaussée de Pau; 5353 pour celle d*Orthea. — Daas les étals de rintendance, nous trouvons un tableau statistique fort curieux du nombre des protestans en 1787; le total pour le Béarn ne sVIevait pas au-delà de 474^ (liasse i;6^ n.° 8*)

résultat de leur libre communication avec Dieu t même! (i)

£h bien ! qu'il vous plaise de contempler ici Tinévitable cours des réactions humaines, cette chaîne perpétuelle de persécutés hier devenus persécuteurs aujourd'hui , ce retour des mêmes privilèges sous des bannières différentes ! laissez passer un siècle sur ce triomphe sanglant de ceux qui propageaient la vérité par des moyens qu'elle réprouve, etxeux-là, à leur tour, subiront des vengeances exemplaires et sans nom. Les vénérables sièges de Lescar et d'Oloron seront une seconde fois brisés, les pierres du sanctuaire dispersées , les vieilles inimitiés protestantes se réveilleront terribles, et le moment viendra où le dernier et le plus illustre des évêques de Lescar, Marc-Antoine de Noé, protestera contre l'in-

(l) Il n'j avail pas en ce qui s'appelle |a8qae-]à de pcnécutiov des protestans , ponr caase de religioo . Chartes IK avait éfçorgé les protestans , sans s'inqaiëler de les cooTertir. Sous Louis XIII , l'équilibre établi par Henri IV fut rompu; toutefois Ricbelien combattit les proteslaos comme parti politique; il leur dta leur iofluc'D''e , leurs places fortes , mai» il leur laissa leurs ro'ix dans les parlcmens, leurs synodes, une partie de leur organisation. Louis XIY seul, après avoir plusieurs fuis confirmé Tédit de Mantes dans »J jeunesse , fit de la rif^i^'ur un moyen de conversion.

Pour être impartial, il faut dire que les protestans sVtaient toujours montrés remuans et opposés à la monarrhie , même ii la cause de la France* Sous Louis XIII, ils avaient épousé avec passion la cause suédoise de Gustave-Adolphe, et en particulier les religion n aires de Béam avaient formé d'absurdes contem^'lations sur ce héros qu'ils regardaient comme le futur messie. Le synode de Nay ayant adhéré à celui de Dordrbcht , les protestans de Béarn avaient reçu le dur symbole de Gomard contre Arminius , ce qui contribua à rendre leur conduite politique ioQexible^ comme leurs maximes en faveur de la réprobation. Sous Louis XIY , on ne leur pardonnait pas leur sympathie pour la cause hollandaise. Persécutés et fugitifs , ils se

trusion assise sur le siège apostolique d*où lui même a été contraint de descendre. « Les tem- » pies, les autels, les chaires de vérité, les tri- » bunaux de pénitence ouverts à Tennemi , sont 9 fermés aux vrais ministres. Une loi barbare if nous défend de nous faire entendre; bientôt 9 elle vous fera un crime de nous écouter; les » mêmes épreuves menacent le pasteur et le

» troupeau Nous prêcherons dans les déserts ;

» nous sacrifierons dans les antres; nous habi- » terons les rochers; nous prévoyons ces temps V où la haine qui nous voit avec douleur, nous » obligera à disparaître , et où l'avarice qui nous D a dépouillés de nos biens, nous refusera un D vil salaire (i). » Ces paroles étaient adressées aux fidèles du diocèse de Lescar en 1791. Deux ans plus tard, qu'était-il advenu de l'église de Béarn et de toutes celles de France , et même de ces sièges schismatiques qui succédèrent un mo-

inoDfrereat peu geaereax; ces ^migres de i685 remplirent les armées eonemies de leur multitude. « Guillaume cbarg;ea plus d*une fois les Frao- » çais, à la tète d*ua n^giment français. » Michelet^ pr<^c. de Phist. de Fr. f p. a33. — Âpres cela, à Dieu ne plaise que nous Yeuiltioos atténuer Thorreur justement due, non-seulement aux barbaries exécutées à la suite ou à Puccasion des ordonnances , mais encore à ces ordonnances elles-mêmes. JN^uus pouvons ici rappeler les principales : Kévoc. de l'cdit y oct. i685 i diverses ordonnances à la suite , notamment les deux borribles qui suivent : peine des galères, contre ceux qui sortiront du royaume , l3 sept. i^>99; — Déclaration du roi portant que la moitié des biens de ceux de la B P. K. qui sortiraient du royaume sera donnée aux dénonciateurs , ao août i685.

(1) Miindement de M* A. de Noé au sujet de Pélection de Jeao-Bapt. Sanadon, rel. bénédictta de S. Maur , k Tévêché da département des Bas&es-Pyréaées.

ment aux légitimes pasteurs? Un même abime avait tout recueilli. Peuples, Rois et Pontifes, aimez donc la liberté; elle seule vous met à Tabri des vengeances, vous garantit la sécurité de l'avenir; et vous ne l'obtiendrez pleine et entière, cette sécurité, qu'autant que vous aurez tous renoncé pour votre part aux privilèges de la tyrannie.

Vnlirerallé*

L'instruction publique, suivit en Béarn les phases de la religion , et fiit constamment subordonnée à l'une ou à l'autre des deux communions tour à tour dominantes. Nous avons parlé du collège établi par la reine Jeanne dans la maison des Dominicains à Orthez. C'était un collège royal , portant le titre d'Université , où les enfans étaient élevés aux frais de l'Etat. Les langues et les diverses sciences y étaient enseignées par des maîtres calvinistes. Sur la porte on voyait une belle inscription qui rappelait le goût des lettres antiques, si florissantes à cette époque (i). Henri IV augmenta les privilèges de l'université d'Orthez; il lui donna un sceau public, et le droit de conférer des grades dans toutes les facultés.

De vives discussions eurent lieu entre Orthez et Lescar à l'égard du collège. Jeanne se défiait de Lescar et préférait Orthez où le calvinisme paraissait mieux établi. Ce fut un motif pour

(i^ Sic Johanna Orihesii novas athonat princeps imtUuit , decusqu» avorum au$et.

que plus tard , en iSgi , le collège de Béarn fut transporté à Lescar par décision de la régente Catherine et par lettres patentes de Henri IV; mais ce dernier collège ne fut que nominal , par suite des troubles religieux et du discrédit où tombaient de plus en plus les autorités protestantes. Transféré de nouveau à Orthez, en 1709, il s'y maintint avec peu de succès, jusqu'à ce que Louis XIII, ne pardonnant point à l'université d'Orthez son origine protestante, fit entrer sa suppression dans les ordonnances qui complétèrent la révolution de 1620.

Bientôt, un corps d'enseignement public se reforma, mais non pas avec le titre et les privilèges de l'université. Les barnabites qui étaient venus vers cette époque et qui s'étaient employés à la prédication , fondèrent le collège de Lescar. Ces religieux, munis d'une bulle du pape Paul V et de lettres patentes de Louis XIII, étaient autorisés à fonder un collège en Béarn dans le le lieu qui leur conviendrait, lis pensaient à s'établir à Nay, quand l'évêque et le chapitre les appelèrent à Lescar. C'est pourquoi ils conclurent un arrangement , en 1 624 , par lequel la ville fournissait le local et s'engageait, de concert avec l'évêque et le chapitre , à faire des fonds suffisans pour entretenir des maîtres séculiers dans les classes, jusqu'à la seconde inclusivement; les religieux fournissaient les professeurs de rhétorique, de philosophie et de théologie.

Cependant un nouveau collège est établi par le roi à Pau, et confié à la direction des jésuites qui , depuis la restauration , étaient venus s'établir en Béam pour travailler avec le zèle ardent qui caractérise cette société à Tœuvre des conversions. Telle fut l'origine du collège royal de Pau , édifié par les jésuites en 1C4Î9 comme on le voit en lettres gigantesques sur le nuir d'une cour intérieure de cet établissement. Tl fleurit avec un grand succès durant de longues années, jusqu'à ce que l'ordre des jésuites, après avoir durant un siècle usé et abusé de son triomphe sur les ruines du Port Royal , succomba à son tour en 1764 devant les rancunes parlementaires. Le collège de Pau, dirigé avec la supériorité que cette société religieuse apportait dans l'éducation , se trouva délaissé de ses fondateurs, et quand ceux-ci reprenant le bâton du pèlerinage, s'en allèrent porter hors de France leur grand art de conduire la jeunesse , notre collège royal fut recueilli par les bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. C'est sous l'administration de cet autre corps savant qu'il subsista jusqu'à la révolution ( 1 }.

Cependant les deux collèges de I.escar et de Pau étaient fondés depuis bien long-temps et

^1) En dehors «les deux co11^g<*s de Lesoar et de Pau , il ne paratt pas s*£tm form^ d*«tttre établissement de ce genre en Béarn Les caUinîsles firent d'inutiles efforts pour obtenir un coWége qui leur appartint. D*un autre oâté révêque d'OIuron , Arnaud de Majiie, entreprit aussi vainement d'établir un coUégpe à Mauléon en Soûle.

personne ne pensait à rétablir runiversîté de Béarn. Nous ne la voyons fondée qu'en 1724 par un édit royal, enregistré au parlement de Navarre le 26 mai ly'^S, accompagné d'une bulle d'approbation donnée par le pape Benoit XIII (1).

L'Académie de Pau , instituée par lettres patentes du 20 août 1721 ,sous le nom d'Académie des Sciences et des Beaux-Arts , a persisté jusqu'à la révolution. Comme les membres du parlement en composaient la plus grande partie, elle se trouva dispersée lors de la dissolution de cette compagnie en 1765, puis reconstituée en 1785.. Elle comptait trente membres qui se réunissaient et donnaient chaque année une séance publique dans la salle des Etats. L'académie de Pau dé-

(i) Dans un tableau anntiei , historique et géographique du Béarn y pour Panade i;8(>9 fort bien fait et qui peut servir de guide pour connalfre P^lat de l'administration à cette époque y dans les derniers temps de la monarchie, nous trouvons l'université ainsi constituée : Deux directeurs^ dont l*un était le premier Président : puis le recteur et le chancelier. Faculté de théologie , composée du recteur , de deux professeurs , de quatre docteurs adjoints. La faculté de droit compte qtiaire professeurs , avec trois agrég:és. La faculté des arts n*est autre chose que le coIIéf;;e royal ; le principal est Dom Sanadon , devenu évêque constitutionnel des Basses-Pjrénées ,' auteur d'un ouvrage sur la noblesse des Basques. Nous y voyons comme prof, d'humanité, le père Murasscn ; je ne suis si c'est le même que Mirasson , un auteur que nous avons cité plus d'une fois. ~ Voir les « édits , réglemens et déclarations du roi, rolativ* à l'univ. de Pau, avec d'autres édits concernant toutes les universités du royaume » , un vol. impr. àPau, ches Desbarrats, en 1726. — Voir aussi pour plus de détails sur l'univ. , l'acud. et le collège depuis l'établissement drs bénédictins, un dossier fort complet, sous la liasse a86, aux arch. Le collège royal de Pau parait avoiR été jusqu'à la révolu lioa dans une situation peu flori$sante.

cernait des prix. Elle s'était soutenue avec ce succès honorable, mais peu bruyant, qui a coutume d'accompagner les travaux modestes des sociétés de province. Détruite par le choc des événemens en 1789, il n'a été fait aucune tentative pour la reformer. Et pourtant, en hommes instruits comme en objets d'exploration, il y aurait assez d'élémens dans ce pays pour rétablir une société sur des bases plus libérales que sa devancière, et qui concourrait à la mission civilisatrice à laquelle les sociétés de lettres et de sciences sont appelées pour leur juste part(i). — Nous venons de voiries parlementaires se délasser à l'académie, nous devons les montrer sur leurs chaises curules; ceci est d'une autre importance.

Parlement*

Quand Louis XIII eut ordonné l'érection d'un parlement à Pau , les plus grandes réclamations

{i\ On peut voir aux archives le rcfristrc des statuts et de» séances ordinaires de l'académie de lyîo à 1788; ce travail est totalement de'pourvu d'intérêt. Il J est question d'un autre rog^istre dans lequel l*aca(léniie aurait déridé que serai'snt inscrites toutes les pièces couronnées. — J*y trouve aussi une note de plusieurs sujets à proposer* i.* Quel a été dans le Béara le gouvcrn. polit, civil et militaire jusqu'à Ce n Mil le Gaston, i." du nom , vers 940. a.° Origine du gouv. aristocr. i>n Béarn , quand a-t-il cessé et quelles en sont les causes 7 3.o Conviendrait-il de recueillir » parmi les lois générales données par la nature et la conscience , celles qui seraient plus propres a la constitution physique, morale et polit, de chaque pajs, afin de les rédiger en coutumes à l'usage de ces mêmes pays, ^.o Le plus grand abus dans un état serait-il de vouloir détruire tous les abus? 5.o £n quoi consistent les mœurs d'une nation et son génie? J'ai cru devoir consacrer cette note au souvenir de la vieille académie de Pau , fort discréditée dans la tradition. Quoiqu'il en soit, les sujets qui viennent d'être rappelés ne dépareraient pat le programme de prix d'une bonne académie de nos jours.

vinrent de la part du Conseil souverain de Basse- Navarre. Il alléguait Fantipathie d'humeur et les inimitiés qui existaient entre les deux peuples. C'était le Béarn, disaient-ils, qu'il eut fallu réunir au royaume de Navarre, et non la Navarre au Béarn. De plus ils se plaignaient que l'usage du Français eût été prescrit pour les débats et pour les arrêts du parlement. C'est pourquoi il se passa divers pourparlers qui n'aboutirent qu'à la constitution définitive de cette cour de justice, sous le titre de parlement de Navarre. Les droits des magistrats de Saint-Palais ne furent point mis en oubli; ils entrèrent pour une partie dans la nouvelle Cour.

Ainsi constitué, le parlement suivit sa carrière paisible, en se maintenant dans les limites de son autorité judiciaire. Les deux religions y entrèrent, d'abord dans une équitable proportion; peu à peu cependant l'antique religion prévalut. Les édits de Louis XIV contre les protestans durent éveiller d'ardentes divisions parmi les membres de la cour souveraine de Navarre; peu de vestiges sont restés de cette circonstance. En 1701 , un grand désastre eut lieu, le plus grand qui puisse affliger une compagnie de judicature, qui met sa gloire dans l'honorable perpétuité* de ses traditions. Le lieu de ses séances fut brûlé; rien ne fut dérobé de ses archives et de celles du conseil souverain de Pau, qui l'avait précédé sous les rois de Navarre.

Trente ans plus tard, commencent les vicissitudes historiques auxquelles le parlement de Navarre prit part, comme le plus grand nombre des autres cours du rovaume.

En 17549 à la suite de violentes divisions, qui persistaient comme un héritage du siècle précédent entre le parlement et le clergé; dans un de ces momensoii l'influence parlementaire se trouvait en baisse sous une éphémère réaction du clergé soutenu par lé Roi , le parlement avait imaginé de former, avec les autres cours souve* raines, une confédération sous le nom de classesl 11 supposait que toutes les cours du royaume de France formaient un corps indivisible, sous la prééminence du parlement de Paris. La lutte s'engagea entre le parlement et Tautorité royale ; le parlement exerça son droit de remontrance , et refusa d'enregistrer im impôt de vingtièmes. Les magistrats y furent contraints par un lit de justice ; ils protestèrent, les autres cours imitèrent cet exemple; la lutte devint flagrante, les conseillers donnèrent leur démission. Les provinces se ressentirent de ce mouvement ; les suites toutefois n'y furent pas extrêmes comme à Paris. Six ans plus tard , un retour accoutumé du caprice des rois, avait ramené l'esprit du monarque en sens inverse de sa première disposition. Il avait suffi d'un changegement de ministres et de quelques intrigues ' dans le salon d'une favorite; les ordonnances

qui avaient changé Toi^anisation du parlement furent révoquées ; les magistrats démissionnaires reprirent leur siège.

En 1 764 9 après sept ans de réintégration , le pouvoir parlementaire était arrivé à son plus haut degré d'accroissement. Les rancunes de la compagnie avaient obtenu leur pleine satisfaction et un triomphe absolu. L'ordre des jésuites, leur implacable adversaire, sacrifié par le roi de France, par tous les rois catholiques de l'Europe, était sur le point d'être aboli par une bulle du souverain Pontife. Les parlemens régnaient; ils représentaient ce qu'il y avait encore de pur dans le corps vicié de la vieille monarchie; mais cette vertu, en contraste avec les désordres du monarque, n'était pas sans faste ou dépourvue d'ambition. Parvenus sur le faîte, ils n'avaient plus qu'à descendre. C'est pourquoi les résistances contre l'autorité royale se réveillèrent; le courage des magistrats de Paris alla presqu'à la révolte. Alors, on sait comment il se trouva un ancien premier président qui , devenu chancelier, frappa un coup terrible , brisa une magis* trature vénérée, exila et dispersa les magistrats, les remplaça par les membres du conseil du Roi. Ce fut un système de magistrature saus vertu , qui long-temps n'eut pas assez d'autorité pour faire plaider un avocat, ou faire comparaître un procureur ( i ).

(i) Lacretelle, hi&t. du 18. ftccle , t. 3 et 4 i Laferrièrc , hist. du dr. fr. > t. I f p* 387 , 5io.

Cependant, le système des classes ayant in-* troduit la solidarité entre tous les parlemens du royaume, celui de Rennes déploya la plus énergique résistance, subit toutes les arrestations, lassa toutes les violences, et parvint à maintenir les privilèges de sa province. Entin , avant Texpiration de Tannée 1771 9 une mesure commune enveloppa toutes les cours souveraines; et ainsi fut désorganisé le parlement de Navarre.

Le trésor du parlement contient dans ses registres la relation fidèle de la conduite tenue par la compagnie dans cette mémorable occasion. On y voit les démarches généreuses des magistrats, leurs résistances obstinées, leurs protestations, le lit de justice tenu au nom du mo* narque,. en pi*ésence de rintendant civil et du chef militaire; enfin, la dispersion et Texil des magistrats (1 ). Nous perdons de vue le parlement: et la magistrature de Navarre jusqu'au rétablissement de cette illustre compagnie ; elle eut lieu en 177^, après cinq ans de dissolution. Louis XVI , excellent prince qui apportait les plus pures

(1) La Taste collection connue sons la nom cle Trésor du Parlement , et conservée an greffe de la CourKoyale de Pau, possède tous les plumllifsj, arrêts et dispositions judiciaires du parlement, depuis Tincendie du palais; on y a réuni les dossiers des cinq anciennes sénéchaussées du Béarn La partie historique» se compose de 38 registres jtfcr^l*, allant de 1637 à 1790. Là sont les belles remontrances parlementaires et le» événemeus qui en éuiept la suite. Beaucoup de détails sur les affaires du parlement se trouvent aussi aux arch. , papier de l'intend. li. 3oo ; voiransai un registre des délib. des étJ^ls de 1788, registre coté 137 bis, on y trouve une vive adhésion des états de Béarn à la conduite des magistrats.

vertus en arrivant sur un trône que les vices d'un si long règne avaient profané, avait voulu signaler son avènement par une œuvre, alors bien populaire, la réintégration de l'ancienne magistrature. Cette rentrée à Pau fut pleine d'enthousiasme et de solennité. Nous avons sous les yeux une relation manuscrite (faite par les clercs de la bazoche du parlement ) , des huit jours de fêtes qui signalèrent cet heureux événement de 1775. Bien dans cette relation n'est oublié de ce qui accompagne les plus belles fêtes nationales , ni les joies bruyantes du peuple, ni les cavalcadtô, ni la musique du régiment, ni les grands repas, ni surtout les grands discours, comme c'était la manie de l'époque ; tous les commissaires du Roi , tous les magistrats , du moins tous les présidens (i), eurent à subir leur inévitable harangue. Le commissaire du Roi , jVI. de Lons , eut les premiers honneurs de la fête; dès le premier jour et avant la rentrée des magistrats , il avait été reçu sous un arc triomphal vis-à-vis de Thospice, à l'entrée de la Porte- Neuve. Là, parmi les guirlandes de fleurs, les massifs de verdure, les festons de rubans, on avait suspendu le berceau de Henri IV, ce. palladium de la cité Béarnaise. Le peuple, comme pour mettre son triomphe sous les auspices d'un Roi dont la mémoire lui était si chère , portait la fraise et le costume béarnais du temps de Henri.

(1) MM. de Cbarritte, da Mesplcs, d'Abbadie , d'Esquille et de Daplàa.

Chose étonnante que cet ardent et long en*thousiasme du peuple, pour une cause qui au fond n'était guère la sienne! Nous ne connaissons plus maintenant ces joies civiques qui tiennent de Tenivrement, et si communes à cette époque, quand le peuple, faisant l'apprentissage de la liberté, s'armait de toute circonstance contre l'autorité royale, et même lui faisait la guerre en faveur des privilèges de l'aristocratie. De tout alors le peuple faisait profit , sauf à revenir plus tard sur l'objet même de son éphémère sympathie. La révolution parlementaire du chancelier Maupeou, si impopulaire quelle fût, avait pour objet d'établir les mêmes élémens que la révolution française a depuis consacrés; il abolissait la vénalité des charges, fondait la gratuité de la justice, songeait à établir Timpôt régulier , toutes choses qui ont été regardées un peu plus tard comme d'inviolables conquêtes, et qu'alors le peuple, ne cherchant qu'un prétexte à des haines déjà invétérées qui montaient jusqu'au trône, poursuivait de sa plus énergique désapprobation (i).

C'était Turgot, ministre de Louis XVI, qui avait rétabli les parlemens ; mais bientôt les dissensions se renouvelèrent, lorsqu'en 1776» six édits , rendus par cet illustre ministre , et ayant

(i) En 1793, on apprit avec snrpriae que le vieux chancelier Maupeou -avait fait a l'état un duo patriotique de 800,000 fr. On n'aurait pas dà sVtonner ; les parlemens soutenaient la cause monarchique, et les innovations du cLvaeelicr étaient dans le sens des idées qui régnèrent en 89.

pour objet d'abolir les corvées, les jurandes, de régler la législation des grains , de proclamer la liberté de l'industrie, éprouvèrent une violente* opposition de la part des magistrats. Un lit de justice est tenu pour l'enregistrement des édits; de là, des haines nouvelles et plus emportées; nouvelles émotions dans les parlemens des provinces, qui se regardaient comme solidaires malgré les édits qui ont interdit les classes. Cette fois les parlemens le reconnaissaient bien; en repoussant les édits du Boi , ils prêtaient appui à la royauté menacée; c'étail surtout la vieille aris* tocratie qui était en péril. Qu'allaient devenir les privilèges provinciaux dont les parlemens se regardaient comme les dépositaires et les gardiens immortels ? L'histoire dit encore comment depuis cette époque les événemens se précipitèrent ; elle raconte la réunion des notables , les parlemens en appelant au peuple , à la nation entière, appel téméraire sur lequel ils auraient bieg voulu revenir plus tard, mais en vain. Ils ne croyaient susciter qu'une forme antique et protectrice, oubliée depuis i6i4; mais de cette ancienneté réveillée devait sortir le plus grand mouvement qui jamais ait renouvelé le monde politique.

Dans les mêmes archives du parlement de Navarre nous trouvons pour ces nouveaux démêlés de la compagnie avec la Cour , des circonstances analogues à ce qui s'était passé en 1764. Lettres

de cachet , oppressions , lit de justice tenu au nom du Roi par l'intendant et le lieutenantgénéral , les magistrats mandés à Versailles ; puis , le temps qui marche , qui accélère les catastrophes; enfin, la Cour a fléchi , elle a rétabli les parlemens qu'elle menaçait d'une entière suppression.

J'ai encore sous les yeux une relation de ce qui s'est passé à Pau dans les derniers temps qui précédèrent la réintégration du parlement. Cette relation porte le même caractère que les précédentes , mais avec beaucoup plus d'énergie, avec des démonstrations et un langage qui décelaient les symptômes ou les préludes de la révolution ( I ). Il y eut à Pau une véritable insurrection plébéienne; à la faveur des troubles les malfaiteurs du château essayèrent d'en profiter pour se sauver de leur prison; mais ils furent repoussés par le peuple lui-même, armé pour une autre cause. On avait fait circuler le bruit absurde que des troupes cantonnées à Nay, et qui devaient être envoyées à Pau pour y rétablir l'ordre, étaient menacées du poison par les habitans de cette cité. Indignés d'une si atroce calomnie , ceux-ci écrivent aux soldats pour les engager à venir en frères au milieu d'eux. Ils leur disaient : « Si des langues trai-

(i) CpI1«-€i est imprimée ftans nom d*imprimeur, ni cle lieu; elle porte la date de 1788} et porte pour épigraphe : Saltts poptili snpremm lex este.

x> tresses nous ont donné pour des scélérats, nos » cœurs, notre manière d'agir attesteront que y> nous sommes de vrais patriotes (i). »

Cependant, à l'instant même, l'exaspération est au comble; on apprend qu'une révolution ministérielle vient d'éclater. M. de Sens , le fameux cardinal de Brienne, est renvoyé; M. Necker, idole du peuple, est rétabli. Aussitôt mille démonstrations violentes; de grotesques processions suivies d'un peuple immense, traînent au bûcher ou aux gémonies les représentations des ministres déchus. Le rappel des adorés parlemens excite les mêmes transports qu'en 1775. C'est encore M. de Lons, commissaire du Roi, qui reçoit la première félicitation , et dans quel style ! « Mon- » seigneur, à l'orage le plus effrayant, succède D enfin un jour pur et sans tache ; la patrie est » délivrée; ses ennemis pervers tombent terras- » ses à ses pieds; les monstres expirent pour » nous rendre à la vie. »

A une telle exagération pour les idées , à cette emphase de style, dont le caractère ne s'est pas perdu durant toute la période qui suivit, on reconnait que 1788 n'est pas très-éloigné de

(ly Les soldats 8e rendirent à rinvitation; et la relation ajoute d'une manière jnuins tragique : » La confraternité commence à se cimenter; leurs » iâéet noires se sont évanouies ; ils sont convenus que le Jurançon , le M Gan et nos autres vins exquis ne spnt pas du poison. Leurs entrailles » sont aussi saines que leur cœur est généreux. » — Ailleurs nous trouvons cette phrase qui caractérise assex bien le stjle révolutionnaire; « Si le roi » est notre mattre , nos privilèges sont nos dieux. » IJn peu plus tard les m^mes hommes dressaient Téchafaud pour ceux qu*ils soupçonnaient d*ètre fauteurs des privilèges ^ et au préjudice de la^ république indivisible.

1 79^. Que de choses devaient avoir lieu durant ce court intervalle ! De ces généreux parlemens alors si populaires , de ces grands seigneurs si patriotes, de ces évêques de Béarn qui s'étaient unis au vœu général et dont nous avons vu la requête au Roi en faveur des antiques institutions, de tous ceux-là que devait-il advenir après ces quatre années?

Intcndanre.

Henri IV , devenu Roi et même avant lui ses prédécesseurs, lorsqu'ils s'absentaient de leurs états, avaient institué des gouverneurs du royaume de Navarre et du pays de Béarn ; sous le litre de lieutenans-généraux , ces officiers réunissaient l'autorité civile et militaire. Il en fut de mérae sous Louis XIII où nous voyons une succession continue de ducs de Gramont gouverner le pays pour le Roi. Plus tard , les gouverneurs reçurent le nom d'intendans. L'autorité civile fut séparée de l'autorité militaire dont restèrent investis les mêmes ducs de Gramont. Celui qui , sous Louis XIV, a laissé le plus.de traces de son séjour dans notre province est M. Le Bret; non pas que la tradition lui attribue des oeuvres importantes dont notre pays ait dû garder le souvenir, mais parce qu'il a laissé sous la date du 3i décembre 1700, un mémoire encore inédit, fort connu en Béarn sur l'état présent du royaume de Basse-Navarre et du pays souverain de Béarn.

Ce travail est d'autant plus important que les papiers que nous avons à nos archives sous le titre de papiers <le rintendance, ne commencent guères qu'au milieu du 18* siècle (i). Quand, sous Louis XV, il fut établi un bureau de finances à Auch, les intendans de cette vingtcinquième généralité eurent sous Jeur administration les pays de Béarn et de Navarre. Plus tard encore, par un édit de février 17849 fut créée l'intendance de Pau et de Bayonne; le but de cette loi était de former une intendance des pays d'états , en les distinguant de ceux d'élection. En 1788, M. de Bouchepom, avec le titre d'intendant de justice , police et finances , administrait une vaste circonscription comprenant le Béarn, la Navarre, la Soûle, Bayonne et Labourd, le Mont-de-Marsan, Tursan et Gabardan , la Bigorre , les Quatre-Vallées, le Nebouzan , le pays de Foix , tous pays d'états , et l'élection de Lannes; la résidence de l'intendant était à Pau. Les volumineuses collections relatives à l'intendance contiennent toute l'administration intérieure de la province, de 1750 à 1790. Vous y trouvez la série des correspondances sur les diverses branches du service public, les ponts , les hôpitaux , les routes , les adjudications , en un mot

(f) Ce mi^moire est dÏTisé en deux parties : I.** Navarre; 3 * Bi?arn. CbaqiM partie reproduit les mêmes questions dans Purdre suivant : histoire abrégée; situation géographique ; état militaire; vivres et fourrages-; justice ; finances , manière de les tenir; domaines ^ monnaies, commerce , ponts ^ chemin» et autres objets d'administralioa.

tous les objets d'utilité locale (i). Ces correspondances se passent entre les contrôleurs de finances qui out fait les destinées heureuses ou nialheureuses du pays, et dont le nom a plus ou moins retenti dans toute l'histoire du 18.* siècle. Les Lamoignon , les d'Argenson , les d'Ormesson, les La Vrillière, les Necker, les Breteuil apparaissent tour-à-tour, donnant leurs ordres ministériels à nos intendans de Navarre et Béam , MM. d'Etigny , d'Aine, Fournet, La Boullaye, de Lons, tous intendans dont on se souvient fort peu maintenant en Béam , sans trop d'ingratitude peut-être; car c'était généralement des personnages plus soucieux de passer doucement leurs jours, comme on le faisait dans ce i8.*siècle,etd'avancer leur crédit auprès du pou-

(1) Il y a pTas de trois cent fortes liasses, inscrites aux archives soin la rubrique «le l'Intendance , et comprenant au moins mille dossiers. Je vais en indiquer un petit nombre ; Ann^e 1750, lettres administratives sur les limites de l'Espagne et de la France , du câté des Aldndes, li. iSsyU.o i, a. •— ^ '77' > corrcsp. concernant Tadministration du pays de Labour, 1. 75, n.<> 3, 5. — '77^9 détails sur la grande épisootie qui a désole le Béam,l. 3a, D.* I. — I780, procès-verbaui relatifs à l'encaissement du gave, I. 3oo, n«* 3, 6 et 5. — 17B5, Mémoire sur 1rs limites de la Soûle et du Béam, 1. 87, B.* I. (Ces pièces ont servi dernièrement à vider des dilférens entre les communes de Lannes et de Sainte-Engrace). — 17B7, dossier cuntenant le dénombrement des protestans du Béam, 1. 176, n** 8. Je relate ces divers dossiers pour faire voir de quelle nature sont les rc* gisfres de l'intendance et quelles ressources ils peuvent fournir à l'administration même contemporaine. Après cela un grand nombre de pièces regardent des faits dépourvus de tout intérêt , ou constatent des objets de délibération de telle nature que nos graves et dignes états auraient pu mieux employer leur temps; témoin le dossier inscrit sous la date de 1786, 1. 149, n.* I qui contient «une délibération des états-généraux de Béarn » pour tenir sur les fonds baptismaux le premier enfant mâle de M. le » marquis de Lons; » en 1786.

voir, comme c'est aussi la grande affaire de notre temps (i). Cependant, parmi les nombreux intendans du Béarn , il faut distinguer M. d'Etigny , pour les soins qu'il a donnés à la création des routes et pour le zèle éclairé de son administration. L'Intendant avait des rapports continus avec les Etats de la province, l^es Etats délibèrent et soumettent leurs décisions k l'intendant qui approuve ou désapprouve, ou, s'il y a lieu, consulte le ministre. L'histoire de l'intendance se trouve donc en grande partie dans celle des Etats ; les documens sont souvent mêlés de part et d'autre. L'administration dirige son travail sur les vœûK exprimés par les Etats.

Elat» de IMMirii (^)«

Dans beaucoup d'endroits de ce livre nous avons eu occasion de rappeler l'origine des Etats

(l) Si l'oD veut voir uo exemple du procédé par lequel un administratcur relève son importance auprès du pouvoir^ en rabaissant la valeur de ceux qu'il administre , il faut lire le dernier paragraphe du mémoire de M. Lebrei ; je ne le rapporterai pas , car il y a si long-temps que ce pauvre intendant est oublié , qu'il est inutile de blesser sa mémoire vis-à-vis des Béarnais» en rappelant le disjpracieux tableau qu'il fait de leur génie et de leurs moeurs. Il t«!rmine en disant que, malgré le peu d'élémens de succès qu*i1 trouve dans ce payt) il espère qu'avec beaucoup d'habileté et de patienre « on ne laissera pas que d'en tirer parti pour le service du roi. n Grand merci, M. l'intendant, nos ancêtres vous durent être bien reconoaissans de ce que vous savies tirer d'eux quelque parti pour le service du roi ; mais nous aimerions autant à savoir tout ce qu'a pu opérer votre dévouement pour le service de vos propres gouvernés.

(3) Pour compléter la revue que nous traçons ici de toutes les parties du corps social en BeJrn jusqu^à la révolution, il est bon de consulter l'jimanach ou tableau universel du Béarn pour i}86, cité plus haut* On j verra l'admiaistratioa des ponts et chaussées pour la géuéralité de Pau

de Béarn, leurs développemens , leurs plus importantes délibérations, l/éditde i Gtio ne détruisit pas le principe de la liberté des pays réunis; la Navarre et le Béarn continuèrent à se régir par leurs représentans. Il y avait toujours en Béarn les douze grandes et les quatre petites baronnies; plus, 5oo possesseurs de simples fiefs, doraangeadures , possédant moyenne et basse justice, patronage laïque, et autres privilèges donnant accès aux états, sous le nom d'entrées exploitées (i). Le principal objet des Etats était d'abonner l'impôt, de l'asseoir, de défendre les privilèges du pays contre les innovations et les abus; d'éclairer le gouvernement sur tous les objets d'administration et d'utilité publique. C'est la grande différence des pays d'état de ceux d'élection. Ceux-ci jugent sur les questions de tailles et d'impôts; les premiers fixent eux-méme

et Bajonne ; la ferme générale* comprenant les contributions directes, les aydes y l'administration des domaines; la direction de la monnaie à Pau > la maîtrise des eaux et forêts avec un grand-matfre , deux conseillers , matirc particulier et garde-marteau ; l'hôlel-de-ville, compns<ï au maire , du lien- . tenant et des jurais pour toutes les villes du Béarn ; enfin l'étaf miltlairc ; le gouverneur de la province , le Ueutonant-général , lieutenant du roi, les quatre lieutenans des maréchaux de France. 11 j avait un régiment des bandes béarnaises , commandé par MM.de Gramont et de Livron, colonel et lieutenant -colonel; les trois bataillons étaient repartis à Mur'kas, Orihez et Oloron. Navarreox, place forte du Béarn, bfttie par Henri II, avait une garnison commandée par un lieutenant-général , un lieutenant du roi et un major.

(i) Le corps de la noblesse uni au clergé était appelé le. grand corps ; voir au tableau atuiuei de 1786, Tindication dos baronnies avec leurs possesseurs, celle des simples fiefs ainsi que des villes et bourgs qui envoient des députés du tiers aux états.

la contribution qu'ils doivent subir pour soutenir les charges de l'Etat. Une commission du Roi, expédiée au lieutenant-général son commissaire près des états, donnait Tordre de convoquer immédiatement cette assemblée; chaque session était de six semaines.

Nous avons aux archives de Pau une collection assez complète des registres ou brevets des Etats depuis i55i ; ce sont des espèces de minutes ou de plumitifs dans lesquels on relate le sujet de la délibération, et aussitôt après, l'appel nominal de tous les membres avec leur vote sans aucun détail. Vers le i8.* siècle, ces registres toujours en Béarnais, prennent un peu plus de développement , deviennent plus lisibles, et sont précédés de tables dont les objets se reproduisent d'une manière à peu près semblable à chaque retour des Etats (i).

Ces délibérations n'offrent guères plus d'aliment à rhistoire politique que ne le pourraient faire les archives des préfectures ou de nos conseils généraux. Mais de tels documens sont

(i) A part rie cette volumineuse collection, on trouve une série de re- Hfi^tres et de dossiers contenant les re'sultats des délibérations, les approbations du lieutcnant-genéral on de l'intendant, depuis l5ai jusqu'à 1760 { cette s^rie est asses complète , avec peu de lacunes ; il j a aussi une suite correspondante pour les élats et les établissemens de Navarre de 1666 à la révolution. L*un des refi^istrcs concernant le Béara renferme les ordonnances de Jeanne d'Albretyobji't qui manque dans les autres collections. En outre, nous avons depuis i64^ une série dVnormes reg^istres , contenant les lettres de cacbet du rot tant aux états qu*au commissaire royal pour la convocation des élats généraux ; on j trouve le détail de la noblesse et du tiers , les taillu-^ quets uu ga8;es de cbacua des assiitans , sommet ur diiauAacées 1 frais directs

un précieux trésor pour les localités auxquelles ils se rapportent; ils contiennent Thistoire quotidienne de la cité, toute l'existence civile et municipale des aïeux. Volontiers on se sent ému en parcourant cette longue file de registres qui reproduisent annuellement les vœux , les ambitions, les espérances, le croisement sans fin des intérêts de ceux qui nous ont précédé sur cette terre. Sous chacune de ces pages , écrites au jour le jour pendant trois cents ans, on sent sourdre et palpiter le souvenir des races évanouies. Ajoutez qu'en observant de l'œil sur ces mêmes registres la continuité d'une même forme ex té rieure, la presque identité des matières, presque

oa indirects te rapportant à la tenue des états. Il y a de piquantes révé> lalioDS sur l'emploi des deniers publics. Par exemple au registre de 1794 :

M A monseignour lou m»ré bal de Gramonl per l*affectiona' d'autant plus au bien et a la conservation de ladite libertat deû pajs , la somme de i,5oo 1.

» Audit seigoour per lous services que a Inj renduts audit pajs, seguien l'arrestal de la présente annaje 12,000 1.

Audit seignour de Gramont per lous serbices extraordinares per ley renduts audit pajs , et tous lous que lous estats en esperen à l'advenir , la somme de aS^o 1 .

Et les autres seigneurs sont gratifiés dans une proportion analogue. Ou ne dit pas quels services extraordinaires le marécbal de Gramont, alors commandant des armées du roi , avait rendus au pays de Béarn. •— Pour ceux qui sont accoutumés aux formes brèves et promptes de l'administration fiscale de nos ^ours, en veriu des lois de finances , il j a lieu de s^élonner ^ voir le ton de ' bénignité avec lequel le monarqui^ , dans sa lettre aux états, leur demande lui-même ce qu'ils voudront bien lui donner ( autant qu'il leur sera possible ) pour subvenir aux embarras ou il se trouve. C'était le privilège des états de s'imposer eux-mêmes ; aussi n*y manquvntils pas, et noua avons la série corrélative des registres de la capitatton. En 1701 «]|« était fisée pour la noblesse à 13,175 1. ; pour le parlement» à 10,000 I. ; pour le plat pays, a 68335 1. C'était ce qu'on appelait Pabonnement royal.

toujours les mêmes noms, grâce aux perpétuités nobiliaires de l'ancien régime, on croiroit lire un seul livre, rédigé par un seul auteur, si ce n'était que chemin faisant l'écriture change de main , et vient vous avertir que le temps marchait malgré cette apparence d'immobilité. Pendant que se poursuivaient ces feuilles fragiles, sur la même table, dans la même enceinte accoutumée à recevoir les états , dix générations s'écoulaient comme l'onde , léguant à leurs successeurs l'héritage des mêmes intérêts, et la con^ tinuation des annales de la cité que la mort n'interrompt jamais.

Et puis, si votre esprit est accoutumé à étudier l'histoire plus en grand, tandis qu'ici, avec la loupe d'un explorateur d'archives, vous considérez ces histoires si restreintes et si mornes^ il ne vous est guères possible de ne pas vous préoccuper du grand synchronisme qui se passe dans le monde, durant ces successives et modestes élaborations. Richelieu, Mazarin, l'Europe embrasée; le grand Roi, son grand siècle tout entier, brillant comme le soleil et se couchant sans gloire; puis la régence et ses indignités; le siècle de Louis XV, ses maîtresses, ses parlemens, ses poètes , ses philosophes , qui aspirent à changer le monde et qui le changeront; la liberté dans le nouveau monde ; enfin , le jeune roi Louis XVI, réservé au plus infortuné sort, parce qu'à toutes les vertus du cœur, il ne joignait pas éga-

lement l'énergie de la volonté; voilà l'ombre de ce qui se passait dans le monde, pendant que se poursuivait en Béarn le travail administratif, conservé dans les brevets des états et dans les dossiers relatifs à l'intendance.

Cependant il y eut un jour, une heure, où l'histoire générale du pays revint faire invasion dans toutes les délibérations si long-temps stériles des provinces; elle reflue, cette histoire, et se fait jour jusques dans les archives des municipalités. Encore un moment, et il n'y aura plus les Etats-généraux de Béarn , ni ceux de Navarre, ni ceux d'aucune province de France; il y aura les Etats-généraux du royaume, il y aura la Révolution.

Béarn et Mavarre à l*Asseniblée Nationale.

Les états-généraux du royaume dé France s'étaient réunis le 5 mai 1789. Cette grande assemblée avait déjà commencé ses opérations mémorables quand le Béarn et la Navarre n'avaient pas accompli la nomination de leurs députés. C'est qu'en effet ces deux anciennes souverainetés, n'avaient jamais entièrement consenti à leur réunion à la couronne de France, ordonnée par Louis XIII; que d'ailleurs l'édit de ce Roi leur avait laissé la réserve de leurs droits , de leurs privilèges, de leurs libertés; et qu'enfin le roi Louis XVI , par sa lettre de convocation des étals de Béarn et de ceux de Navarre, leur avait

reconnu le droit de députer pu de ne pas députer, selon leur propre inclination. Or, quand toute la France, par ses représentans des trois ordres, annonçait sa volonté de refondre l'ancien ordre social, et d'opérer un complet renouvellement , la question qui fut agitée longtemps encore dans nos contrées, fut celle-ci: le Béani et la Navarre enverront-ils des députés aux Etats-généraux du royaume ?

Sur l'ordre du commissaire des états, chacune des communautés Béarnaises avait eu à élire un électeur, lequel s'était rendu au chef-lieu du parsan , pour procéder à la nomination de dix députés, nobles ou non nobles, chargés de se rendre à l'assemblée extraordinaire des Etats de Réam réunis à Pau (i). Ces états ainsi agrandis devaient décider sur le fait de la nomination des tiéputés aux Etats du royaume, et si leur décision était affirmative, ils devaient procéder sans délai à cette nomination. C'est là que se firent entendre les opinions les plus diverses sur le fait préalable, sur la convenance d'élire des députés aux Etats du royaume. Le Béarn , disaient les opposaus, étant réuni à la couronne de France

(i) Nous avons les procèf-verbaux de toutes les communes du parsan da Vir^bllh , avec les griefs et doléances ; jl j en a de fort sensées, témoins eelle-eî de la commune de Lalongue : « Qu'il soit permis d*aTuîr des armes à feu , pour tuer les bettes foves et les cbins enragés , les corbeaux» pirs , gajs et autres animaux qui nous dévorent la bolajti , et nous ravagent la récolte; ce que l«s habitants ont examiné murnment. « Si toutes 1rs réclamations d'armes eussent été aussi innocentes que celles de ces bons villageois du parsan de Morlkas, le trône de Louis XiVI aurait pu reposer bien tranquille.

par redit de i6ao, n'avait pas cessé pour cela d'être régi par ses lois, coutumes et privilèges; la souveraineté Béarnaise formait un £tat distinct en France; d'ailleurs, pour adhérer à des théories vacillantes par lesquelles on promettait le bonheur universel avec Tunité de territoire, convenait-il de sacrifier des privilèges, des droits, des libertés, un régime enfin sous lequel les Béarnais avaient trouvé la force et l'indépendance durant tant de siècles ? De plus tous les Rois à leur avènement et Louis XVI en 1776 n'avaient pas manqué de prêter serment entre les mains de ceux deBéarn, et de s'engager par un acte solennel à maintenir les droits et les libertés de ce pays. 11 faudrait donc briser ce pacte protecteur, et renoncer au bénéfice de ce généreux serment des Rois, un si beau privilège, que les Béarnais ont maintenu depuis leurs premiers Gastons, avant même la rénovation du vieux for?

Des esprits plus avancés, et prévoyant mieux la marche irrésistible des choses, condamnaient cette orgueilleuse et vaine résistance au mouvement général qui entraînait tous les esprits; ils ne voulaient pas séparer la destinée Béarnaise de celle de la France entière, alors si spontanée, si pleine d'avenir et d'espérance. Ils voulaient que leurs citoyens allassent prendre leur part à la fédération du Champ-de-Mars, qu'ils comparussent au nom du pays de Béarn à ce vaste champ-clos ouvert à la liberté de tous.

Un terme moyen fut approuvé; on décida que les députés se présenteraient à rassemblée, mais seulement après que cette assemblée aurait accepté leurs réserves sur le point de leur réunion à la France.

Alors la délibération se plaça sur un terrain plus digne; l'assemblée des Etats de Béam s'occupa de rédiger le cahier des griefs et doléances que ses députés seraient chargés de porter à TAssemblée Nationale. Ces cahiers ne sont point en arrière de ceux des autres provinces ; on y retrouve ces vœux unanimes qui plus tard ont été réalisés à grand frais de catastrophes et de sang répandu. Mais de plus, les cahiers contenaient des griefs relatifs aux intérêts de localité; la plupart ont été satisfaits depuis, mais pas tous, et ils devraient Têtre (i). Quoiqu'il en soit les députés de Béarn partis pour Paris ne consentirent point à prendre une part effective aux

(i) Le cahier dex griefs est tlivisé eo trois chapitres : les finances ; la justice ; la religion, les moeurs et l'édacatioo , Le tiers ^tat a ses griefs particuliers en 36 articles; en vuici l*analjrse : il demande Tégale répartition des impôts , des corvées pour but d*uli1ité publique , du logement des gens de guerre ; l*^ale admissibilité aux emplois sans antre distinction que celles que pourront établir le mérite et les taleos ; que les seigneurs ne puissent plus nommer d'office les jurats et les bajies , et les contraindre à ciercer leurs justices; l'abolition du droit de banalité; la déclaration que les cliemius publics sont propriété publique et non seigneuriale; abolition des corvées de droit commun, et rachat des corvées fondées sur des titres; le droit de détourner les eaut des ruisseaux pour l'irrigation des prairies ; la révision de toute la législation sur les dîmes et autres droits ecclésiastiques. On voit par cet aperçu que les états de Béarn , malgré leur affection pour leurs propres libertés, n'étaient point restés en arrière du mouvement qui avait consommé la révolution dans les esprits > avant même de la commencer dans les choses.

travaux de l'assemblée; ils étaient là comme témoins de ce grand drame, attendant Ilieiue d'y prendre im rôle et craignant de s'avancer. Ils voulaient bien se donner à la France , mais ils cherchaient leurs sûretés; et de fait, les événeraens qui se précipitaient dès la première année de la révolution (i), n'étaient pas de nature à leur inspirer cette sécurité qu'ils cherchaient. Il y eut surtout un jour, ou plutôt une nuit, qui déconcerta leur fidélité à leurs traditions vénérées, à leur amour pour leur liberté féodale. Il n'avait fallu qu'une heure à la nuit du 4 ^oùt pour opérer une Saint- Barthélémy des dignités, des titres de toutes les distinctions monarchiques. Alors les députés ayant à leur tête le président d'Esquille se retirèrent; ils s'en allèrent dans leur Béarn déclarer à leurs commettans qu'il y avait plus de sûreté chez eux , dans leurs chères institutions, que dans les utopies philosophiques dont la France entière était saisie comme d'un soudain et fatal enivrement. « Laissons la France, disaient-ils, et soyons Béarn w; noble et généreuse souveraineté de Béarn, combien elle s^abusait! Brillante goutte d'eau, ellese posait indépendante, vis-à-vis de ce soleil national de qui elle recevait malgré elle sa clarté ; et quelques jours plus tard , elle était absorbée parce même foyer lumineux,

(i) Nous pouvons rappeler ici ce syncbronisme qu'il ne faut pas oublier: Serment du jeu de paume , et séance royale du 3^ juin; journées des la , l3, i4 jaillet; journées des 4y S> 6 octobre; agitations continues d^ns Paris; ReTeillon , Favras, Foulua et Berthier; violences populaires.

auquel elle aurait voulu soustraire sa destinée (i). »

Les Etats de Navarre se conduisirent d'une manière analogue à ceux de Béarn; mais leur résistance alla plus loin. Lorsqu'ils eurent franchi toutes les difficultés préalables, ils envoyèrent des députés avec le mandat impératif de ne paraître à l'assemblée que dans le cas où toutes leurs garanties seraient maintenues, où ils regarderaient leur pleine adhésion aux travaux de l'assemblée comme favorable aux vrais intérêts du royaume de Navarre. Dans leurs fréquentes réunions à Versailles, chez l'évêque de Bayonne , les députés de la Navarre commencent par décider qu'ils ne se présenteront pas à l'assemblée avant d'avoir obtenu du Roi la prestation du serment et de lui avoir présenté le cahier des griefs particuliers dont ils veulent obtenir le redressement. Un mémoire relatif au serment et que nous avons sous les yeux , fut rédigé dans cette circonstance (t) et présenté au Roi par l'entremise de M. de Saint-Priest; il contient un aperçu historique de la monarchie navarraise, et statue que tous les Rois ayant prêté serment à la souveraineté de Béarn ont dû le faire éga-

(i) CVlait M. de Xoc, évèque de Lescar, qui exerçait le plus d'ioflupore sur les déterminations politiques des états de Bc'ara , et de la députatiuQ aux états du royaume. Voir la notice prél. des œuvres de ce prélat, p. 63*

(i) Archirrs de Pau, papiers de Tintend. , li. ig3, dossier pleia d'intérêt dans lequel nous puisons tout ce qui suil> ainsi que dans 1« dernier registre in-f.* conccraant les états de I^avarre y i79o>

lement pour la Navarre, et que ce serment est Timprescriptible droit du Navarrais; quautremeiit et en consentant à une réunion précipitée, ils compromettraient l'indépendance et les droits de leur nation.

Telles étaient les prétentions des Etats de Navarre, dans un moment où des intérêts si supérieurs prévenaient tous les esprits; quand la France entière, apportant une seule âme à la fédération universelle, aspirait à fonder une constitution de liberté pour tous. En vain M. Necker leur fit-il observer « que le Roi paraîtrait, en faisant ce serment , contrarier le vœu d*unité manifesté par l'Assemblée Nationale de France. Qu'importait du reste , ajoutait le ministre , que le serment fut prêté un peu plus tôt ou un peu plus tard. Le serment deviendra superflu si la Navarre se détermine à s'unir à l'assemblée et adhère à ses décrets; si elle persévère à vouloir rester indépendante, plus tard il sera toujours loisible au Roi de lui prêter son serment (t). »

Cette réponse est suivie de nouvelles indéci-

(i) Lé roi consentait anx àit'xn (les députés , mais il voulait prêter I« serment k la Navarre dans la même teneur que celui qu*il avait prêté à la France entière lors de son sacre. Pouvait-il dans un temps si plein d'irritation, jurrr le maintien des privilèges d'une partie de set états, au moment où tous les privilèges venaient d'être abolis ? — C'était M. de Polvercl, de concert avec M< de Logras , qui écrivait jour par jour à ses commettans rétat de 11 situation; nous avons ses lettres au dossier, avec les procèsverbaux , sokt delà députation à Versailles) soit des commissaires des états formant le comité de correspondance ', c'est de là que nous avons emprunté les détails qui précèdent.

sions; les députés ne prennent pas sur eux d'adhérer à TAsserablée Nationale avant d'avoir pris les ordres des Etats de Navarre; et d'ailleurs ce n'était plus le fait de la prestation du serment qui éloignait ces députés, c'était le travail même de l'assemblée, cette suite de décrets par lesquels tout l'ordre ancien était bouleversé. « La Navarre, disaient-ils, dans leur mémoire^ voulait bien se réunir à la France, et renoncer à sa propre constitution, mais elle désirait voir se réaliser les promesses des réformateurs; et enfin, ajoutaient ils, à voir ce qui s'est passé jusqu'ici, il y a vingt probabilités contre une que l'Assemblée Nationale ne fera pas une bonne constitution (i), telle du moins que la Navarre puisse l'accepter sans regretter la sienne. »

Ainsi, les députés de Navarre se désistèrent; ils partirent, mais en laissant au Roi un cahier de leurs griefs et remontrances, que leurs états avaient rédigé pour être remis au Roi; c'était un mémoirede4o articles, et formant une étrange disparate avec les cahiers des provinces de France.

Remontant par delà la réunion des deux couronnes sous Louis XIII, ils discutent la validité de cet acte souverain; de là se plaçant intrépiment au centre même des temps de moyen-âge, ils établissent les principes de la constitution

(i) Suit ilaas le mémoire une discussion critique et asses amère tics opérations de Rassemblée nationale et des éléniens qui paraissaient devoir former la constilulion .

navarraise , et rappellent les infractions que les rois ont pu faire à cette constitution; ils en redemandent le redressement, et supplient le Roi d'ordpnner la pleine réintégration de leurs anciens fors, sans omettre tous les privilèges des trois ordres, etc., etc.

Quant à la question deTimpôt, elle formait le premier paragraphe de la supplique; en ^oici la teneur : a Ils prient le Roi de déclarer par ime loi solennelle, comme l'ont fait ses prédécesseurs , qu'il n'a aucun droit de prendre et de lever dans la Navarre aucuns impôts directs ou indirects; et qu'il veuille aussi maintenir les états dans le droit , franchise et liberté de faire chaque année à leur roi des dons volontaires, et d'en régler librement la quotité, la forme et les conditions (i). »

Les députés de Navarre ne prenaient-ils pas bien leur temps pour demander la pleine réintégration de leurs anciens .privilèges? « Les peuples du royaume de Navarre, comme ils disaient au Roi dans leur mémoire (c'est-à-dire les habitans de Saint-Jean-Pied-de-Port, Saint-Palais, Arberoue, Garris, Labastide-Clairence), vous supplient de ne pas oublier leurs droits et leurs franchises; » et ailleurs, « Votre royaume de Navarre est distinct et indépendant de votre royaume de France, il doit donc conserver tous

(l) Arcb. de Pau, aux deux endroits indiqués plus haut; il y a plu» de détails au registre.

les signes et tous les bonneiirs de ro}aume(i). » Ainsi parlait le royaume de Navarre; sa voix inentendue se perdit dans Tunanime concert de la France, applaudissant aux réformes politiques, dont le principe était l'unité de loi et de territoire; et ainsi disparut le royaume dont Saint. Palais était la capitale. Il conserva ses grands souvenirs; sa destinée fut plus modeste, mais plus réelle; il entra pour sa part honorable dans le département des Basses-Pyrénées.

En lisant ici ce dernier mot on voit que c'en est fait désormais de ces dénominations si cé« lèbres de Béarn, Navarre et Labourd. Ces beaux: noms, qui rappellent d'antiques souverainetés, occuperont toujours leur place dans l'histoire; ils resteront encore chers entre les traditions recueillies par la génération présente; mais ils sont effacés de la géographie politique. Et nous, pour achever la tâche historique que nous nous sommes proposée, nous n'aurions plus qu'à jeter

(i) Il y avait, on ne saurait le méconnaitrcy un sentiment estimable et généreux daos le de'voûraenl de ces vieilles communautés politiquesy s'aitachant avec d*autant plus d'ardeur a leurs antiques lots, fors et privilèges y que le moment de Ifur ruine totale était plus prochain. Et puis, à travers tout le cahos de l'ancien régime, combien n'existait.}] pas de libertés particulières, iuconnues de nos jours, et qui se révèlent seulement à celui qui explore l'histoire de France dans les archives provinciales ! Le Béarn et la Navarre , les plus privilégiés de ces pays d'état, ne devaient-ils pas être excusés dans leur affection pour le régime qui expirait alurs ^

un aperçu rapide sur l'histoire du département des Basses-Pyrénées, si nous n'étions obligé de revenir sur nos pas et de i éprendre l'histoire Bayonnaise, depuis le moment où nous l'avons quittée au chapitre VII jusqu'à celui où nous sommes parvenus. Ici, en effet, Bayonne, illustre cité Française, vient s'unir à Navarre et à Béarn, pour vivre désormais de la même existence politique « sous l'administration commune qui leur fut donnée en 1791.

Coup-d'œil historique sur Bayonne depuis sa réunion à la France

jusqu'à la Révolution (1).

E roi de France accueillit la soumission de Bayonne avec la joie que devait lui causer une si belle possession. Toutes ses franchises furent maintenues; mais la bourgeoisie vit restreindre ses propres privilèges. Les impôts furent diminués de moitié; Louis XI augmenta les bénéfices des Rayonnais sur les ports du Labourd et de la Navarre, et affranchit de tout droit de coutumes les marchandises et les denrées qui entreraient ou qui sortiraient de Bayonne et des autres ports du

(i) Pttgc i58.

pays. Le monarque vînt lui-même à Bayonne en i463, et s'arrêta au château cFUrtubie où il eut une entrevue avec le roi de Castille.

Depuis l'époque de la réunion de Bayonne à la France jusqu'à la révolution de 17899 les annales historiques des Bayonnais, comme celles de la plupart des villes Françaises, offrent assez peu d'intérêt; elles sont presqu'exclusivement marquées par les ordonnances des rois relatives aux divers objets de l'administration militaire, ainsi qu'aux divers degrés de la juridiction. Cependant Bayonne eut un moment d'alerte vive, lorsque Henri d'Albret , k la faveur des troubles survenus en Castille, entreprit de reconquérir son royaume de Navarre, et exécuta la glorieuse expédition dont nous avons parlé. L'amiral Bonnivet déploya dans cette guerre une grande activité; mais après le départ de ce général et après le long blocus de Fontarabie, Bayonne subit à son tour un périlleux siège, et repoussa les Espagnols avec une perte considérable. Trois ans plus tard, lorsque François L***, échappé aux fers des Espagnols, retournait dans sa patrie tant désirée, Bayonne, la première des villes de France, salua cet illustre monarque, revenant parmi ses fidèles sujets, après une si longue et rigoureuse captivité.

Au mois de juin iô65, lorsque Catherine de Médicis vint à Bayonne avec son fils, le roi Charles IX, pour une entrevue avec la reine

d'Espagne, Elizabeth, des fêtes magnifiques servirent de voile aux vues criminelles de ce voyage. C'était le moment où la nouveauté religieuse, propagée par Jeanne d'Albret, avait répandu dans nos contrées un levain de discorde et de violens troubles. Cependant Bayonne fut assez tranquille durant ces divisions qui déchirèrent le Béarn. Soit que ses habitans ne se fussent point laissé prendre aux séductions de Thérésie; soit que la sévérité du parlement de Bordeaux et de l'autorité militaire établie à Bayonne même, eussent par avance écarté tout esprit de révolte, les Bayonnais aidèrent le baron de Terride dans son invasion du Béarn en iSGq. Trois ans après eut lieu le massacre de la Saint-Barthélémy; tout le monde connait l'admirable lettre écrite par Adiram d'Aspreraont, vicomte d'Orte, quand ce gouverneur de Bayonne refusa de prendre part à l'horrible exécution dont il avait reçu commandement. Voici les propres paroles de d'Aubigné :

« J'achèverai par Bayonne, où, étant arrivé le courrier qui venait de faire mettre en pièces les hommes, les femmes et les enfans de Dax, qui avaient cheiché leur sûreté en la prison, le vicomte d'Orte, gouverneur de la frontière, répondit aux lettres du Roi en ces termes : « Sire, » j'ai communiqué le commandement de V. M. » à ses fidèles habittins et gens de guerre de la » garnison, et je n'y ai trouvé que bons citoyens

» et braves soldats , mais pas un bourreau ; c'est » pourquoi eux et moi , nous supplions très- » humblement Voire dite Majesté vouloir emï> ployer es choses possibles, quoique hasardeu- » ses qu'elles soient, nos bras et nos vies, comme » étant vôtres. Sire, autant qu'elles dureront. »

t< Celui-ci, homme violent aux autres choses, ne la fit pas longue après ce refus, avec soupçon d'un morceau mal digéré (i). »

Yoiià une induction assez méchante de maître d'Aubigné , si toutefois un historien peut être méchant vis-à-vis de misérables comme les ordonnateurs du massacre de iS^q. Toutefois il est certain que le vicomte d'Orte vécut encore plusieurs années et ne fut remplacé que trois ans après dans son commandement. Ce n'était pas, à ce qu'il parait , un excellent homme que ce seigneur d'Orte, bien qu'il eut fait cette réponse si belle, et éternellement enregistrée par l'histoire. 11 existe dans les archives de Bavonne une lettre de Charles IX du mois de mai 1574 , par laquelle, sur les remontrances des habitans de Bayonne, il est ordonné. au vicomte d'Orte de se conduire avec plus de douceur (a). Cette circonstance peu connue est assez singulière et présente une notable bizarrerie du cœur humain; c'est Charles IX qui recommande la douceur au vicomte d'Orte , sans doute à l'égard de ceux

(i*) D'Aubif^né, histoire universrlle.

(a) M. Bajlac ', pouT. cbrun. d« Baj. , p. i38.

de la religion. Le vicomte d'Orte n'avait pas voulu être bourreau, mais il pouvait fort bien être un fort cruel gouverneur sans égorgement. Le Roi en recommandant la clémence voulait-il qu'on lui pardonnât son crime; et le gouverneur , en traitant avec dureté ses gouvernés voulait-il se faire pardonner sa généreuse résistance à une indigne tyrannie Telles sont les choses humaines! Le plus souvent les crimes et les vertus ont leur ombre; il faut connaître les replis, les retours, les refuges que le cœur de l'homme trouve en lui-même; il y a des remords qui peu^ vent affaiblir l'indignation due au crime; il y a aussi des calculs d'intérêt, qui surviennent par fois, comme pour dénaturer des acticns qui furent si pures dans leur premier mouvement.

Quoiqu'il en soit, le vicomte d'Orte f ut remplacé par le seigneur delà Hillière, personnage encore assez rébarbatif, mais au demeurant qui paraissait meilleur humain que l'immortel vicomte d'Orte. C'est lui que rencontra de Thou dans le voyage qu'il fit à Bayonne en i58a et dont il parle assez plaisamment:

a Jean-Denis de la Hillière, qui avait succédé au vicomte d'Orte, commandait dans la ville; c'était un vieux capitaine fort simple, et si accoutumé à la fatigue, qu'il couchait en tout temps la tête nue et buvait toujours du vin pur sans s'en trouver incommodé, quoique le vin de Chalosse dont il usait soit le plus fort de la pro-

vînce. 11 reçut nos voyageurs avec beaucoup de politesse et leur fit l'histoire de sa vie sans en rien déguiser. Thumeri lui dit qu'il lui conseillait de se marier, et lui ayant frappé dans la main , il lui fit promettre qu'il y songerait au plutôt; ce qu'effectivement la Hillière fit peu de temps après (i). » Ainsi soit, dirons-nous après M. de Thou, et puisque cet historien a pris soin de nous conserver cette fort insignifiante histoire, nous souhaitons que M de la Hillière se soit bien trouvé d'avoir suivi le tardif conseil du bien avisé M de Thumeri.

Le gouvernement de Bayonne passa tour-à-tour du sieur de la Hillière au maréchal de Biron et de celui-ci à Antoine comte de Gramont. Cette illustre maison de Gramont, la plus illustre en effet de tout le Labourd, a long-temps joué un rôle actif dans les états de la Navarre Française, du Béam et du Labourd. Le dernier fils de cette maison puissante, François, fils de Roger, et seigneur de Bidache,. après avoir accompagné la mauvaise fortune de Jean d'Albret, était mort dans la guerre de Naples , ne laissant qu'une fille qui transporta les biens et le nom de Gramont dans la maison d'Aure , originaire de la Bigorre. Antoine de Gramont , maire et gouverneur de Bayonne, était de cette seconde tige. Henri IV , à qui l'on a coutume de rapporter l'ins-

(i) De Thon, biàt. univ. J^pui» i543 jusqu'en 1607, t. i , p. 67.

titution de la vénalité dans les dignités et les chaînes , conféra , par lettres patentes , la double hérédité de ces deux places dans la maion de Gramont. Louis XIII enleva à ce seigneur la chaîne de maire et ne lui laissa que le gouvernement militaire « gouvernement qui s'étendait sur la Navarre , le Béam , d'autres pays encore , et qui persista sous divers titres dans toutes ces contrées jusqu'à la révolution.

Peu d'événemens politiques, au pays de Labourd, occupèrent les esprits dans le 16.^ et le 1 7.* siècles. Cependant on peut rappeler l'alarme passagère qui fut produite en 1 594 par la conspiration de la poudre d'or. Un nommé Château- Martin, ou Pierre d'Or, avait formé le projet de livrer la ville de Bayonne à l'Espagne; sa correspondance avec le gouverneur de Foutarabie ayant été interceptée, ce malheureux , dans les tourmens de la question, révéla toutes les circonstances de la conspiration. Le coupable, convaincu par ses propres aveux, subit avec quelques complices un châtiment qui aurait été juste, si ce n'était l'horreur des supplices qui furent employés contre lui.

En 1 536 , les Espagnols traversent le pont de Cibourre , prennent Saint*Jean-de-Luz et son territoire; ils étaient sur le point de s'emparer de Bayonne , qui fut sauvée par la belle résistance du duc d'Epernon et du duc de la Yillette. C'était un complot ourdi par un Espagnol retiré à Saint-

Jean-de-IiUz , et qui avait pour but d'ouvrir cette grande barrière aux ennemis de la France. Pendant les troubles de la fronde, Bayonne était restée fidèle au Boi et à Mazarin. Le 17 juillet i5j9 eut lieu entre ce cardinal et don Louis de Haro , ministre d'Espagne , la célèbre conférence dont le résultat fut la paix des Pyrénées. Le Roi et la Reine-mère vinrent eux-mêmes à Bayonne et toutes les relations contemporaines sont remplies du détail des fêtes merveilleuses qui furent données par les Bayonnais à leurs souverains.

Parmi les princes, reines et rois, qui séjournèrent à Bayonne dans les deux derniers siècles, il est une reine que cette ville .ne saurait avoir oubliée. Marie-Anne de Bavière-Neubourg, veuve de Charles II, et reine d'Espagne, y résida trente-deux ans, et répandit l'aisance et la satisfaction par l'usage généreux qu'elle fit dans sa patrie adoptive de la pension royale que lui faisait le roi d'Espagne. Elle habita successivement le Château- Vieux, la maison du Palais , située rue Montant , et fit bâtir le château de Marrac, où elle ne voulut pas habiter, par un caprice de femme. Rentrée en Espagne, au vif déplaisir de la population Bayonnaise dont elle était aimée, elle alla, après deux ans de retour, mourir à Guadalajara en 1740.

Vous me permettrez de vous épargner l'aridité de ces éternels passages de princes qui s'ar-

réient à Bayonne , sur cette grande route de l'Espagne et séjournent justement assez pour recevoir les fêtes Bayonnaises et les félicitations du corps municipal. Je ne vous dirai point ces belles Castillanes, femmes de nos Rois, venant de Madrid, et paraissant à Bayonne, où elles prennent possession de ce sol de France, terre salique où les Reines ne sont pas adorées comme dans la brûlante Espagne. Que faire de tous ces voyages dont l'auteur de la Chronique de Bayonne exhume avec une loyauté si scrupuleuse toutes les relations contemporaines? Rien, par exemple, ne fut magnifique comme le séjour de Louis XIV, venant épouser à Bayonne sa fiancée espagnc^e, cette douce Marie-Thérèse , si chaste et si dévouée au martyre royal que lui fit subir son égoïste et indifférent époux (i).

Ne parlons point du passage de Philippe Y, fils de France, s'acheminant vers le royaume d'Espagne, alors que fut dit ce mot qui a justement retenti dans l'histoire : « Il n'y a plus de Pyrénées. » La fête à laquelle assista Philippe Y fut un combat de taureaux; il allait posséder l'Espagne , il fallait le traiter en Espagnol , et l'on ne voit pas que ce crueU divertissement ait été donné dans Bayonne aux autres princes qui , en diverses circonstances, ont visité la cité des Pyrénées. Ne disons rien enfin du séjour de Joseph

(l) Otil (IaQ& I^ voyage de Louis XIV et Se sa mère Anae d'Autriche , que ce mooarqae prêta le serment aux Btfara«is; il clait à Saint-Jean-de-Lus .

II , et de la fastueuse simplicité de ce voya* geur impérial.

Puis , en 1 78^ , ce fut le comte d'Artois , frère du roi Louis XYI, qui passa à Bayonne en se rendant au. siège de Gibraltar. Les divertissemens du peuple Basque jouèrent le principal rôle dans les fêtes qui furent données au Prince dans cette occasion. Il vit l'adresse si renommée des montagnards à l'exercice du jeu de paume. La danse à caractère du pays charma ses regards accoutumés aux splendeurs classiques de Versailles et aux divertissemens idylliques de Trianon. Le comte d'Artois était assis sur un élégant balcon , élevé le long du théâtre sur la place de Gramont. C'était le soir; une troupe nombreuse de jeunes gens et de jeunes filles, dans le costume le plus élégant , apparurent au bout de la place au bruit des tambours et des instrumens , marchant d'abord avec gravité sur deux files, sous une lumière de cinquante flambeaux. Soudain la troupe s'agite et tourbillonne; la danse Basque se déploie dans son originalité, et tous la terminent en passant un à un sous le ruban du Roi, de celui qui mène la danse.

C'était alors un temps de jeunesse et d'avenir; il était bien charmé, ce jeune frère du roi , à l'aspect de ces fêtes inconnues qui l'accueillaient ainsi aux extrémités du royaume. Alors ne retentissait pas à son oreille le bruit sinistre d'une révolution qui lui fit une si étrange des-

tinée durant un demi siècle. Nul pressentiment n'annonçait à ce prince aimable et frivole les catastrophes qui sillonneraient sa vie, jusqu'au jour où, précipité d'un si beau trône, il irait terminer son troisième exil , mourant loin de sa patrie sur une terre obscure ! Mais aussi que d'incroyables vicissitudes ont passé sur la France, sur le monde entier, de 178a jusqu'à nos derniers jours !

Je viens de recueillir les principaux événeinens relatifs à l'existence extérieure de Bayonne. Cela est peu varié , assez indifférent à la véritable histoire de la cité. La vie extérieure, et pour ainsi parler, l'existence anecdotique d'une société , est souvent chose légère , déserte et dépourvue d'importance. Alors Thistoiie réelle d'une telle ville est ailleurs; elle est dans la vie intérieure, dans les institutions administratives ou municipales , dans les phases diverses du commerce et de la prospérité de ses habitans. Or, c'est un tableau que nous allons parcourir, en nous reprenant à l'époque qui vit l'antique Lapurdum réunie à la France.

De rindastrte Bayonnatiie.

Depuis 1449 9 il fallait être propriétaire pour être éligible au conseil. Le maire était choisi par le sénéchal de Gascogne, entre trois candidats

désignés par les électeurs (1). Il jugeait en pre-

(1) Daas Porigiae , et par U charte de communauté de ial5( Voir plas

inière instance les causes inférieures, tant civiles que criminelles; les cas plus graves étaient réservés au prévôt. La ville ainsi constituée était libre, mais chargée de s'entretenir elle-même par ses octrois et ses contributions de toute nature. Elle devait suffire à tous les frais de son administration. Le roi percevait le droit de coutume , le produit de la collation des offices , une partie des amendes et autres rétributions de la prévôté. En iSSii, le roi Henri III déclara les habitans de Bayonne déchs^rgés de tous droits de francs-fiefs, d'amortissement et de tous droits d'acquisition (i).

Cet ensemble des institutions de finance et de justice à Bayonne persista jusqu'au bouleversement de 1791 , et ne subit durant plusieurs siècles que de simples modifications; Tout se borna à quelques réglemens, à quelques privilèges plus ou moins étendus. Ainsi l'administration de la justice reçut un nouveau règlement vers i55a, quand un présidial ayant été installé à Dax, le sénéchal succéda à Bayonne h la charge de prévôt du roi, La coutume de Bayonne , rédigée par

haut, page 99), les magistrats Paient ^as par lears concitoyens, mais seulement par ceux qui ayaient pass^ dans les charges. Le corps de ville se composait du maire renouvelé tons les ans, de 12 jurats, de la ëchevins, de 75 conseillers.

(i) Il est curieux de voir dans la Chronique de Bajonne y page i3o, 169, la liste avec la qualité de tous ceux qui assistaient à PaSsemblée générale des ordres de la ville, le a8 juillet i6al , au parquet de l'hâtel-de-ville ; tous les degrés de la société jusqu'au deraicr j sont représentés.

— seule premier président et plusieurs conseillers du parlement de Navarre, avait été approuvée en 1&149 par arrêt de cette compagnie. En 1661, on voit intervenir un arrêt du même parlement qui attribue tous les délits ordinaires à la juridiction du corps de ville. Alors Toffice de maire se mettait à l'encan.

I^a prospérité de Bayonne commence à déchoir au siècle dernier (i); vers 1760, le commerce de cette ville était presque ruiné; sa population était réduite à 9,000 âmes; les négocians, les artisans de tous les genres d'industrie émigraient en foule, et menaçaient de réduire Bayonne à l'état le plus déplorable. C'était le résultat des entraves mises par les prohibitions, au commerce maritime, au cabotage qui fait la force et la vie de cette importante cité (2). M. deVergennes, ministre du Roi en 1770, vint au secours de la décadence Bayonnaise.

11 y eut un plan proposé pour rétablir la liberté du commerce avec la libre circulation dans

(i) Un mémoire de M. de Hareaux, lieutenanUg^^aeral au sénéchal de Bajonney rédigé en iSiS» fait connattre Félat de la cité Bajonnaisa aa commencement du i8** siècle» On comptait 16^000 personnes k Bajonne, 3,000 à Saint-Esprit ; il y avait &ept commanantés, dont rinq d*bommes f les jacobins, les cordeliers, les auguslins , les carmes et les capacins. J'ai dit qae nous avons aux archives de Pau une grande- quantité de papiers et de registres relatiCi à ces communautés. Voici les principaux objets : nombreux registres d*insinuatioBs ecclésiastiques ; le pouillé général ou état estimatif d^ revenu de tous les bénéf. dudioc. deBajonne; registres des délibérations du diocèse; on voit dans le dernier les tribulations du chapitre en I791 ; le livre terrier, etc.

(a) Chron. de Bajonne> p. a58.

l'intérieur de tous les produits du pays de Labourd. Malgré les vives oppositions de plusieurs manufacturiers , le plan de la chambre du commerce de Rayonne fût adopté ; le système prohibitif fut détruit ; Bayonne fut déclarée troisième port franc, avec Dunkerque et Marseille, par lettres patentes du 4 juillet 1784. Ce résultat fut sans prix pour la prospérité de Bayonne; elle remonta au point d'où elle était descendue. Ses pèches de la morue , ses relations avec les colonies, sa grande navigation , ses gabarres pour le service du port, son numéraire furent doublés, triplés, décuplés; les valeurs en piastres importées annuellement s'élevèrent de deux à trente millions de francs; les propriétés territoriales augmentèrent en proportion de l'industrie qui se déploya et fit des merveilles. Après six années d'une existence tranquille et d'un progrès continu, les lois de la république survinrent, abolirent la franchise et frappèrent un coup de massue sur cette prospérité. Mais durant ses années d'abondance, Bayonne avaîl assez augmenté les avantages de sa position pour se suffire à elle-même ; et d'ailleurs , le principe de la liberté pour tous, introduit dans les lois à la suite de la tourmente révolutionnaire, valait mieux assurément que ces droits exclusifs, par lesquels le pouvoir entreprenait jadis de suppléer au droit général et aux principes de l'équité méconnue.

Département des Basses-Pyrénées ; aperçu de son histoire ; événemens de 1814; conclusion.

><jO«(C

A division du royaume de France en départemens fut la grande mesure de l'Assemblée Constituante. La plus vive résistance au renouvellement entrepris par cette Assemblée, venait des souvenirs de province, des traditions féodales, des seigneuries qui ne pouvaient être détruites tant que subsisteraient les circonscriptions qui les représentaient. Trouver un secret de réduire à l'unité toute cette matière territoriale si compliquée , ce réseau aux mailles sans fin , qui toutes avaient leur caractère, leur propre physionomie, leurs droits, leurs privilèges, c'était accomplir la révolution.

Que pouvaient réclamer les comtes et les barons de la Soûle, du Béarn, de la Navarre; que devenaient ces privilèges tant aimés, tant réclamés, dans cette uniforme division du territoire féodcil en cinq districts, division non plus politique ou historique, mais géographique? Toute inégalité s'applanissait sur la surface du département des Basses- Pyrénées.

Et ainsi ces faibles, mais généreux états provinciaux qui, il n'y avait encore que peu de jours, réclamaient leur indépendance avec tant d'énergie , les voilà qui s'agglomèrent sans effort dans leur ancienne circonscription; et, surpris qu'ils sont de leur nouvelle destinée , l'idée ne saurait leur venir qu'ils aient jamais été autre chose qu'une fraction inséparable de la France. Puis, que d'événemens ont suivi , ont complété cette mesure de l'Assemblée Constituante! La noblesse abolie , les fonctions publiques soumises à l'élection populaire, les monastères supprimés, les vœux monastiques interdits, la constitution civile du clergé qui régularise le schisme, le siège épiscopal du département des Basses- Pyrénées, nommé par les électeurs et institué à Oloron (i).

(i) Ce fut ilom Sanadon, ancien prieur du collège de Pau, qui fut evéque ; plus tard il fut députa à la convention, il ne vota point la mort du roi , donna SA démission , et revint au pays. Taudis que ses anciens collègues portaient sur tous les départemens la terreur de leur pouvoir consulaire , )c malheureux Sanadon , iiifirme et âgé de 7^ ans , enfermé dans U prison du district) e'crivait au trilmnal une lettre que nous avons sous les yeux, et dans laquelle il se montre plus dépourvu de courage que méchant*

Pour ce qui regarde le système financier, aux droits d'entrée, aux raaitrises, aux jurandes ont succédé les contributions, les patentes, les droits du timbre, les douanes, et tout le système fiscal qui nous régit encore. Voilà ce qui s'accomplit sous la première Assemblée, lorsqu'elle acheva ses travaux en proclamant la constitution de 1791 ;le niveau avait passé sur l'ancien royaume, et nul n'aurait pu se douter que deux années avaient pu suffire à un bouleversement dont l'exemple est unique dans l'histoire.

Tout était donc consommé quant aux institutions de la société renouvelée, lorsque préluda l'Assemblée Législative; puis ce fut la Convention Nationale qui se leva sur le sol, armée de sa puissante énergie ; terrible et jetant la tête d'un roi en défi aux nations , elle appuyait ses pieds dans un fleuve de sang versé par elle , comme pour cimenter sa république dénaturée. Cette assemblée ajouta des crimes à l'œuvre accomplie par ses devanciers , sans rien ajouter aux trésors réels que la révolution avait produits; le crime n'édifie pas.

Pourquoi faut il que les immortelles conquêtes de la révolution , aient été souillées par les forfaits qui suivirent ? La tâche de la liberté avait été remplie par les premiers travaux de l'Assemblée Constituante; restait le travail des mauvaises passions qui devaient surgir et accomplir à usure l'œuvre de la vengeance. Il y avait là en effet

les rancunes du peuple contre les abus de dix siècles, contre les cruautés du 1 6.^ siècle, contre le despotisme du grand roi, contre les humiliations du règne qui suivit; que sais-je enfin! Et le meilleur de tous les princes fut la première victime expiatoire. Alors, comme un grand et terrible retentissement, la mort de Louis XVI vint frapper les échos des Pyrénées et affliger les honnêtes populations du Béarn et du Labourd. Après la mort de ce Roi juste, la terreur se répand, s'accroit , sème la mort alentour délie.

Il semblait que par Tabolition des provinces, il ne dût plus exister d'histoires locales; les départemens, condamnés par leur nature à ne vivre que de la vie générale du pays , vont pourtant avoir leur histoire politique. Cette histoire est rapide, mais elle est réelle, et si je puis m'exprimer ainsi , elle est dramatique et pleine d'intérêt. Dans ce pouvoir de la multitude , dans cette tyrannie du grand nombre contre le petit nombre, il y eut un moment où toutes les parties de cette République indivisible, départemens, districts, municipalités, réclamèrent leur part d'un pouvoir sans borne , exercé au nom du peuple. De toutes parts le sol était couvert de rois populaires, revêtus d'un pouvoir terrible qui ne s'arrêtait qu'au-delà de l'échafaud.

Notre département reçut aussi ces sombres proconsuls qui avaient puissance de vie et de mort sur les guerriers aux armées et sur les

citoyens dans nos villes. Nous avons gardé dans nos régions Pyrénéennes les souvenirs de Baudot, Chaudron-Rousseau, Pinet, Cavagnac, Dartygoete, Ferraud , Monestier du Puy-de-Dôme dont la dictature de sang se fit surtout éprouver dans l'arrondissement de Pau et dans la région de l'ancien Béarn. Qu'un étranger interroge les souvenirs des gens de Pau sur les victimes qui périrent alors et consacrèrent Téchafaud de leur sang innocent, on ne recueillera guères que deux ou trois faits isolés. Une femme âgée et d'un nom distingué en Béarn , paya de sa vie le crime d'avoir entretenu une correspondance avec ses parens émigrés; une autre non moins honorée subit l'exposition publique des criminels pour avoir gardé la vie de trois prêtres qui portèrent aussi leurs têtes proscrites sur divers échafauds du pays. Mais les dossiers qui se conservent aux archives de Pau font voir que le sang ne coula point en Béarn avec une telle parcimonie que la tradition paraît le supposer. Toutefois la terreur s'exerçait surtout à Bayonne. La place Gramont, alors place de la Liberté, fut arrosée du sang des nombreuses victimes de la tyrannie populaire. Thermidor rendit enfin à ce qu'il y avait d'honnête en France, le droit de vivre, mais pas encore celui d'être libre (i).

(i) Les registres relatifs k la révolution sont en très-sprand nombre et se font remarquer par le soin avec lequel ils sont tenus, même dans les plus mauvais temps. Us contiennent , i.* transcription de toutes 1rs lois de la république i a.* toutes correspondances des districts et des municipalile's

Que de tels événemens ne s'effacent pas de la rnémoire des générations! Qu'ils y demeurent comme un avertissement éternel, dans un temps où le siècle s'adiemine à une juste , sage et tolérante liberté ! Après cela , il faut faire la part k l'enivrement de l'époque qui dénatura plus d'un cœur généreux; on peut être indulgent envers ce fanatisme égaré, mais sincère, qui récèle quelquefois la conviction dans la folie, le désintéressèment dans la cruauté. D'autres étaient conduits par la faiblesse, il fallait hurler avec ces loups pour n'être pas leur victime ; d'autres aussi avaient le secret de paraître ten*ibles dans leurs discours , afin de dérober plus d'une proie au sanglant tribunal. Quoiqu'il en soit , il y a une vérité acquise à l'histoire; les excès en tous les genres ont eu désormais leurs épreuves accomplies. La justice, la religion, la liberté ont comp-

avec le (^uavernement ou avec leurs aduiintslrés ; 3>* dossiers relatifs au comité de sarvcillance. LÀ» on trouve ries letlres dénooeiatrices dans lesquelles le cjaisme du langage le dispute à celui de la cruauté ; des lettres de malheureux incarcérés, qui s'adressent à la sensibilité des magistrats; les listes des fuspec^s , avec les causes de leur suspiciony savoir la fortune, la naissance et le caractère plus ou moins porté aux regrets de Tancien régime; les prudamations, actes d'accusation, arrêts de mort, émanés des représcDtans , et en particulier du terrible Moneslicr du Puy-de-Dôme, toutes pièces frappées de ce tjpe si connu ; les opérations de ce représentant en Béarn et Texercicc de sa dictature sur les diverses administrations. — Voici le tableau de ces administrations , tant civiles que criminelles , instituées a Pau vers la fin de la terreur : département ; district, composé du directeur, d(-s adjoints du conseil et de l'agent national; municipalité, avec ses notables ; comité de surveillance ; tribunal rriminel ; tribunal du district; commissaire national ; tribunal de paix et ses assesseurs , tribunal de commerce , bureau de concilialiua.

té tour à tour leurs fanatiques sacrificateurs de victimes humaines, et cependant trois choses sont immortelles^sont étabh'es pour la vénération des hommes , et s'indignent contre les violences à Taide desquelles on voudrait les soutenir; trois

choses la religion, la justice et la liberté!

Cependant, il n'était pas possible qu'une semblable tourmente persistât long-temps. Il n'est pas donné à un état social de vivre constamment d'une existence politique si active et si troublée. L'effervescence qui avait bouleversé toutes les conditions, devait s'appaiser insensiblement; le gravier redescendait, et le fleuve social poursuivait son cours régulier. Quand la terrible Convention eut déposé son pouvoir; même avant ce terme, quand une réaction soudaine eut éclaté après thermidor, nos districts se renfermèrent peu à peu dans les limites de leur administration. La chute de la Convention, rétablissement du pouvoir Directorial et des deux Conseils, le coup-d'état de fructidor, vengé par celui de brumaire, la victoire organisée en permanence aux armées; puis l'institution Consulaire ( transition entre la république et le rétablissement delà monarchie), opérant un retour aux choses que les années de turbulence avaient détruites; le concordat de 1801 rendant à Bayonne son évêché qui embrassera trois départemens y. tous ces faits appartiennent à l'histoire commune de la nation , mais ils ne se ré-

fléchissent plus dans les registres publics de nos arroudisseroens.

£t puis voilà que la scène a changé. La France , harassée de ses discordes politiques, après avoir essayé de tous les despotismes sous le nom de la liberté , essaya le despotisme de la gloire. Celuilà du moins ne mentit point à sa bannière; il apporta la gloire, la gloire immense, autant que le fracas des armes pouvait la procurer à un peuple qui en avait soif après tant de convulsions. Il est beau à contempler dans l'histoire le sang qui Coule sur les champs de bataille, bien qu'il soit encore permis au philosophe de le déplorer. Or, de celui-là il en fut généreusement répandu dans notre département. On voit que je veiix parler de la guerre d'Espagne et de son dénouement dans la région des Basses-Pyrénées. Il faut reprendre le récit d'un jpeu plus haut.

L'Empereur Napoléon est devenu le maître de la France ; les années s'écoulent ; il aspire à faire planer ses aigles de l'Escurial au Kremlin. A l'Escurial d'abord , à cette Espagne si splendide, que jadis Charlemagne aurait bien voulu conquérir. Après mille ans, le nouvel empereur a relevé pour la France le trône et l'ambition de Charlemagne. Nous sommes en 1 807 ; sous la conduite du duc d'Abrantès, une expédition eut lieu contre le Portugal ; les arméniens s'exécutèrent à Bayonne. Ce n'était là qu'un prélude;

ce n'est pas le Portugal , c'est l'Espagne qu'il veut, qu'il aura, ne fut-ce qu'un seul jour; car il faut bien que tout <:ède à sa puissante , mais éphémère domination. Le i4 avril au soir, Napoléon se rendit à Bayonne; il y séjourna jusqu'au si i juillet et résida dans le beau château de Marrac , qu'il acheta, ainsi que le domaine de Saint-Michel, pour une somme de 80,000 fr» Là, dans cette résidence impériale, se passèrent les intrigues si connues, qui se terminèrent par une déloyale et violente usurpation. Le 20 , le prince des Asturies arriva et fut logé avec son frère don Carlos à Tancienne intendance. L'Empereur l'alla visiter et reçut sa visite dans la journée. Le a6 , le prince de la Paix étant arrivé se rendit à Beyrits. Enfin, le i.**^ mai, on vit survenir le roi Charles IV et la reine son épouse, ainsi que la reine d'Etrurie et son fils. T^'histoire de l'empire fait connaître le résultat des conférences qui eurent lieu. Ferdinand fut obligé d'abdiquer la couronne en faveur de son père, et celui-ci la céda à Napoléon. Charles IV, avec la plus grande partie de sa famille, partit pour Compiègné; Ferdinand et son frère s'en allèrent se confiner à Valençay; Joseph fut salué roi le 7 juin, en arrivant à Bayonne, suivi d'un brillant cortège d'officiers et de grands d'Espagne.

Les habitans de Bayonne n'ont pas perdu le souvenir du passage de l'Empereur. On s'est plu à décrire le tableau du séjour qu'il fit dans cette

ville. En quittant Bayonne, le aa juillet, TEmpereur se rendit à Pau ; il y fut reçu avec les acclamations qui avaient coutume d'accompagner partout la route triomphale de ce grand souverain. Il séjourna au château de Gelos, quil acheta, et qui depuis est devenu une propriété de la couronne. Plusieurs décrets d'utilité publique concernant les routes, l'encaissement du Gave« les prisons, l'achèvement de Saint- Louis, l'institution du haras de Pau, diverses concessions aux villes de Pau et d'Orthez, occupèrent les rapides momens, d'ailleurs comblés d'honneurs, qu'il passa à Gelos (i). Durant les quatre années qui suivirent, Bayonne s'aperçut seulement par le mouvement rapide des troupes, des officiers , des généraux, des désastreux événeraens qui se passaient en Espagne; mais en i8i3, quand déjà l'astre du conquérant menaçait de s'éclipser, ce pays reconnut enfin que la guerre d'Espagne était devenue une guerre de France.

(i) M. de Cattellane ^tait alors préfet des Bassrs-Pjréoéea; cet administrateur a laissé beaucoup de souvenirs dans le département, par Ie< travaux qu*il a fait exécuter, en particulier la route des Eaux-Bonnes , et par la mat|;nificence affable de sa rrprésentation. Le premier préfet de Napoléon dans ks Basses-Pyrénées avait été le général Servies, doi^t un pont de notre ville garde le nom ; il a laissé une statistique du département, i vol. in-ia. — Sur le séjour de l'empereur à Gelos, près Pau y et sur cette résidc-nce , voir V Annuaire des Hasses-Pyrénées pour 18^9 y p. 3o5; sur le séjour à Bayonne, M. Baylac , toc. cit. p. 3ao.

Campa vne de 1SI4 dann les BaiMes-

Pyréiiées (1).

Après la bataille de Victoria, le duc de Wellington, reprenant l'offensive avec 1 4 0,000 soldats, avait porté Tinvasion sur les frontières ; déjà une grande partie des arniées du Nord , du Portugal et du Centre , refluaient au-delà des Pyrénées; Joseph et son état-major entrèrent en France par la vallée de Bastan ; Tarmée du Midi remontait par la route de Pampelune jusqu'à Ronceveaux et Saint-Jean-Pied-de-Port. Clausel et Foi rentraient par Jaca et Irun. A la nouvelle de la défaite de Victoria, l'Empereur avait envoyé le maréchal Soult prendre le commandement de l'armée. Cet illustre général étant entré avec des troupes fraîches par Ronceveaux , s'arrêta le a8 juillet à une lieue de Pampelune, puis livra une bataille qui n'empêcha pas les Anglais de rentrer victorieux , et de s'emparer de cette importante capitale de la Navarre. L'armée Française prit en arrière de la Bidassoa une position qu'elle couvrit de retrajïchemens , en communiquant avec la France par Saint-Jean* Pied-de-Port. Mais tout fut inutile; il fallut céder devant la supériorité du nombre. Le 7 octobre, Wellington passe la rivière sans difficulté. Il demeure sur ce point jusqu'au 10 novembre, s'occupant à y forcer les positions Françaises dont

(1) Pour plus de deuils*» lire la uouv. chroa. de Bayonue , de M. Bajlac» p. 356; et Pouvrage plus rëcent de M. F. Mord , « Bayonne , vuof bis- » toriques et descriptives » i836.

les troupes se réfugient dans les camps retranchés de Bayonne. Le 9 décembre , cinq divisions Anglaises s*établirent sur les hauteurs de Mouguerre, entre la Nive et l'Adour. En vain Souk s'oppose à ces opérations par divers engageraens; malgré ses vaillantes manœuvres, il ne peut empêcher 16 progrès de Tennemi. Toutefois il fait passer TAdour à son armée, maintient la rive droite du fleuve jusqu'au port de Lannes; fortifie Peyrehorade , Hastingues , et se répand , en suivant la Bidouze, sur la route de Saint-Jean* Pied-de*Port jusqu'à deux lieues plus loin que Mendionde.

Cependant les affaires du pays s'acheminaient vers leur dénouement. Le 11 décembre, Napoléon, par son traité de Yalençay, s'engage à évacuer l'Espagne et à rétablir Ferdinand sur le trône: tardive résolution, rejetée maintenant par les ennemis qui ne se défendent plus sur leurs propres loyers, mais qui envahissent les nôtres. Le maréchal Spult avait 60,000 hommes avec lui ; il fut obligé d'en envoyer 18,000 à l'armée du Nord; puis il en laissa i5,ooo à Bayonne, et vint SQ placer derrière la Bidouze. Tout se préparait pour une vigoureuse défense; autour de la ville, les bois d'alentour, surtout les belles Allées- Marines, avaient été abattues pour le service de la garnison ; de grands hôpitaux avaient été improvisés pour suffire aux malades et aux blessés qui allaient emcombrer la cité. De vastes forti-

fications j des redoutes couvraient le grand et le petit Bayonne. Néanmoins des parties faibles, laissées dans ces fortifications, surtout dans la citadelle, soit par défaut d'habileté, soit par quelque perfide dessein, pouvaient ouvrir un passage libre à rennemi.

C'est pourquoi , quand on fut préparé de part et d'autre pour l'attaque comme pour la défense, les hostilités commencèrent, le blocus fut organisé. I^e 23 février, un combat naval est engagé par le feu bien nourri d'une batterie anglaise dressée sur la rive gauche de l'Adour au fond de l'anse de Blanc-Pignon. Un navire Français et plusieurs chaloupes canonnières sont mis hors de combat et viennent se réfugier dans le port. Les attaques se multiplient; le blocus devient plus animé, plus menarant. Des fusées à la congrève sont lancées ; des troupes toujours fraîches sont débarquées sur la rive droite de l'Adour; les grandes routes de Bordeaux et de Toulouse sont interceptées; un pont extraordinaire, formé avec des cables, soutenu par des navires fixés par des chaînes de fer, prépare un moyen de passer le fleuve. Le ^4 février, Bayonne est entouré de 3o,ooo hommes , mais comme la résistance était aussi énergique que l'attaque, il se passa vingt jours de succès alternatifs ; de part et d'autre s'exécutent des mouvemens dont la stratégie a dû conserver la mémoire. Nulle circonvaliation ne fut établie avec plus d'habileté, et

fie fut combattue avec un courage plus per-* sévéraut(i). Le i4 avril était le jour marqué pour une sortie des assiégeans qui semblait devoir être définitive. A trois heures du matin , les Français au nombre de 3o,ooo hommes, après avoir simulé une sortie du côté de Beyrits, de Marrac et de Mousserole , quittent la citadelle et se portent avec une extrême impétuosité sur le corps de Tarmée ennemie, dont ils enlèvent les premiers postes à la baïonnette; ils avaient eu soin de disposer dix chaloupes canonnières, amarrées et à Tabri du vent sous la digue de Sabalce , et derrière l'estacade de la Haute-Adour. Déjà Téglise Saint-Etienne est emportée; le camp des Anglais àLousTeys est menacé; mais ja mort du brave chef-de-bataillon Lassalle et la rencontre d'un corps Portugais venu de la route de Toulouse et qui prend l'armée en flanc , jette le désordre parmi ces intrépides guerriers. Deux divisions sont en déroute, reviennent par le cimetière des Juifs, et se renferment dans la ville. Cependant un corps des uptres persiste et après avoir chassé l'ennemi du plateau de Montaigu, il veut se porter sur une colline au-delà de ce point, près du chemin du Boucau. Là il y eut un engagement dont les circonstances embelliraient un récit homérique; le général Hope, commandant en chef du blocus,

(i) Chronique de Bayunoe.

est blessé et fait prisonnier; mais les aventureux Français sont obligés , sur l'avis du général Maucomble, de rentrer dans la citadelle, après une de ces hardies opérations que l'on doit citer dans les annales de la valeur française ; l'engagement avait duré de 3 heures à 6 heures du matin. Ces trois heures furent sanglantes de part et d'autre ; i ,ooo Français et- 3,ooo Anglais paraissent avoir été tués ou mis hors de combat. C'était bien du sang répandu pour la gloire, mais fort inutile à l'intérêt des deux causes qui se débattaient si solennellement au pied de nos Pyrénées. Dès le 3o mars, la restauration s'était accomplie à Paris, et le 21 avril seulement, Bayonne, aux yeux de la garnison immobile, laissa arborer dans ses murs le drapeau des anciens rois.

Cependant, tandis que ces choses se passaient sous les murs de Bayonne , qu'advenait-il de l'armée démembrée du maréchal Soult? Après avoir été écartée des rives de la Bidouze et des hauteurs de Mendionde, elle s'était repliée derrière le gave d'Oloron et delà àOrthez, pour défendre ' le gave de Pau, que l'ennemi franchit à Lahontan, à Pouey et à Bérenx. Le 27 février , il y avait eu un vif engagement à Orthez, à la suite duquel le maréchal s'établit entre Aire et Tarbes, puis alla se lenfermer dans Toulouse par Saint-Gaudens, Martres et Murray. Là , sous les murs de Toulouse , se passa un des plus beaux faits d'armes de l'his-

toire moderne; ce grand général, a^ec ^49000 hommes, livre bataille le 10 murs à 70,000 hommçs, une bataille qui dura depuis 6 heures du matin jusqu'à la nuit. Les Français perdirent a,ooo hommes; les alliés 10,000. Ce fut une cruelle expiation que les étrangers payèrent d'avance à la nation française, dont ils venaient gouvernerladestinée. Alors se termina la campagne de i8î4 ; après plusieurs jours de résistance, une suspension d'armes fut arrêtée pour toutes les frontières des Basses-Pyrénées; ainsi Bayonne se trouva délivrée ; le drapeau blanc arboré sur tous les forts fut salué par une population trop* lassée de ses quinze années de combats et de victoires terminées par de lamentables revers. Le blocus de Bayonne avait duré deux mois et cinq jours.

Le duc d'Angoulême qui avait pénétré en France par Saint-Jean-de-Luz , entra à Bayonne le 19 juillet. Après les ravages de la guerre et les incertitudes de l'avenir, les Bayonnais ne virent pas sans émotion ce Français de l'exil, apparaissant après tant de catastrophes et de discordes civiles, et parlant de clore les cicatrices que le terrible conquérant avait faites au pays pour le double intérêt de sa gloire et de sa domination. Le drapeau tricolore reparut en 1 8 1 5 dans nos contrée^ , et disparut sans résistance le 22 juillet, à la suite du grand désastre qui, sur la frontière du Nord, avait brisé les derniers , les plus généreux efforts de la patrie.

L'autorité royale étant rétablie une seconde fois, le duc de Bourbon arriva le 18 juillet. Pendant ce temps, le comte de l'Abisbal, commandant les armées espagnoles de l'invasion , se tenait sur les bords de la Bidassoa, prêt à la passer. Au 28 août, il persistait encore dans ces dispositions .hostiles, malgré la soumission au Roi de la population et de la garnison. Il y eut alors un beau mouvement patriotique, quand toute la population Bayonnaise manifesta le desr sein de s'opposer par la force à l'entrée des Espagnols. CeuK de Bayonne n'avaient point oublié que l'année précédente, seuls ils résistèrent encore trente jours après qu'un million d'étrangers avait pris la capitale de la France pour son quartier'gènéral. Les Espagnols avaient f4,ôoo hommes; ils venaient de Saint-Jean-de-Luz, et le pont de Bidart avait été coupé. Arrivés sur les hauteurs d'Anglet le 29, quelle ne fut pas leur surprise en voyant tous les préparatifs pour une vigoureuse résistance ! Pau , Oloron , Orthez avaient envoyé leurs gardes nationaux. Le duc d'Angouléme interposa alors son autorité. Tandis que le territoire Français était désolé par^ la présence de l'ennemi , Bayonne et le département, purent s'applaudir de leur résistance. Le comte de l'Abisbal fut obligé de s'acheminer sur les frontières du Roussillon , et le général Castagnos de rentrer en Espagne. Bayonne ne fut point souillée par l'entrée victorieuse de l'Espagnol, et sa devise antique conserva son lustre et sa vérité.

Telles furent, les dernières luttes politiques , enregistrées par l'histoire contemporaine, et dont le département des Basses- Pyrénées fut le théâtre. Yingt^six années se sont écoulées depuis cette époque mémorable. Nous , enfans désormais vieillis du grand empire, nous l'avons vu, nous avons palpité sous sa ruine , nos mémoires en ont conservé des^ traces profondes; et maintenant, la génération plus jeune et plus active, qui n'a point vu ces événemens, a été bercée aux beaux récits de la gloire et des malheurs du pays. £t quant aux événemens qui suivirent i8i5, aux passions politiques, à la parc plus ou moins grande qui appartient à ceux de ce département dans l'œuvre multipliée des restaurations et des révolutions, ce n'est pas à nous à le redire. Là tout est vivant en France , et s'il y a des cendres refroidies , autour d'elles veillent toujours de pieux souvenirs. L'histoire contemporaine peut s'entreprendre et s'accomplir; une plume indépendante et fière peut se mesurer au courage de cette grande tâche; pour cela il faut écrire un ouvrage spécial , il faut se répandre dans une vaste carrière, justifier sa témérité en assurant le terrain que l'on parcourt, en apportant les preuves de ses propres assertions. Mais pour un livre comme celui-ci, dont le but n'appartient pas à l'ordre des faits contemporains , ce qu'il y a de

mieux à faire, cVst de s'arrêter au seuil où commence la plus récente génération.

C'est pourquoi je borne ici l'histoire du Béarn et des autres régions de ce département. Il est pourtant une réflexion que je produirai en terminant. Si , grâce à l'unité de la loi de France, cet antique dévoûment au sol provincial , qui produisit de si grandes choses en son temps, est désormais impossible ; il reste quelque chose qui vaut mieux peut être, il y a un patriotisme plus grand , placé sur un horizon plus large ; il y a la France , telle que sa noble histoire se réalise tous les jours. Oui , il n'y a plus en France que le peuple Français ; l'histoire domestique est absorbée dans celle de la patrie de tous. Cependant, et quoique nous puissions dire, quelque chose aussi résiste à tout ce travail d'assimilation qui s'opère autour de nous. Il subsiste toujours au fond de nous-méme , pour le sol particulier qui nous a vu naître, je ne sais quoi de plus tendre et de plus filial qui nous crée une patrie dans la patrie. C'est tour-à-tour le sentiment perpétuel de la famille, la communauté des traditions premières , le lien des héritages recueillis , et que l'on espère, vaine espérance quelquefois, transmettre à ses fils; là sont des parentés et des amitiés qui ne déçoivent pas toujours, enfin des relations et des souvenirs qui datent du berceau. Désor* mais les statistiques succéderont à l'histoire pour les dépsu'temens ; et là se trouvera le reste d'in-

diviiliialité demeurée au fond de ce creuset qui a dissous tant d'élémens variés; là on pourra de nouveau décomposer le lingot uniforme dont un métal pur colore la surface, mais dont le corps est formé de substances héthérogènes et moins pures.

Or parmi ces populations agglomérées qui fourniront dans Thistoire générale des traits personnels dont elles peuvent s'enorgueillir, en est-il à qui cette prérogative appartienne à un titre plus sûr qu'au département des Basses- Pyrénées ? Riche en toute sorte de culture, intéressant par son histoire , ses idiomes, ses usages et ses mœurs, par la magnificence des aspects qu'il déroule, depuis Le rivage de l'Océan jusqu'aux Pyrénées de la Bigorre , le long de cette grande chaîne qui sépare deux grandes nations, ce département possède surtout des races variées, généreuses, intrépides. Il n'en est point qui puisse mieux s'applaudir des avantages qu'il a reçus de la nature; et l'écrivain , amené par le sort sur cette belle région de la patrie commune, a dû se plaire à remuer la poudre de ses vieilles annales, lorsque suscitant des titres oubliés hors de ce pays, il a essayé de raconter l'histoire souveraine de Navarre et de Béarn.

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DISSERTATIONS niSTOBIQGES ET LITTÉRAIRES. (0

De rÂquitaine, et en particulier delà région des Basses-Pyrénées; sa population primitive; Basques; Ibères; Grecs ; géographie de nos contrées sous les Romeins.

A première notion que nous ayons de l'Aquitaine nous est donnée par Jules César, au commencement de son livre sur les Gaules. Voici les expressions qu'il emploie, elles doivent servir de base à toute exploration sur les antiquités de ce pays.

(i)Nou8 passerons en revue les races historiqaes, l'arche'ologie , les idiomes , etc. Les deax premiers, cbapifres sont consacrés auz races; cVst pourquoi nou» commençons ici par rechercher la plus antique population de nus contrées. Il ne faut pas oublier que la plus importante des dissertations de cet ouvrage, celle sur le vieux droit des furs Béarnais , se trouve contenue dans le corps même de l'histoire qui précède.

« Toute la Gaule est divisée en trois parties, Tune habitée par les Belges, l'autre par les Aquitains , la troisième par les Celtes que nous appelons Gaulois. Les Celtes sont séparés des Belges, par la Marne et la Seine; ils le sont des Aquitains par la Garonne. L'Aquitaine s'étend entre la Garonne et la nier, et cette partie des Pyrénées qui est adjacente à l'Espagne. »{i)

Le résultat le plus clair de ce texte de César, après toutes les discussions auxquelles il a donné lieu, c'est que les peuples d'Aquitaine étaient différens des Belges et des Celtes, et que l'on ne saurait en aucune sorte les confondre dans une communauté d'origine et de race. Toutes les données de la linguistique moderne tendent à confirmer cette division fondamentale du conquérant de la Gaule. Et d'abord , pour ce qui regarde les Celtes et les Belges, on connaît maintenant fort bien leur double idiome. Les Celtes se retrouvent dans le gaélique d'Irlande et d'Ecosse; tandis que les Belges, plus récents dans la Gaule , sont représentés par la langue kymrique , encore existante dans le pays de Galles et dans la Basse-Bretagne en France (a). Eh bien , de la même manière et par une

(i) Gttllia est ornais divisa in parles très ^ etc. Gœs. romm. lib. i c, i;StrJb»l. iv, p. 189; Pomp. mel. I. m, c. a^ Pline est di^siflif; Galiia omnts .comata uno uomine appeiiata , in tria popuiorum gCHCia dividittir\ bi»t. nat. , 1. iv, c. 17.

(a) M. hmiàéc Thierrj , bist. d«s Gaulois, iotrud.

semblable induction, l'opinion de César qui distingue essentiellement le peuple x\quitain des deux autres peuples habitans de la Gaule, se trouve confirmée par le seul fait de la présence d'un idiome encore en usage dans nos contrées, sous le nom de langue Escuara ou langue des Basques (i). La question consiste donc à établir qu'en efFet la langue Basque était parlée dans la primitive Aquitaine ; ce fait démontré, ou du moins rendu vraisemblable, il en résultera que les plus anciens habitans du pays étaient Basques; puis il restera à se demander , quels sont les Basques eux-mêmes, à quelle race antique ils appartiennent? Il est clair que la première question , résolue pour l'Aquitaine, s applique à plus forte raison à nos vallées de Béarn , aux régions les plus voisines du pays habité maintenant encore par les Vascons. Si donc les contrées Aquitanîques laissent voir clairement sur leur sol les vestiges originels de l'idiome basque, il y aura lieu de conclure l'origine Vascone des peuples dont nous faisons partie. Or, pour établir ce point, il s'agirait d'expliquer un certain nombre d'anciennes localités dans le Nébouzan , dans la Bigorre , dans FAquitaîne pyrénéenne, localités dont les noms

(i) L«s pajs Celtes en dera de la Loire , qui ont perdu tout asage de la langue Celtique, en consarvent l'empreinte indélébile sur leur sol , dans îeurs termes gpéo.qrraphiques et dans ceux de leur patois. — > Il y a lii-dessus de bien imporlans travaux inédits, par M. J. Cardin, de Poitiers.

se rapportent avec évidence à la langue Basque , et ne trouvent leur explication que dans cet idiome antique. Or c^est une partie de travail entrepris par G. de Humboldt, dans un ouvrage publié à Berlin en i8ar (i).

Ce savant rapporte aux Basques les Juscii , le peuple du pays d'Àucb ; il y voit la racine Ausc ou Eusc^ telle qu'elle se trouve dans le mot Escualdunac, qui est le nom national du peuple Basque. Les OsquidcUes-Montani ^ Iiabitans de la vallée d'Ossau selon d'Ânville, appartiennent aussi à la même racine. Le promontoire Curiatium, que d'Anville croit être le cap Ferret qui resserie l'entrée du bassin d'Arcachon, et que Tlumboldt rapproche du Littus Corense de Pline (a) y situé en Bétique, aurait pour racine

(i) Voici le titre de Toavrage de M. de Humboldt : Prufung der untérsuehungen ûbêr die urbewhoner hispanieu*, 'vermiiteit der vathischeit sprache ; recherches sur les aociens habitans de l'Espagee , reconaus par le mojea de la langue basque. On peut Toir tioe analyse de cet ouvrage dans M. Michelet, hist. de Fr., t. i, f. 4^7*, M. de Huni)»o!dt avait aussi ïutiré un fragment sur le nfîme objet dans le MithridtUar d*Adelung.

(a) Plin«, 1. lïl; Humboldt, p. 4^; le premier caractérise leUUiu eùrêuse par cette épithète, iiijlexa sinii. Joignes ici les V osa tes , pays de Basas, venant de bueoa\ les Garites ^ pays de tsavre de Gor»Hewi, d*ou vient aussi Bigorra et blgorrenset, "peuple de Bigorre , etc. M. Fauriel, bist. de la Gaule mérid., t. a, p« 5o7 « confirme le système de Humboldt par* un fort beau travail; il donne quatre listes de noms basques; la !.**, des radicaux les plus usités dans la composition des noms géogr. en langue basque ; la s.*, des noms de lieux en usage dans les pays de langue basque ; la 3.* , des noms de lieux basques qui se retrouvent dans le reste de TAquitaine; la 4*' enfin, de noms de lieux antiques communs à l'Espagne et à la Gaule méridionale. ~- Dans la 3.* liste l'auteur explique plusieurs noms béarnais; Aspe , de J^sp ^ vallée; Osses , Ossau , Ossnn , d'un radical commun ox, oso marquant la salubrité ; Navaillcs , Atîiaua^ plaine; Igon , de Egon, habitation ; Laruus , de iar^oun, lieu de p&turage; Benasqne ( Haules-Pyrénées ) , de Pena^Jtquem^ roche des confins, etc.

car qui signifie courbe, racine passée en latin, et par suite dans les langues romanes.

Humboldt , afin de bien établir que l'Aquitaine n'était point habitée par une race Celtique, observe que dans cette contrée on ne trouve point de ces noms celtiques si nombreux dans César, et terminés selon l'usage en dunum , magus , vices ; on en trouve très-rarement de terminés en briga (i); Lugdunum com^enarum ( Comminges) ne peut être allégué, puisque cette ville dut son origine à des soldats qui avaient appartenu à l'armée de Sertorius et qui venaient de divers pays, comme l'indique le surnom latin de Convenœ (a). Quant aux Bituriges Vivisques, ils n'étaient pas Aquitains; cependant M. de Humboldt croit leurs noms d'origine basque, et pense qu'il fut adopté par la peuplade celtique qui s'établit dans cette contrée. Plus loin l'auteur ajoute : c< On s'aperçoit de suite à l'inspection des noms de lieux de l'Aquitaine intérieure, que bien qu'elle constitue une partie de la Gaule , elle diffère entièrement du reste de ce pays. » (3 j Pour le mot Âquitania lui-même , Humboldt se tait; il semblerait être une traduction latine du mot celtique jinnoricay norn primitif de la Bretagne, et signifiant pajsma-

(f) Grtte obsenralion teod à HigtiBii^ier, contre 1* opinion de M. du Mèg«y la race aqaitftnique de la race des Celtes.

(a) Humboldt, p. 93.

(3) G(»nz vevschieden^ p. 108.

ritime (i). II est encore assez probable que le radical de ce mot est ausc ^ ternie national qui se trouve dans les Auscii^ comme je viens de le dire.

Mais si les plaines de la Novempopulanie, de la Basse-Aquitaine, ont été à une époque trèsreculée basques d'origine, il se présente ici une difficulté que nous ne devons pas mettre en oubli. Si en effet on sç demande pourquoi , seules d'une si vaste contrée les trois vallées cis- Pyrénéennes de Labourd , de Soûle et de Basse- Kavarre , ont retenu là langue et la domination du peuple Basque, cela s'expliquera aisément par le fait de la conquête romaine, et plus tard romane, qui est allée de siècle en siècle, gagnant du terrain, s'étendant par les plaines, et refoulant la liberté vasconne, avec l'idiome de ces peuples, dans les montagnes et dans les vallées de l'Occident.

Plus haut j'ai parlé d'une invasion des Vascons, qui se sont précipités des montagnes dans la Novempopulanie;il est question dans Grégoire de Tours de cette invasion de 58 1, renouvelée en 587 (a). Plusieurs ont attribué à cette époque seulement l'existence de la population vasconne de nos contrées. Cette opinion n'est pas fondée; on ne peut supposer que tous les noms de lo-

(i) Aquilaniay Armorica %\nu dicta est \ PUae , 1. 4- ^ i?* -^ghela en Basque signifie région des eaux ; d'Avesac, hist. de la Bigorre , t. l , p 5.

(a) Grcg. Tur. liist. 1. TI , c la; ]. ix , c 7.

calitésy celtes d'abord, aient été changés soudainement au y.* siècle et convertis à l'idiome Basque. Tout porte à croire au contraire que cette invasion ne fut autre chose qu'un reflux de Biscayens et de Navarrais qui seront venus s'unir à leurs frères, les Aquitains de nos régions, et de là se répandre dans la Novempopulanie. Comme cette invasion eut d'ailleurs du retentissement et quelle s'accomplit durant le grand silence historique qui s'étend de la bataille de Vouglé au partage de la monarchie de Clotaire, de 5o7 à 567, la Novempopulanie, partie de l'Aquitaine, ainsi appelée par les Romains après leur conquête, prit naturellement le nom de Vasconie, qui lui est resté (i).

Quant à la première possession du sol de l'Aquitaine par les races Vasconnes , cette possession dont nous venons de montrer les vestiges dans les noms du pays, elle se perd dans la nuit des temps , comme l'établissement des Gaulois dans la Gaule Cisalpine. Supposer le premier établissement des Basques en Gaule , seulement lors de l'invasion cantabriqne du 6.^ siècle en Gascogne , c'est comme si l'on avançait que quand les

(1) On ne saurait distinguer les noms de Vascons, Gascons, Busqués, Biscayens ; ces mots différent seulement par la prononciation , maigre les diflërences que Ton a voulu e'tablir entr'cux; Marca, p. i3o. Quant an terme d'Escualdunac qui signifie ceux qui parlent la langue Escnara , et qui est le nom national , il n'j a rien de ridicule , quoiqu'on dise M. du Mège dans sa stalistique pyrénéenne, t< 3, p. laSy à voir dans lu ra<^ine Esc \e même fonds que dans Taspiralion différemment prononcée qui donne tour à tour F'mc. Gasc* Base*

Bretons chassés par les Saxons s'établirent dans FArmorique, ils ne trouvèrent pas dans cette contrée une race Ryraro-Celtique , comme euxmêmes j et qui les accueillit en frères malheureux. Nous venons de discuter la première partie de la question sur Torigine de la population des Basses- Pyrénées; nous attribuons cette population à la race Navarraise et Basque qui habite encore notre département; maintenant U convient de remonter plus haut. Ne nous occupant que de la race Basque ou Vasconne en elle-même , nous chercherons quelle est son origine, avec quelle nation plus antique elle est en affinité comme fille ou comme sœur.

lies Basqaea sont Ibérlens.

U y a deux opinions opposées sur les origines du peuple Basque. Les uns estiment que cette race aurait été d'abord portée dans les régions Pyrénéennes, par le flot des invasions germaniques, qui avait introduit tant d'élémens divers parmi la population du midi de l'Europe. Ce système établît que le Grec et le Phénicien sont les deux seuls idiomes qui aient eu cours dans l'antique Espagne. On ne saurait insister, ajoutet-on, sur la preuve toujours illusoire des affinités étymologiques; le ridicule dont se sont couverts les apologistes de l'antiquité des Basques, antiquité primitive comme le monde, a dû montrer le néant de ce moyen dexploration.

Enfin , les Vascons espagnols , qui sont les anciens Cantabres, ne sauraient être confondus pour la race et pour le nom avec les Escualdunac , ha-^ bitant les Pyrénées françaises (t). Une telle opinion nous semble entièrement erronée; pressés que nous sommes par l'espace , nous la réfuterons en établissant celle qui lui est contraire.

Par la crainte de se laisser prendre à des hypothèses étymologiques, cette opinion se perd elle-même dans les plus vaines suppositions. Nous n'ignorons pas combien , dans le siècle dernier , on a abusé des facilités de l'étymologie; combien d'extravagances ont été d^itées; comment des nationaux , égarés par des préte»tk>ns sans bornes y ont exprimé leur prédilection pour leur idiome avec une folle ingénuité (a). Mais il nes^it pas ici de considérer la langiie Basque comme ayant été l'idiome du Paradis terrestre^ et autre rêveries inspirées par un esprit de nationalité^ dépourvu de critique; il s'agit seulemeojt d'établir que nos montagnards Basques , antérrcurs dans nos con-

^l) N. du Mèg<^y statitt. àa départ. Vjrinéen,i. 3>p. laa — i3o.

(a) Larramendi, Sanadun , La Baitidè , d*Iharce de Bidassoaet ont soutenu •ar roriffine primordiale du peuple Basque, les mêmes exagérations que les Billet , les Latour-d' Auvergne , les Le Brigant , pour le Bas-Breton. — lions ne vous donnerons point des étjrmologies comme celle de Morlàas , Mort'ià , faisant allusion à un meurtre commis dans cet emplacement Fagei de Baure» p. 46; ou comme l'étymologie du Parsan, district Béarnais, qui iudîqaerait que les Persatu sont entrés pour quelque chose dans la population dtt Béarn , tcloa l'ingénieuse supposition prêtée par le foriste Maria k rhistoriographe Davitj. — Dans an abrégé de grammaire générale et de linguistique, publié en i8^, j*ai esiajé de résumer les principe* les plus tùrs de J'ét jmolugie .

trées aux Barbares et aiix Boroaîns , se rappor*teut au peuple Ibérien qui habitait l'Espagne à une époque très-reculée. La science étymologique a pris de nos jours de si notables développe* mens ; elle a si bien jenoncé aux méthodes an* cie»nes, afin de procéder par l'analyse compar rative des langues entr elles , considérées dans leurs lexiques, leurs grammaires, leurs dialectes, et par l'exclusion des élémens étrangers; elle a si franchement écarté les hypothèses d'une langue universelle, et toutes les partialités nationales; elle a si bien établi ses divisions par familles selon la méthode de Linnée, que l'on peqt ajouter quelque foi aux résultats auxquels elle est parvenue.

Or, nous retrouvons encore ici la critique pénétrante de M. deHumboldt; tout à l'heure il indiquait les motifs de croiie que les Aquitains étaient Basques, ici il va montrer que les Basques sont Ibères. Sa méthode pour ce résultat a été prudente et claire; il reconnaît sur la surface de la Péninsule dea noms de Heux qui sont Basques et qui se reproduisent même dans nos régions, de telle sorte que leur origine communç ne saurait être contestée (i). 11 est vrai que l'on

(i) M. Fauriel repren*! ici et continue les travaux de Humboldt. Sa 4*'* liste contient de nombreux rapprocbemens ; en voici quelques-uns : /itttrus l'Adoury Aiitris , fleuve de Galice; ^.r^a/uAa, ville des Aspois , et ZiiAa» ville en Canlabriu ; Bigorra et Turba, bien connus d^ns notre voisinage' et Bigorra , Turbuia, dans la Tarragonnoisc et'snr le Turias; Ca/agurrù et Climberris f maintenant Casères et Aucb y ont leurs correspondaas ftur

trouverail quelques noms basques en dehors de TEspagne et de l'Aquitaine, et quelques noms celtiques dans ces mêmes contrées; mais alors ce n'est qu'une exception, tenant au fait bien certain des mouvemens de population, qui ont mêlé les races à une époque très-reculée. C'est ainsi que l'on trouve des Gaulois sur toutes les parties du monde connu , en Illyrie , en Asie- Mineure, en Italie , en Espagne , où une si grande région s'appelait la Celtibérie. Cela n'infirme pas le résultat à établir ici que les Aquitains sont Basques et les Basques Ibériens; et quand les inductions du savant allemand seraient insuffisantes il resterait cette parole si grave de Strabon, « Les Aquitains ressemblent plus aux Ibères qu'aux Gaulois, soit par la forme du corps, soit par le langage. » (i)

Oyhenard , long-temps avant M. de Humboldt, avait soutenu l'opinion qui regarde le basque

PEbre et dans Coïmbre. Illjberris se tronvait en Boustillon et cYiea Irs Tunlttles; Iltwo y en Béara et chcs les CosétaQÏcqs ; Toiosa se retrouve <1aDs le Guipuscoa ; ur-so » ean saine , brancbe de l'Adour , est aussi une brancbe de la Belîqiie. — Ces rapprocbeniens peuvent ouvrir la voiek des explorations plus complètes, afin d'établir le parfait rapport de la langue basque et des populations de la Gaule mérid. et de l'Espagne. Humboldt ne l'appuie pas seulement sur la langue, mais sur des conformités dans les usages et les mœurs.

(i) Tout ce que nous établissons ici est donné comme des inductions y mais asses fortes; à la page 173 de sonlivre M. de Huinboldl s'exprime avec un doute plein de sincérité : m Aussi long-temps que des rccbcrcbfs linguistiques plus profondes n'auront pas répandu une lumière complète sur ces objets , toutes les opinions de ce genre demeureront uniquement dans le domaiue des conjectures. » — La plus forte difficulté contre ce système viendrait, si

comme un dialecte de la langue parlée dans toute l'Espagne , et par conséquent le peuple Basque comme appartenant à la race ibérienne. La plupart diis villes avaient deux noms, le nom romain et le nom espagnol, qui est basque. Pampelune, ville de Pompée, était eu mêmetemps Iruna^ et les Basques l'appellent encore de ce nom (i). On peut croire que la race Ibérienne d'abord couvrant l'Espagne, et de plus en plus poursuivie par les conquérans, depuis Sertorius jusqu'à Pelage , aura fini par se réfugier dans les montagnes du nord, parmi la famille indomptée des Cantabres, qui seuls auront persisté à maintenir comme un dépôt sacré l'antique héritage des mœurs et des idiomes, le culte de la patrie et de la liberté. Les Romains repoussaienl en même-temps les Ibériens de l'Espagne et les Ibériens de la Gaule ; et ces deux branches d'une même nation se retrouvèrent ainsi concentrées , de l'un et de l'autre côté de la double région Pyrénéenne.

Concluons ; la région des Basses-Pyrénées a été d'abord peuplée parla race Yasc^onne ou Basque; celle-ci était Ibérienne d'origine; il est inutile de remonter plus haut. Dans un chapitre qui suivra ,

elle était bien érablie» de ce que les médailles et monnmens de la plus ancienne époque en Espagne paraissent offrir des caractères et des muts inconnus à la langue escuara. On allègue à cet égard le traité de Velasques suus le titre : Ensajro êcbre las mat antigiuis medallint y monumentos de Espana ; nous reviendrons sur ce point ; et nous n'oublie* rons pas la confirmation donnée â l'opinion que nous soutenons ici) pou^ Icj recherches nnmismaliques de M. Erro.

consacré à Texamen de la langue Basque, nous poursuivrons la confrontation de cette langue avec d'autres idiomes de l'Orient.

Une supposition assez répandue attribue à une race grecque une grande part dans l'antique population de nos contrées. Cette assertion porte sur des analogies de langage entre le Grec et plusieurs termes de notre patois; mais principalement sur la forme grecque, demeurée dans les noms de diverses communes de notre département Il faut se garder ici de toute précipitation. Et d'abord, pour ce qui concerne les mots de la langue supposés venus du grec, ces mots ne sont pas seulement béarnais; il se retrouvent à Toulouse, à Montpellier, à Nismes, ils sont provençaux , et tiennent par la racine à cette langue du midi dont tous nos patois sont desimpies dialectes. Or, on sait fort bien que la langue grecque a fourni un contingent à Tun et à l'autre idiome de France , à celui du midi et à celui du nord, mais plutôt au premier, Marseille ayant exercé une influence naturelle tant sur la Narbonnaise que sur la Novempopulanie, et sur tout le midi de la Gaule. On peut donc expliquer l'origine de quelques mots grecs dans le béarnais sans pour cela établir que les Hellènes auraient pris un domicile réel et spécial dans nos contrées. Encore les mots venus immé-

diatement du Grec dans les dialectes méridionaux sont-ils fort rares.

Ensuite il y a de prétendues dérivations qui ne sont rien que de purs caprices de prononciation , d'ailleurs assez peu usités et dont on ne saurait tirer aucune induction de quelque solidité. Et par exemple de ce que l'usage de tous les patois du Midi a été de substituer le B au Y initial, on a été amené à conclure que le béarnais, que boulé y je veux, n'était pas une corruption du français vouloir, venant de volo^ mais qu'il venait directement de boulomaiy verbe grec {{). On s'étonne qu'un tel système ait pu être admis par un savant du premier ordre, l'honneur de l'archéologie méridionale; on admire d'autant plus qu'il ait reproduit ces pauvretés étymologiques, quand d'un autre côté il s'est montré si inflexible envers la belle et noble langue des basques, langue primitive, dont l'influence sur nos origines est incontestable, et que ce savant humilié au point de n'en faire qu'un

(i] Parce que dans Hoiuèfc vous trouves han on eban, ils vont» ou plutôt ils allaient, on a remarque que le patois béarnais dit giVtssi que bau pour ils vont* Voici qui est mitux; un paysan » pour accélérer la marche de son bétail, lui Hit en Béaruais , bon bé , haccka b/ ^ va. (k Pimp* ) bœuf; avance vache; on remarque que ces mots sont purement Rrecs^ efc que par conséquent les paysans du Béarn ont appris de ceux de l*IIellenie le langage à tenir à leurs grands troupeaux. Je rapporterais d^autres exemples, d'une telle sorte de critique si j'avab à mon usa e des caractères de cette langue ; voir M. du Mège loc. cit. , p. apS rt 33>< — On dit : le béarnais. que esté j je fus, ne vient pas du prêt- ym, il vient donc du grec esté n. Non, ffuè esté vient du verbe latin sto lequel vient du grec staôi\*.Ati^ ceadavce du grec n'est que médiate.

informe ramas, un sédiment de mots germaniques, laissé sur notre sol au temps de la grande alluvion des peuples du Nord dans les contrées du Midi (i).

Cependant les affinités grœco béarnaises acquièrent plus de vraisemblance quand on les considère dans un certain nombre de villages, dont le nom se termine en os , et dont plusieurs ont une signification réelle dans l'idiome des Hellènes. Ce fait est remarquable, bien qu'il ait été exagéré fa). Un principe en étyraologie est qu'il faut considérer assez peu la terminaison, mais bien l'intérieur du mot, les consonnes radicales. La finale en os indiquerait aussi bien une terminaison plurielle espagnole, ou simplement béarnaise ou provençale; l'usage dans ces

(i) Ea revanche Paaieur nous entretient de certains hjmnet grecs en Phonneur de Bacchus » et que Tua de ses amis a entendu chanter, sur les frontièret da Languedoc, du côté de Saint-Gilles, .au milieu des champs. Citait, il est vrai, nous dit-on, dans un grec un peu corrompu. Je crois volontiers que ce n^était pas du pur Callimaquè qui s'était ainsi conservé dans les fertiles campagnes de l'Occitanie.

(i) Sur plus de 660 communes , dont plus du tiers ^partient a l*arrondissement de Pda , il y a 33 noms de localités en os, dont 11 pour Pan ; point dans le Labourd.' Or, de ces 33 noms je vais citer ceux qui ont un sens .fort réel , géographique ou autrement, en grec; ce sont les villages de Ge/os, Lagos, S iras , Abidos , Âgnos , Aihoê ^ Jlos , Arnos; de ces huit noms deux sont au génitif, et les autres au nominatif* Les antres mots n*oat rien de commun avec le Grec que leur terminaison , ou quelque rencontre éloignée , avec un sens géographique de valeur très« incertaine. Néanmoins il y a là trois noms de localités grecques dont It coïncidence est capahle do suq^rcndre, et ussea forte pour que le doute que nous énonçons ne soit pas regardé comme une négation formelle. — Un fuit à ajouter c'est que parmi les localités recueillies par le for généml on ne trouve que deux ou trois noms en 0/, en particulier Bixanos près Pau.

dialectes du Midi étant de donner le son de Yo à r^ muet final dans les adjectifs et les noms, (i) Quoiqu'il en soit, en s'attachant aux résultats que je viens de rapporter en note, et comme d'ailleurs les anciens n'ont pas manqué d'observer que les grecs de Marseille se sont répandus le long des côtes de la mer et dans les contrées qui avoisinent les montagnes, il plaira à une imagination classique de se figurer dans les Basses- Pyrénées une petite Grèce, simulata Pergarna, 11 lui sera loisible de retrouver à Siros la patrie du roi Lycomède et les premiers exploits du vaillant Achille; et dans Abydos quelque souvenir du bon nageur Léandre, qui passait un bras de mer pour joindre son amie sur le récif opposé.

CSéograpliie «ou» les Bomain»*

S'il est à penser que la population primitive, dans nos contrées a dû étreibéiienne, devronsnous chercher une race romaine, comme étant la seconde couche introduite sur le fonds aborigène, à l'époque qui suivit la conquête de César? C'est ce que nous n'admettons qu'avec des restrictions. Les Romains, dominateurs de

(l) Mais plutôt ne serait-ce pas ube termioaison basque, et ne trouTeraiton pas dans ces mots la confirmation du sjrs^^me qui procède , sot la première population de nos contrées? M. Fanriel , ioe cit. indique es comme l'un des radicaux basques les plus usités dans les noms géograph. pour marquer la salubrité, l'intégrité , et il explique ainsi Arnos , ^rno-os pays du bon Tin; Bidos , bUle-^t lecbemiatûrj Buros, ^WM-ojr la bonne cime; et d*autres encore.

la Ganle entière, firent peu cTétablissemens dans cette extrémité de TÂquitaine; ils se contentèrent de la maintenir par la terrenr de leurs armes et par des excursions rapides. Il n^y a donc pas lieu de compter ici Texistence de la race galloromaine, laquelle en d^autres provinces non moins reculées , surtout dans la Narbonnaise , est un élément si important de la population première. Cependant comme les Romains ont passé sur notre sol et qu ils y ont laissé leur empreinte, sinon par beaucoup de monumens, au moins dans leur histoire, dans leur géographie impériale, nous allons placer ici le souvenir de ce grand peuple, en déterminant les lieux dont il nous a fait connaître les noms, dans la région qui est aujourd'hui notre département des Basses-Pyrénées.

César ne vint point en Aquitaine; une armée romaine qui avait été dirigée contre cette province, ayant été taillée en pièces par les habitans, et une partie des cités gauloises s'étant réunie au peuple de Vannes révolté contre Rome, le jeune Crassus fut envoyé par le conquérant pour venger le nom romain des affronts qu'il venait de recevoir. Celui-ci s'avança en vainqueur vers le territoire des Sotiates; César raconte alors comment ce peuple, après une intrépide résistance, fut obligé de céder aux armes des Romains, qui marchèrent aussitôt sur les Yocates et les Tarusates. Les Aquitains , qui

avaient repris courage avec de puissans renforts, furent de nouveau réduits aux abois par les troupes et par la valeur de Crassus. La victoire remportée par ce général entraîna la soumission d'une grande partie de ces peuples méridio* naux (i).

Ce passage de César est on ne peut plus important pour faire connaître les noms des peuples aquitains au temps de l'invasion de ce conquérant. Tout le trésor de la science que Ton possède à cet égard se borne à ce peu de lignes, à quelques indications dans Pline, et surtout aux documens qui se rencontrent dans l'itinéraire d'Antonin et la carte Théodosienne (a). Avec ces élémens , nous allons poursuivre les vestiges de la géographie romaine sur le sol que nous occupons.

Le peuple dominant dans cette région paraît avoir été celui des TarbellL Strabon apprend

(i) Cas. comment. 1. 4f c* 97. Des toumissions furent faites à Grassnt de toutes les parties de rAquitaine ; des otages lui furent envoyés. De ce nombre étaient les Tarhelti^ Bigerrones , Preciaiti , f^ocates; Tartlsatex, Eliuiates f Garittfs , Ausci , Garumniy Sibut^aies , Cocosates. Quelques nafioDS plus éloignét^s comptaient sur les approches de ThiTer , qui sans doute empêcherait les Romains de les attaquer.

(i) La table Théodosienne» ainsi nommée parce qu'elle est attribuée k Tbéodbse » fut relronvée, confiée aux soins de. Peutioger, jnriseoiteulté d'Augsbourg^ , et publiée en i5i8. Cette table se rencontre en particulier dans « l'histoire des grands chemins de l'Empire » par Befgier, nouT. édit* f 3 vol. in<-4'* Là aussi se trouve ViUnerarùun proviuci«rtim f connu sous le nom d'itinéraire d'Antonin. Le savant livre de Bergier discute toutes les questions relatives à ce précieux monument de la géographie impériale.

que les possessions de ce peuble setendaient le long du sinus aquitanique; Lucain désigne la mer qui baigne les côtes de TAquitaine par ces mots, Tarbellum cequor; suivant Plolemée les Tarbelli ont les Pyrénées pour bornes au midi. Tibulle dit : Tarbella Pyrene , en désignant ces montagnes; Dax, était en effet appelé Jquœ Tarbellicœ y la métropole des ïarbelliens (i).

D'Anville a supposé que les Osquirdadates montaniy sont les habitans de la vallée d'Ossau, qui , du pied des Pyrénées > s'étend jusqu'à Oloron; cette opinion est d'autant plus fondée , que ce nom est suivi dans Pline de celui des SibylluteSy placés dans le pays de Soûle (subola), lequel en est à peu. près limitrophe. Les Sibutzates, compris parmi les peuples qui se soumirent à Crassus lors de son expédition en Aquitaine, ne doivent pas être confondus, encore sehm d'Anville, avec les Sibyllates; niais ils n'en étaient pas très-éloignés(a); on pense qu'ils possédèrent le territoire de Sobusse, entre Dax et Bayonne. Quelques géographes placent les Pteciani dans les villages de Prechacq de Josbaig et Prechacq de Navarrenx. qui sont séparés seulement par le Gave. Les Monesi , cités par Pline, semblent représentés par le petit bourg de Monein, auprès

(i) M. du Mè;;e, loe. cit. , p. aS, dans un très-beau travail sur U géographie romaioe de la Gaule méridionale

(a) Sur la Suule Subola pays sauvage couvert de boîs en Basque. Voir Oyb«nart, not. ras. p. 39a. — Ssur les PreciaHi\ sratist. Pyrén. , t. a, p. 33. — d'Anville , toc. cit. y p. 5io.

duquel est un camp connu sous le nom de Castera , et que M. du Mège attribue aux- Romains. Aspaluca de l'itinéraire se retrouve évidemment dans la vallée d'Aspe au village d'Accous, selon d'Anville, fondé sur ce que cette position était sur le prolongement de la voie qui allait de Casar-Augusta, Sarragosse, à Beneharnum, et à douze lieues gauloises d'Oloron (i). Là aussi se trouvait Forum Ligneum^ à sept lieues d'As- ])aluca et à cinq du Summus Pyrenceus; le même géographe établit ce point au village d'Urdos. Il parait y avoir peu de difficulté sur la position du Summus et de Vlmus Pyienœus y l'un et l'autre regardé comme une double limite entre l'Espagne et les Gaules. Le premier est une montagne qui conserve encore des vestiges de son nom, Som de la Petre, séparée d'Urdos par un espace d'environ 4^000 toises, et dans la direction du Port du Passage indiqué par d'An ville. La seconde de ces deux positions est occupée par Saint-Jean-Pied-de-Port; de là une route romaine se dirigeait vers Aquœ Tarhellicœ (Dax). A douze lieues gauloises d'imus Pjre^

(1) -Pline Hb. !▼, c. ig. — Beneharnum est m^ntionn^ ilans ritin^raire (I^Aotonin , comme une position à la lieues gauloises d'illuro; dans un autre endroit on trouve, >^6 jéqitis Tarbêllicis Beneharnum XYIII. D*Au- .\ille , loc cit., p. l49y 399, n*est pas d*avii de placer Beneharnum sur remplacement Je Lescar; il IVtablit a Orthes; du Mè^e , p. 3o, place Benearnum à Castetbon. Nous avons incliné pour l'opinion opposée; voir plus haut p. 13^, nous appujant sur Ojhenarr, sur Marca, et sur la tradition. Nous Mviendrons sur celte opinion à l'appendice et peut-être la modi6erons-nou9.

nœus on trouvait Carasa y que d'ÂnvIUe suppose être Garris (i).

^ Lapurdum, qui depuis fut Bayonne, était si* tuée dans le territoire des TarbellL Seulement il existe ici une difticulté; la ville de Louides en Bigorre, avait aussi le nom de J^apurdum. Dans la notice de Tempire Romain , on voit que le tribun de la cohorte Novempopulanienne résidait à Lapurdum (a). Laquelle des deux cités de ce nom? Tout porte à croire que c'était la cité bayonnaise, à cause de Timportancede sa position , sur le bord de la mer et le long d'une voie romaine marquée dans l'itinéraire d'Antonin; et aussi parce que le vrai pays des Tarbelliens était plutôt vers l'Océan que du côté opposé.

Nous venons de rappeler les principales localités nommées par les Romains, et que les géographes nous font connaître comme appartenant à nos contrées. Nous nous abstenons de rien dire sur les autres peuples de l'Aquitaine mentionnés par César ou qui se rencontrent dans les diverses sources de la géographie antique. Toutefois il convient de marquer, d'après l'itinéraire d'Ântonin , les régions toutes limitrophes de notre département. Qui ne reconnaîtrait les Bigorrais dans les Bigerrones , le diocèse d'Aire dans les atturenses y le pays deTursan dans les Tarusates^

(l) D'AavilIe , nulice de la Gaule, p- so.

(a) Du Mè^e, p. a6. lu provincin novempopnlanié trihunis eohortis H^ffempopulJnœ laptirdo» Ojhenart , not. vase.} p. 54o.

et sans doute le territoire de Biscarosse dans les Bercorates , au département des Landes ? Et enfin pour donner plus de jour à cet aperçu de la géographie antique des Basses-Pyrénées, il faut connaître les principales tribus qui s'étendaieiit par delà nos limites immédiates au delà du rayon des Tarbelliens. Tels sont trois peuples fort renommés , les Bituriges-Yivisques à Bordeaux , les Tectosages à Toulouse, deux peuples gallo-aquitains qui ont joué un grand rôle dans l'histoire primitive des peuples de la Gaule; un troisième peuple est celui des Boiens, ces Boii qui semblent avoir été un débris égaré d'un grand peuple , débris établi dans l'Aquitaine par suite d'une lointaine émigration, et dont le corps de nation se trouvait en tant de régions diverses de l'Europe et même de l'Asie (i).

Il appartiendrait à une statistique complète de ce département de prendre tour à tour toutes les localités , cités , bourgs et hameaux, et de chercher dans les vigueries les plus anciennes , dans les chartes et les documens les plus avérés, quels ont pu être les noms primitifs de tous ces pays. Ainsi pourrait-on remonter à l'époque de la fondation ou au moins de la première apparition de chacune de ces localités dans l'histoire.

(i) Cas de bell. Gall. 1. c. 5, a5 et a8 ; 1. 6, c. 24. TU. liv. I. 5, c. 35; ]• 38 9 c 16. Les Boieus établis en Aquitaine , avaient fondé Boies, autrement appelé Bu(h ; j'ai rappelé plus haut,p.-i55 comment cette cité noTempo- .pulanienne sVst trouvée mêlée k Phisfotre des orig^ines de Tévêché de Bajonne. — Nos lecteurs nVnt point oublié Archambaud y captai de Bucb . qui fut seigneur souveraia de Béam au i3." siècle.

Et ainsi l'on verrait se détacher, comme autant d'élémens opposés, tous ces peuples qui ont passé tour à tour sur notre soi et s'y sont àg« glomérés , Ibères , Grecs ou Romains ; ils s'isole* raient plus ou moins dans ce creuset, selon qu'ils ont aussi laissé plus ou moins de vestiges dans le langage, impérissable médaille qui perpétue la mémoire des races éteintes.

HacM qui ont habité !■ résidu det BaiMa-Pjréoëet , aprèi Ici RoroaiDïi lei Cigolb» ( Gols ou Saraiini], Ici Juifi, l«i BohémJGD*.

> ES Yascons, les Grecs et les Romains r nous ont paru être la première po- 1 pulation de notre sol ; nous poursui- 'vons ici cette analyse, et nous cherchons à reconnaître les races diverses qui , après les Romains, ont cherché un abri dans nos Pyrénées , et conservé une trace plus ou moins profonde de leur premier établissement.

Ce fut long-teraps un étrange phénomène, que l'existence au milieu de ce pays d'une race proscrite appelée les Agotes ou Cagoths, termes

dans lesquels on s'est accoutumé à reconnaître les Yisîgoths, les anciens dominateurs de TEspagne et de la Gaule du Midi. Tandis que les nombreuses populations qui forment, comme autant de couches successives, le sol des Gaules, depuis les premiers aborigènes jusqu'aux derniers conquérans, ont perdu tour à tour leur physionomie propre; tandis que la vieille haine des Normands et des Saxons a cédé sur le territoire anglais à l'universalité de l'esprit national; la race visigothjs aurait, dit-on, conservé ses traits individuels au pied de nos Pyrénées ! Tous les anciens souvenirs nous font un tableau bien triste de l'existence des Cagoths. Répandus dans la Bigorre ^ dans le fiéarn , dans le pays Basque surtout, vivant dans les hameaux, isolés du reste des hommes, ayant à l'église leur place distincte, leur porte d'entrée et leur bénitier à part, il leur était interdit de participer près des autres fidèles à Ja communion des choses saintes. Il fallait qu'ils portassent des vétemens particuliers ; la loi leur infligeait une petite casaque rouge, marquée d'un pied d'oie, afin que l'on pût de loin les distinguer et les fuir. Leur proscription était dans les mo&urs, elle était aussi confirmée par les arrêts d'une jurisprudence cruelle (i). Le commerce ne leur

(i) Le for de Heuri II , sous la rubrique Quahtats de pertonas , titre ▼, arficle iv , contient : « Les Cagoths ne doÎTent pas se mêler familièrement aux conversations avec les autres hommes ; ils doivent avoir des hahitations séparées, et ne doivent se mettre devant les hommes et les femmes k l*es;Tise ou aux processions. » 1^^ trouveraïUt-oa pas des mesures analogue»

était pas formellement défendu avec le reste de la société ; mais ils devaient se tenir à une grande distance. Jamais il n'était donné aux fils d'un pauvre Cagoth d'effacer Tignominie de sa naissance; et sa mère fut-elle du plus pur sang basque ne pouvait se relever aux yeux des siens de la déchéance encourue par ce lien impur. Du reste, ils parlaient la langue du pays, la langue basque en particulier; et malgré ce lien de communauté auquel résiste si rarement la fusion des races, le sceau de Cagoterîe se perpétuait à travers ces tristes générations et demeurait à jamais empreint sur leur race proscrite.

Suivant donc Fopinion la plus répandue, les Cagoths seraient les malheureux débris du peuple Yisigoth, dont la puissance avait été détruite, à Voclade , par les armes de Clovis. L'orgueil des vainqueurs aurait accablé de ses ressentimens ceux qui n'auraient pas eu le temps de franchir les Pyrénées , ni de rejoindre leurs frères d'Espagne. Ajoutez ici , dans l'origine du moins , les dissidences de religion ; les Yisigolhs étaient ariens ; autrefois persécuteurs de la foi , ils devaient être victimes à leur tour , et même après leur conversion , ils portèrent avec eux le sou«

relatiVemeot aux Farias de PInde, dans le code de Manon? Voir aussi JM. dtf Maria, dans son commentaire inédit du fur, rtibr. 55. Ce foriste s'exprime à cet ^avd d'une manière fort digne ; de son temps , plusieurs années avant la révolution , toute répulsion contre les Cagoths avait cessé m^me dans l'opinion. — Dans >e vieux for» on trouve qu'en justice le témoignage de sept Cagoths vaul celui dH^ Béarnais.

venir de Tantique hérésie; de là, une haine envenimée que le temps ne pouvait jamais ni satisfaire ni désarmer (i\ Ainsi, la perpétuité de l'existence d'une race gothique dans nos contrées ne pouvait être que la tradition de la conquête de Clovis. Une telle origine est analogue à ce qui s'est passé chez un grand nombre de peuples anciens et modernes ; les Ilotes , à Sparte , les castes inférieures dans l'Inde et dans l'Egypte , les serfs , sous la domination fruque , sont à divers degrés, des races autrefois maîtresses du territoire. C'est ainsi, du moins, que l'on explique soit par la conquête, soit par l'asile con* ditionnel, tant de races malheureuses se perpétuant dans toute l'histoire au milieu des so-. ciétés les plus puissantes, et dévouées à la condition d'un ciuel esclavage (a).

Un autre système , qui aurait plus de vraisemblance, regarde les Cagoths comme un débris de ces Sarrazins martelés dans les plaines de Tours, et qui, durant un siècle, maintinrent leur arrière-garde dans nos contrées, où elle

(i) La d^oominatloa de chrétien qu'on leur donnait par dérision semble coïncider avec l'opinion qui en ferait dei infidèles convertis.

(i) Marca, il faut le dire, étaje sur de singulières raisons la preuve que les Cagotlis sont des Goths. Ce mot, selon ce savant historien, vient de Caus Goths, qui signifierait chiens de Goths, pour marquer le rarpris du peuple pour cette race inforlunée; puis, voulant expliquer pourquoi les Cagoths étaient condamnés à exercer Tétat du hùcheron , ce prélat pense que c'est à( l'imitation du traitement éprouvé par les Gabuonistus condamnés a couper le bois pour U construction du temple du Seigneur.

fut taillée en pièces par notre vaillant Saint- Mesclin. Comme ce n'est guère qu'au X.* siècle que l'on commence à connaître cette malheureuse race, la coïncidence est assez frappante. Dans ce cas, il est assez facile de comprendre la haine invétérée de la population chrétienne à l'égard des Sairasins, ces redoutables vaincus, qui seraient restés après leur défaite à condition de recevoir le baptême, mais d'accepter une haine éternelle. On ne voit pas, en effet , qu'après la bataille de Voclade , Clovis, vainqueur et maître de toute la Gaule , ait été plus cruel envers les Visigoths qu'il ne l'avait été vis-à'vis des Gallo-Romains^ à qui il laissa le libre exercice de leurs propres lois. Contre les Sarrazins, la haine fut toujours ardente, imr placable , et plus en Béarn qu'ailleurs , par suite des longs ressenti mens qui avaient été excités par une si persistante occupation du pays. Cette irritation dut aussi être entretenue par les guerres de Terre-Sainte , comme par les continuelles expéditions des Béarnais contre les Maures, au secours du roi d'Aragon.

Une troisième opinion sur les Cagoths consiste à regarder cette race avilie comme se rattachant à Tune de ces grandes plaies si fréquentes au moyen-âge, à ces lépreux qui, si long-temps, partagèrent avec les juifs la haine égarée des populations. Aux lépreux on dut aussi associer cette autre classe d'individus au teint

livide, à l'air stupide, à la physionomie dégradée, connus sous le nom de goitreux, analogues aux crétins du Valais, et qui se rencontrent encore en assez grand nombre dans les vallées Pyrénéennes, et particulièrement dans celle de Luchon. Combien de siècles ne les crut* on pas frappés d'une malédiction divine pour quelque crime héréditaire et inconnu! Tristes victimes d'une affreuse maladie, ils étaient chassés, poursuivis, comme gens infects qui ne devaient point respirer l'air pur départi par la Providence au reste des humains ! Peu à peu les causes qui avaient corrompu le sang de ces malheureux s'étant éloignées, on eut de la peine à croire à leur guérison. Ils restèrent dans un tel état de suspicion , que l'on eut horreur de contracter avec eux des alliances; et le peuple, qui trouve une consolation dans sa misère quand il peut considérer des infortunes plus grandes , se plut à voir en dehors de lui une race abjecte qui lui faisait oublier sa propre servitude (i)

(i) Voici diverses indactions confirmant Popînion qui confondrait les Ca^oths avec lesLépreui. En i46o, les elats de Béarn par une délibération les assimilèrent entièrement aux Lépreux ; un voulut leur défendre de marcher pieds nus dans les rues , de peur d*infection ; en cas de conlraTention une pénalité atroce autorisait à leur percer les pieds avec un fer rougi au feu. La tradition leur attribuait si généralement une maladie contafçieuse que la médecin Nogues , cité par ^Marca , analysa leur sang , quM déclara pur et louable. En 1600, le Parlement de Toulouse ordonna une enquête pour 8*assurer si les Cagolhs étaient lépreux ; sur la preuve négative , les préjugés disparurent peu à peu. Le Parlement de Bordeaux par arrêt de t^aSy et celui de Navarre (Mr arrêu successifs de 1688, 1693, 1731 et 1793, les reliabiliteraicnt entièrement , levant toute interdiction portée contre eux , el

Ce qui confirmerait cette opinion, ou du moins ce qui écarterait le système historique relatif aux Goths et aux Sarrazins , c^est que l'on trouve au moyen -âge des races proscrites, du même genre que les cagoths de Béarn , dans plusieurs provinces de France. Ainsi , les collibets dans l'Aunis , les gahets en Guienne , et surtout les cacous en Bretagne. Il faut remarquer l'analogie de ce dernier mot et du terme béarnais. Les cacous de Bretagne sont appelés en latin cacosi ; ne se* rait-ce pas le grec cacos , et cette interprétation n'expliquerai belle pas d'une manière assez Raisonnable la ressemblance du mot en Bretagne et en Béarn? (i)

Enfin, comme dernière conjecture, il en est une que nous essayons de proposer. On sait quelle influence exerça durant le moyen-âge entier la croyance aux œuvres magiques ; on connaît la terreur des maléfices , la haine dont le peuple poursuivait les prévenus de sorcellerie, et les bûchers qui consumèrent plus d'une victime de cette farouche crédulité. Maintenant encore , dans beaucoup de provinces de France ,

ne le» distinguant pas des autres citoyens. Cependant Popinion ne fut pas si prompte; on les confondit alors avec les goitreux. Le naturaliste Bamon était de cet avis réfuté par toutes les observations . Palassou parle de trois villages qui de son temps comptaient plus de aoo Cagoths , lesquels n'étaient affectés d'aucune disposition vicieuse dans le &ang.

(i^ Les proscriptions ecclésiastiques et civiles, les arrêts des parlemcns contré les caguths et les cacons étaient analogues dans les deux pays de part et d'autre ^

le paysan est abruti par des croyances de cette nature ténébreuse. Un grand nombre de familles se perpétuent de siècle en siècle, sous l'horrible soupçon d'intelligence avec l'esprit mauvais, et opérant par son secours toutes sortes de maléfices, de perfidies, d'œuvres noires et diaboliques. Ces familles ont le bnit, dit-on en Poitou; et quand cette funeste prérogative est bien reconnue, il plane sur ces malheureux un sceau de terreur et de répulsion , une empreinte indélébile qu'elles portent de race en race, à travers les siècles, sans que nul effort de la civilisation parvienne à faire tomber des yeux du paysan cette ignorance qu'entretient toujours ou la fraude ou la barbarie.

Le parlement de Bordeaux , vers la fin du règne de Henri IV , sévit avec une extrême rigueur contre les sorciers et contre les cagoths qu'il semble réunir et pour la même cause dans la même proscription , les accusant à-la-fois de ladrerie et d'œuvres noires. Le mystère qui s'attache aux colliberts , aux cacous , aux cagoths , à ces races proscrites que l'on retrouve sous toutes les zones de la France, ne saurait-il s'expliquer par cette erreur qui subsiste encore comme en plein moyen-âge, dans beaucoup de pays? Erreur funeste en effet , et qui semblerait attester l'éternelle enfance du genre humain ! Ainsi vivent enveloppées dans une commune flétrissure, des familles entières, depuis l'enfant au berceau

jusqu a Foctogénaire qui n'a qu'un dernier pas à accomplir pour entrer dans l'asile où tout se révèle ( i ).

Que les cagoths soient goths ou Sarrazins; qu'il ait existé, dans nos régions, un débris de l'une ou de l'autre de ces nations célèbres, c'est ce que nous n!avons pas voulu affirmer. La même obscurité est loin d'avoir lieu à l'égard de la race Juive, dans ce département. Cette famille antique qui seule fait remonter , avec certitude , sa généalogie jusqu'au premier homme , est la seule aussi qui se rencontre sur toute la surface de la terre, et dont l'existence errante soit expliquée avec une merveilleuse clarté par les origines même du christianisme. L'existence des Juifs, depuis leur apparition en Europe, fut pleine d'énergie; elle fut persévérante au point que l'on ne saurait expliquer autrement que par

(i) Je citerai ici les priuripaux auteurs qui ont parlé des Cagotbs. Oybenart, not. Fasc»j p. 4'^» ^^ déclare puur les Goths; Marca, hist. de B«arn , p. 71 , débite beaucoup d*cxlravaganccs et se rangée du ctlé des Sarrasins; Court de Gubelin , monde jriniilif, t. 5, p. a47» est pour 1rs Aluins, dont une peuplade sons le nom de Taïfales s'e'tait établie dans ]*Auni8 ; Sanadon , nobi . des Basqus,p. 1 63 » pour les Sarrazins, ainsi que Palassou dans un arlicli' très>déve1uppd de Sfis mémoires pour servir a l'hist. nat. des Pyrénées, t. I9 p 33o; M. du Mê?e, statist. Pyrén. , t. a j p< i3i , pour les Yisigolhs; Ramon , ohscrv. dans les Pyrénées, p so8 est pour les Gottredx; M. Teulct , plus prudent, dans un article du dict. de la conversation, ne conclut pas. — Beaucoup d'autres ont écrit sur les Caffotbts; Pautcur de Corisande de Mauléoa a imaginé une famille de ces malheureux dans la SouIe , pour servir de nœud à une fable intéressante dont le fonds est puisé dans Thi^toire du Béarn.

des considérations d*iin ordre supérieur, leur existence en corps si nombreux, après les implacables persécutions qu'ils ont subies pendant plus de dix siècles. Voyez ces donjons d'où se précipitent des hommes armés de fer, pour dépouiller le voyageur et le paisible négociant Israélite qui marche seul , craintif et désarmé; voyez ces cités chrétiennes où la race juive se perpétue dans l'ombre, toujours odieuse autant que méprisée ; voyez ces recrudescences de haine , ces grandes exterminations qui planèrent sur eux au i5.* siècle, comme le glaive de l'Ange sur leurs fils, en Egypte, au berceau de leur histoire; enfin, ces bûchers et ces tortures, ces instrumens de supplice, si souvent préparés contre les infortunés enfans d'Abraham ; eh bien ! cette race auguste et déchue a continué de vivre; sa population relative ne parait même pas avoir été diminuée; le génie souple et industriel des juifs a lassé les violences des hommes d'armes, Tavidité du baron, la haine du chrétien, les hideuses exécutions du Saint-Office. A Chaque frève qui leur est donnée entre deux persécutions, ils reparaissent, parcourant de nouveau l'Europe, vendant leur or, achetant à grand prix leur droit d'exister, fournissant les meubles précieux aux Eglises , aux châteaux qui les rançonnent, qui les tuent, et ne sauraient les empêcher de s'enrichir.

Les israélites sont en très-grand nombre dans

l'arrondissement de Bayonne; nous allons rappeler les causes de leur introduction parmi les populations du Labourd. Environ un siècle après la terrible persécution qu'ils avaient subie lors de la peste noire, le roi d'Aragon et la reine de Castillç, Ferdinand et Isabelle, obéissant à Fentrainement général , chassèrent les juifs de leurs Etats, par un édit de i49^i; ils ne leur laissèrent même pas de repos dans le Portugal où ils s'étaient réfugiés en grand nombre. Obligés de déserter l'Espagne et toute la Péninsule, on les contraignit d'abandonner leurs enfans au-dessous de 1 5 ans , pour être élevés dans le christianisme. Les Juifs , toujours si dociles au joug, se révoltèrent pour là première fois. Ce peuple entier , pris d amour paternel , déploya ce grand caractère sous lequel Walter-Scott a si vivement représenté la race Israélite dans le personnage du père de Rebecca. On les vit , refusant d'abandonner des objets si chers , lutter contre les soldats du roi de Portugal , et eux-mêmes précipiter les enfans dans les puits, pour les soustraire à un aussi cruel délaissement. Rome blâma la conduite du roi Catholique; elle soutint le parti de la tolérance en faveur des juifs. Les rigueurs s'adoucirent, et ces malheureux vivaient tolérés à liisbonne, quand survint, au commencement du 1 6.*= siècle , une nouvelle peste qui ravagea le Portugal. Suivant l'usage trop ordinaire au moyen âge , le sang des Juifs fut ré-

clamé par le peuple pour expier Tiiifortune publique ; un seul jour vit périr tous les juifs de Lisbonne par le fer et par le feu , tous égorgés ou consumés dans une synagogue, où ils s'étaient réfugiés au pied de l'autel de Jéhovah.

Cependant quelques familles qui avaient sur vécu purent , dénuées de tout, quitter cetle terre implacable ; elles passèrent les Pyrénées et s'établirent dans les environs de Bayonne. La Frsftuse , où les juifs vinrent chercher un abri , leur avait été bien souvent cruelle; en 1181, sous Philippe- Auguste, ils s'étaient vus également expulsés et livrés à toutes les vengeances d'une populace esclave et abrutie. Ce royaume, au i5.* siècle, ne semblait pas devoir être pour eux une terre beaucoup plus hospitalière que l'Espagne ou le Portugal. Néanmoins, après leurs dernières calamités, ils ne pouvaient que gagner à tout échange de demeure. D'ailleurs, la France n'était pas un pays d'inquisition; dans notre pays, les guerres religieuses furent surtout des guerres politiques , entreprises pour des intérêts de liberté ou d'ambition; c'était un parti politique que les derniers Valois poursuivirent avec tant de fureur dans la personne des réformés. Que devait craindre le roi de France d'une colonie de pauvres juifs, qui ne pouvaient pas être un parti politique, et qui ne demandaient qu'à partager le droit de vivre , de respirer la commune lumière du soleil ? Ils étaient bien certains que ,

rhospitalité et Texistence leur étant une fois accordée , promptement ils retrouveraient la prééminence des richesses, que leur donna toujours leur infatigable activité.

Saint-Esprit, Biarrits, Saint Jean-de-Luz , le Boucau- Vieux , Peyrehorade; furent les résidences où ils s'arrêtèrent en arrivant delà frontière espagnole. Dans la ville de Saint-Esprit ils établirent, au nombre de onze cents, le chef-lieu de leur colonie, leur temple, leur culte, leur patrie errante et leur industrie , toujours si sure et si prompte à réparer leurs plus grands désastres.

Cette industrie était très-active ; c'était un mobile réseau dont ils enserraient tout le commerce de la contrée. Comme ils cherchaient à se faire oublier par des dehors de pauvreté et de modestie y ils eurent beaucoup à se louer d'une ordonnance de Henri II , du mois d'août i55o, et d'une autre de Henri III du ii novembre \Bn[\. Chose remarquable, ce Valois, sous la tutelle d'une Médecis, donna toutes les garanties aux juifs du pays; il rendit hommage à leur industrie, à l'ordie commercial qu'ils avaient introduit, et finit par défendre de les inquiéter , déclarant qu'il les prenait avec leur famille et leurs biens sous sa protection royale. Henri III protège les juifs, leur permet d'habiter la ville, il enjoint aux habitans de les recevoir; et, sous Henri IV, par un édit de i6oa cette sage tolérance fut mise en oubli. Le bon roi

eut le malheur de persécuter les pauvres juifs de son royaume, surtout ceux du pays du T^bourdy dont il ordonna Texpulsion. Bien plus tard, en 172^, un arrêt du conseil ordonna aux intendans de Bordeaux et d'Aiich , de dresser des états de tous les juifs domiciliés dans leurs généralités respectives et des biens fonds qu'ils y avaient acquis. Mais Louis XV ayant reconnu que la religion du conseil avait été surprise, fit casser Tarrét et publia des lettres patentes en 17^13, dans lesquelles il ordonna que les juifs jouiraient et disposeraient librement de leurs biens , sans qu'ils fussent tenus à prendre d'autres lettres de naturalisation.

Enfin en 1776, Louis XVI autorisa à perpétuité le séjour des juifs dans le royaume : voulant, » dit-il , que les juifs soient traités et regardés » comme nos autres sujets nés en notre royaume » et qu'ils soient réputés tels tant en jugement » que dehors. » Pourquoi Louis XVI n'a-t-il pas pu accomplir lui-même la révolution dont il fut la victime! Il l'aurait accomplie sans doute si des obstacles de tous les genres n'eussent paralysé ses intentions; si les Turgot, les Malesherbes , les Necker et les premiers chefs de la Constituante eussent pu exécuter tout ce qu'ils projetaient, avant d'être emportés eux-mêmes dans le goufre qu'ils n'eurent pas la force de refermer, après avoir eu celle d'y précipiter douze siècles d'abus (i).

(1) La pleine émancipatioii des juifs a été tflab^e par un décret de janvier 1790. — La population juive à Bajonoc et a Saint-Esprit s'élevait en iS)5

lie» Boliéiiileiiii.

Les Bohémiens , établis dans le pays Basque depuis quatre siècles, sont la dernière de ces races lointaines qui sont venues tour-à-tour s^abriter sur notre sol , au pied de nos montagnes hospitalières. Cette peuplade mystérieuse ne saurait, à vrai dire, être regardée comme faisant partie du système de races dont se compose la population des Basses-Pyrénées. Ennemie perpétuelle de la société qui les a recueillis , ils sont aujourd'hui , comme aux premiers jours de leur venue, sans mœurs, sans lois, sans partiticipation aux bénéfices ou aux charges de Tétat social; ils sont une famille d'étrangers , et pèsent toujours en cette qualité sur le pays qu'ils désolent et dont ils sont la terreur. Commençons par rappeler une tradition fort ancienne sur les origines de cette race aventurière.

Vers le milieu du i4** siècle, à la suite de cette terrible peste dont nous parlions plus haut, il se fit une extermination de juifs par toute terre chrétienne , dans tout royaume européen. Il y eut un instant où l'on put croire que ces tristes victimes d'un fanatisme crédule avaient disparu de la terre. Seulement, ils avaient fui le séjour des vivans, ils s'étaient creusés des retraites

k ii46 habi^ans, dont 96s à Saint-Esprit; M. Morel , article sur les juifs dn Labuurd, dans son ouTrajre aor Bajonne, p. 38.'*; voir aussi M. du Mège toc. cit., t. a, p. i43 , détaila sur Pintroduction des juifs dana touU la France méridionalii.

profondes dans les souterrains de la Bohême et de la Hongrie ; là , dérobés à Tœil de Thomme leur persécuteur, ils vécurent un demi siècle; puis, quand ils crurent que la génération ennemie était descendue dans le tombeau , ils sortirent de leurs retraites, se hasardèrent parmi les chrétiens, alors divisés entr'eux par la guerre des Hustilès; et, s'étant rangés sous la banière d'un capitaine nommé Zundel, ils reparurent encore une fois dans ce monde cruel qu'ils avaient déserté.

Or, vers le même temps où les juifs sortirent de leurs cavernes, une foule nombreuse, sauvage et inconnue^ parut en France et se montra aux portes de Paris. Quand on leur demandait de qu'elle région ils arrivaient ainsi ? ils répondaient, d'Egypte; pourquoi ils s'étaient réfugiés en Egypte, ils disaient, parce qu'ils n'avaient pas voulu reconnaître Jésus et Marie. Ces réponses équivoques indiquant une race juive, ils furent admis à l'hospitalité capricieuse ou perfide que les peuples du moyen- âge accordaient aux enfaus . d'Israël.

Jusques vers le commencement de ce siècle , la tradition que je viens de rappeler était le système le plus répandu sur l'origine des Bohémiens (i). C'était, pensait-on, une race juive,

(r) Wagenseil y Pera iibr. lociU. t p. 166; Albert de Strasb. cbron. ad nnn. i348l daDs le dict. de La Martioière, article Efrjrptieos. . Moas De rappelons pas tous les peuples de POrient que I*on a tour a tour supposés être rorigine de cette r»ce', Fasquierj Recbercbes sur la Fniace.

rapportant de sa longue séquestration l'oubli de toute pratique religieuse, jusqu'à l'oubli de son culte antique ; peuple sans vertu, mais sans préjugé, et que l'on pourrait convertir. De plus , conome ils étaient adonnés aux pratiques de la divination , ils flattaient le penchant si prononcé dans ces siècles pour les oeuvres ténébreuses, par lesquelles on mettait l'homme en communication avec les êtres surnaturels. Ils venaient de Bohême, on les appela bohémiens ; ils se disaient originaires d'Egypte , on les appela égyptiens.

Maintenant tout ce système, pour expliquer l'origine des Bohémiens, est regardé comme une fable, et je vais rappeler sur cette peuplade les résultats les plus récens , les mieux autorisés par la science. En 1899, une multitude de 3oo,ooo Indiens , fugitifs devant les hordes de Tamerlan , quittèrent Guzarata leur patrie. En 1417 ils arrivèrent en Moldavie; en i4aa en Bologne; le 17 août i4î»7» ils se montrèrent devant Paris qui prit le change sur leur origine, et d'où ces aventuriers se repartirent en diverses provinces de France, surtout dans nos montagnes. Là, pensaient-ils, ils trouveraient un asile sûr, dans l'état de guerre où ils voulaient vivre contre l'ordre social qui daignait les supporter (i).

Ainsi, ces peuples qu'on appelle tour à tour

(t) II peut être cnriei» cle connaître la répartition des Boh^mions en Edrope; 600,000 en Europe ; en Moldarie 300,000; autant en Turquie; en Eapagne 4o^ooo ; en Hongrie 100,000; en Angleterre r 0,000 ; en Russie 10,000; en AUenMgne» Franee et Italie 4<»,ooO| selon l'onvrage cité plas bns.

et selon les nations Gypsies, Gitanos, Zingaris, Ziegeuner, Bohémiens, seraient sortis de Tlndoustan ; leur nom réel , celui dont ils s'appellent eux-mêmes, serait Rommtschel, les fils de la femme, pour marquer leur indifférence à l'égard de toute nation , de toute société spéciale et à part de la société humaine, universelle, à laquelle seule ils prétendent se rattacher. C'est donc dans rindoustan qu'il faut chercher leur berceau, dans cette vieille terre de l'Inde , désormais tant explorée, et qui a livré à la science avide de l'Occident tant de mystères, en fait d'histoire, de poésie, de religion. La connaissance des langues, non moins que les inductions historiques, a permis de retrouver dans cette région reculée de l'Orient le berceau des Bohémiens. Un savant allemand s'est attaché il y a peu de temps à distinguer leurs mots primitifs, sous l'alliage que toutes les nations ont pu laisser dans cet idiome informe, à travers l'ai^ot de convention servant à l'œuvre du brigandage dont ils font profession. On trouve 600 radicaux puisés dans un fonds Indoustani, Sanscrit, Bengali, Malais; et lescons* tructions dont ils se servent sembleraient appartenir à l'une ou à l'autre des diverses langues parlées dans l'Indoustan ( 1 ).

Tel est le peuple dont une partie assez nombreuse habite la région occidentale de notre

(1) Essai sur les Bohémiens^ par M. de Kogaloitchen, Berlio iSS; ; on trouve dans ce livre uo travail sur la grammaire de ce peuple *, voir la

département, le pays basque, dans ses trois dn visions. Maintenant, au 19.* siède, ils sont dans nos contrées au même état d'abrutissement que dans tout le reste de TEurope et qu'au premier temps de leur apparition. Voleurs , dissolus , féroces, ils possèdent tous les vices de l'état sauvage, sans aucune des qualités généreuses qui purifient la barbarie de llndien sons la hutte américaine, ou du cafre errant sur la limite du grand désert Les bohémiens vivent en apparence de la tonte des mulets et de la confection de leurs paniers d*oster, mais en réalité du pillage des troupeaux , des volailles et des récoltes. Ils couchent péle-méle comme les brutes, Thiver dans les bergeries ; Tété ils errent au milieu des plaines , ou sur les grands chemins dans une presque entière nudité; là ils meinlient impérieusement ou ils volent. Du reste ils naissent et meurent sans aucun rapport avec la religion ou avec l'état civil { 1). Leur nombre a été exagéré; on peut re-

ReToe Française de janYÎer 1839. Le fond de cette opinion avait ël^ aoutenue par M. Domenjr de Rienx^» an 5.* toI. de la Retue enejdop. , pour i83a. Une Ttelle tradition en faisait aussi des cbrëtiens de la Basse-Egjpte , forces par les Sarraiins d'embrasser rislamisme, puis voyageant comme pèlerins et condamnés par le Pape a errer dans le monde chrétien y pour dtre absous de leur apostasie.

(i) Voici le cérémonial qui préside à leur mariage; ils te réunissent en cerde dans un bois; lit le fiancé et la femme se choisissent pour époux» puis f le premier jette en l'air une cruche , et le mariage doit durer , selon la Ioi| autant d'années que la cruche a laissé de morceaux. Leurs chefs peuvent se reconnaître à un anneau d'argent qu'ils portent à l'oreille; il j a peu de temps une de leurs râncs est morte après avoir régné 3o ans dans la misère. — Les recherches philologiques sont fort difficiles sur ce peuple qui dérobe son langage avec le plus grand soin, et prétend parler l'£spagno! .

garder qu'environ 5oo bohémiens habitent dans le district de Mauléon. Ils sont moins nombreux dans le I^abourd. En diverses localités ces sauvages se sont apprivoisés, à Saint-Jean*de-Luz, à Ciboure, à Tardets. Quelques-uns sont propriétaires et font oublier Tignorance de leur origine ou de leurs affinités avec une race perverse , odieuse au pays qui en supporte le fardeau, (i) Bien des fois l'autorité civile entreprit d'en débarrasser le pays. Une ordonnance des Etats d'Orléans, de 1 56o, enjoignait « à tous imposteurs, sous le nom de bohémiens et égyptiens , de quitter le Royaume sous peine de galères. » Un édit de Louis XIY , sous la date de j68a (i), porta contr'eux des peines capitales. Cette or«donnance se ressentait des autres rigueurs de la législation de ce roi , parvenu alors au plus haut

(i) J*ai tous la main no dossier de correspondance administrative sur les moyens V prendre pour !• répression des Bohémiens ; toutes ]es opinions les plus diverses j sont exprimJes. Les commissions formées pour df^IiWrer sur cet objet se déclarent généralement pour leur expulsion hors du territoire ; elles insistent pour que l'on ^vite les demi-mesures qui n'atteindraient pas leur but , et qui plus tard renverraient ces sauvages dans un pays où ils apporteraient des haines plus envenimées, des vengeances nouvelles k exercer. Le respectable Bl. Leremboure, auteur d'une notice sur Saint-Jeande-LttS , soutient envers eux le râle de la conciliation et de la patience ; il voudrait que le gouvernement confinât les Bohémiens dans les solitudes du pays de Mixe en Navarre ^ en leur offrant asses dTavantages pour les engager au travail, et leur faire comprendre les besoins delà civilisation. — En définitive, et pour observer même envers ce peuple sans loi la juste exécution des lois ; pour éviter d'infester un autre pays , colonie ou autre» ment , d'un fléau dont on se délivre ainsi , il n'y a guères que les répressions fournies pas les articles 371* 37a, 373 du code pénal, contré les étrangers et vagabonds. Encore la prison est-elle impuissante sur ces hommes qui ne recouvrent leur liberté que pour se livrer de nouveau à leur vie sans frein.

fi) Rousscau-Lacombe } matière criminelle, art. Bubémirns.

degré de son despotisme. En 1 8o3 , des mesures furent si bien prises par les soins du Préfet , M. de Castellane, que tous les bohémiens du Labourd furent enlevés en une seule nuit et conduits à bord d'un vaisseau pour être transportés à la Louisiane ; la paix ayant été rompue à cette époque et l'exportation n'ayant pu s'effectuer , ils furent disséminés en diverses provinces du pays. Tous sont revenus à leurs montagnes; car ces barbares, tout nomades qu'ils sont, indifférens à tout sentiment de patrie, ont cependant , comme la béte des forets , un attachement invincible au sol où se trouve leur tanière accoutumée , aux forets et aux montagnes où ils exercent avec sécurité leur indépendance sauvage. Et cependant, il n'y a qu'un parti à prendre à l'égard de la race bohémienne, un seul parti digne du siècle ou nous vivons et des lumières répandues dans ce royaume. Il faut les civiliser, la tâche est rude , mais là est le but où l'on doit tendre. Serait-il vrai que tous les efforts ne seraient pas dirigés de ce coté, et que les ministres de la religion , ambitionnant peu cette généreuse victoire, reculeraient devant le péril d'une sainte mission pour ramener ces hommes à la vie sociale, seuil de la vie religieuse à laquelle il faut aussi les convier? Car enfin, le gouvernement ne saurait pas reconnaître de bohémiens; pour lui , ri n'y a pas de castes étrangères , pas plus» qu'il n'y a d'esclaves sur notre territoire de liberté.

La centralisation a ce mérite de compter les têtes

d'hommes, sans s'inquiéter de la diversité des

races ; elle soumet tous les hommes au joug d'une

loi commune, d'une instruction commune, de

droits communs devant les mêmes tribunaux. Pour

cette œuvre sainte , œuvre de liberté et de régé"

nération , la religion et la société , chacune dans sa

sphère, unissent leurs mains fraternelles. Quand

la première montre à tous , sans exception , qu'ils

ont les mêmes devoirs à remplir , le même Dieu

à servir, les mêmes droits pour le Ciel, sous la

condition de la vertu ; la société, les yeux ici bas,

fait tomber à son tour bien des voiles ; elle efface

peu-à-peu les distinctions originelles, et fait voir

que 1^ même droit d'exister et d'agir appartient

à tous sur la terre de tous. Et, comme à elle

son royaume est de ce monde, elle établit cette

vérité sociale que le moment est venu du règne

universel, c'est-à-dire de la liberté de tous, par

la seule voie de la justice et de la charité. C'est

pourquoi les diverses races que nous avons con-»

sidérées dans ce chapitre et dans le précédent,

ou se sont effacées ou disparaîtront entièrement,

en tant que races isolées; il n'en restera plus de

trace, ni dans les mœurs ni dans les lois; il n'y

aura plus en France, qu'un peuple, le peuple

de France.

Arcbëologle ; voifi TomaiMi, ioscriptioDi; cimpi KtraïKbci daiw 1m Buie»-P}réDéei (!)•

UAWD on s'occupe de recherches ar-

Ichéologiqiies dans l'ouest et en d'autres contrées de U France, les phis anciens monumens que l'on rencontre se composent des débris celtiques , pierres levées , pierres debout , enceintes circulaires , monumens druidiques de diverses formes et de diverses dimensions. Cest une belle chose pour un peuple célèbre, c'est te plus ancien litre

(i> Ce cbipitc lopr putoept 1 «h'yl <f^B tlijp

de sa noblesse primitive, que ces rudes raonumeus en pierre abrupte et informe, qui emportent l'imagination aux premiers berceaux des aïeux , à une époque dont l'histoire elle-même n'a conservé que des souvenirs incertains. Au pied de ces monumens informes, combien ont vécu de générations , combien de races se sont succédées , combien de monumens renaissans se sont élevés qui tour à tour ont vu passer leurs siècles de grandeur ! Et ces générations , ces sociétés, ces monumens ont disparu pour la plupart , laissant après eux ces premiers témoins d'une civilisation aborigène tant de fois renouvelée sur le sol immobile, ces simples pierres qui n'ont pas quitté la place à elles assignée par les vieux Celtes, il y a deux n>ille ans.

J'ai fait comprendre pourquoi dans cette partie de l'Aquitaine que nous habitons, il ne saurait y avoir de débris celtiques. S'il y avait des monumens analogues , ils seraient aquitains ; ou , comme nous l'avons établi , ils seraient ibé-* riens. Mais nous ne connaissons point de monumens de- ce genre; les Aquitains, du moins ceux de nos contrées, n'ont point su, comme les Celtes, laisser après eux, sur le sol , des monumens capables d'attester leur antique domination ; et l'antiquaire qui veut explorer la région des Basses-Pyrénées est contraint de rattacher le premier anneau de ses recherches archéologiques , au peuple Romain.

Encore ce peuple conquérant, satisfait d être le maître au pied des Pyrénées, n'a-t-il laissé sur notre sol que très-peu de traces de son séjour. L'Aquitaine inférieure soumise par Grassus appartint aux Romains; ils la maintinrent par leurs légions, mais ils paraissent s'être peu établis dans cette conquête lointaine. Us ne s'attachèrent point à fonder ces grands monumens qui ont immortalisé leur puissance en tant d'autres contrées. Ces vainqueurs, qui dans les pays de l'ouest, de la Narbonnaise, de la Haute-Aquitaine, ont semé d'impérissables débris, CHit k peine jeté leur empreinte sur cette partie de l'Aquitaine qui touciie aux Pyrénées de l'ouest (i).

J'ai dit plus haut qu'il y avait une voie romaine, allant de Cœsar'^ugusta^Savsigosse)^ à lienearnum ; par cette route s'opérait le passage en Espagne : pour déterminer ce passage, qui est un souvenir si notable du peuple Romain dans nos régions, nous ne pouvons mieux faire que de suivre d'x^nville, dont les renseignemens sont très- précis.

« Vers la source du Gave d'Aspe ,-on rencontre deux Ports oti passages dans la montagne, l'un sur la droite , et qui se nomme le Port de Berner , conduit dans une vallée nommée Aragnes; l'autre, sur la gauche, est nommé le Port

(l) Des médailles romaines et fies figures en mosaïque se sont trouvées a Oloroa avec quelques pavés de murs que l'on croit d'origine romaine. Voir Palassouy observ. sur la vallée d'Aspe, p. 4>*

Canfranc, et descend à Jacca , ville d'Aragon. Le nom de Berner pourrait être dérivé de Peyrener, et il y a une vieille bâtisse à la place du port de Canfranc, qui se nomme Peyrener. De ces deux passages qui donnent entrée en Espagne, c'est celui du port de Bernère , et du val d'Aragnes qui doit rejoindre à la route que trace l'Itinéraire ; ce qui me l'indique , c'est le lieu de Bellinum, par lequel cet Itinéraire, en partant de Cœsar-jdugusta ^ tend au Summus Pyrenœus^^ et que je retrouve dans la position actuelle de Baillo, dont le nom est tiré de Bellinum. On y arrive en descendant des Pyréiiées, à Fissue des vallées d'Aragnes et d'Etcho, et après avoir traversé la rivière d'Aragnes, à la Puenta de la Beyna'^ et la distance que marque Tltinéraire, tant à l'égard de Cœsar-Augusta que du Sum* mus Pyrenœus, convenant à cette position, elle réunit par ce moyen tout ce qui peut servir à la fixer. » (i)

Aucune trace de cette route n'existe en dehors de l'Itinéraire qui la constate ; ce serait donc plutôt un fait de géographie, qu'un fait d'archéologie , et nous ne l'aurions pas relevé si nous ne rencontrions ici, sur cette route de Béarn à Saragosse un vestige toujours subsistant

(i) D*Anvi11e , Notice de la Gaule, p. 362> Du Mè^e , loc cit. 3i , contredit ces lésulttU du grand fféograpbe. « Il y a loia , dit-il , de Berner à Peyrener \ ce deraier mol sigbifie pierre noire» et n^ost point la dénomination des Pyrénées, il s'applique à tQUs les rochers de couleur sombre. »

<le ces Romains qui avaient établi à ces frontières de la nature une voie de communication de leur grand empiré.

A l'entrée de la vallée d'Aspe, sur la Pêne d'Escot, près de Sempoit, on voit sur un rocher une inscription fort altérée par le temps , et qui dans sa partie interprétée porte ce qui suit : £. Falerius Vernus duumvir bis hanc viam restituiL Comme la date de l'inscription ne se trouve point sur le rocher qui la porte, les antiquaires ont du multiplier les conjectures pour l'expliquer. Mais aussi comme cette inscription ne se rapporte à aucun monument, à aucun fait historique ; qu'elle ne désigne ni consul ni em* pereur sous les auspices desquels la route aurait été réparée, il devient presque impossible de fixer son époque précise. Elle est curieuse au moins parce qu'elle indique un point certain de la route d'Espagne; elle fait connaître qu'en effet cette route était très-fréquentée , puisque le decemvir Valerius l'avait déjà réparée dans ce même lieu pour la seconde fois (i). ..■■■■.

Une inscription gravée sur une table de marbre est conservée dans l'église d'Haspanren. Elle contient quatre vers dont voici le ^ens :

(i) Une aulre route romaine se trouvait sur un aulre pot^o^' (te nos Basses-Pjrénces ^ c*était celle de Bordeaux à Lapnrdum , passant par Dai , rentrant par Saint-Jean-Pied-de-Port , toucbaal à Som de la Pètre^ et venant s'embrancher avec la route d*£spa{;ne. Quant à Pinscriptioo , voir dans P^lassou , loc cit. p- lo5, toute la controverse sur Pauline niicité de ce monument. Marca , p. 53 | en parle et a cru y lire le num de César*

« Venis,Flamîne,q[iîesteur, duumvir et gouver- » neur du pays, envoyé en ambassade à l'erape- » reur en obtint la séparation de la Novempo- » pulanie du reste des Gaules. A son retour de » Koine il dressa un autel au génie du lieu. » (i ) Cette inscription se rapporte à un événement de l'année 1 17/lorsque l'empereur Adrien .lyqnt divisé en trois parties l'Aquitaine reculée par Auguste jusqu'à la Loire (a), fit un gouverneinent à part» de la région appelée Novempopulanie, qui n'était guère quela première Aquitaine. L. Verus, citoyen de Hasparrehet gouverneur de ce district,* avait obtenu de l'empereur cette séparation désirée par ses compatriotes.

Tels sont les restes avérés d'archéologie romaine dans nos Pyrénées; ils sont peu nombreux , par la raison que nous avons donnée plus haut. De plus l'iivvasion des barbares fut si soudaine, si complète dans ce même pays; le séjour des Normands fut si prolongé, si implacable; si terrible fut l'invasion des barbares se dirigeant vers la frontière d'Espagne, que bien vite les

(f) F/amctit item tfUTsIor ^ dunnatir pngique magister. Vertu , nd jéugiMtum , légal o muitere fnnclw^ • Pro iiovetn ohtiftuil populis sejnn^re GaU»t. Vrbe redftv , genio pagi haitc di'dicavit avant» C«8 vers ne rténotent pas un fart bon siècle; mais à Ilasparr^a , dans )e beau siècle des Antonins» un verstficitteur «lu lieu , peot-^frc un Ga»'tabre , pouvait bien n*êtrc pas fort exercé sur la prosodie lalinu. — Voir Tabb^ d'ibarce de Bidas&ouet^ hist. des Cîinl. , p. lui.

(a) Voir plus baut p. s el a6»

vestiges du peuple-roi furent effacés par le flot toujours renaissant des peuples qui accoururent. Ils furent nombreux ces barbares; trois peuples surtout apparaissent dans cette multitude qui semblait conviée à la conquête de l'univers; les Visigoths, les Vascons et les Sarrazins. Les peuples ont bien exécuté la mission providentielle qu'ils avaient reçue pour détruire ; mais n'ont-ils rien laissé debout , n'ont-ils pas laissé quelque souvenir de leur propre passage, de leur établissement dans nos pays? C'est ce que l'on ne saurait affirmer, si l'on considère un ordre de mpnumens fort nombreux dans cette même région de l'ancienne Gascogne, et sur lesquels nous devons ici appeler l'attention.

Onvrages de castramétatlon dan« le«

Ba«iie«-Pyr<^ées*

Les archéologues et particulièrement M. Palassou , dans un long mémoire , se sont occupés de cette classe de monumens auxquels ils ont donné le nom de Camps anciens de la Novèm* populanie. En effet ce sont des ouvrages de castramétation que l'on rencontre en très-grand nombre dans plusieurs lieux de l'ancienne Aquitaine et eir particulier dans la partie inférieure. Ces retranchemens offrent peu de différences; ils présentent au fond la même forme et le même gemre de construction ; je vais donc reproduire

Taspect ordinaire sons lequel on les rencontre dans nos campagnes (i).

Ils sont ordinairement d'une forme ronde ou ovale assez étroite , de sorte que les plus grands ne peuvent contenir au-delà de douze ou quinze cents hommes ; leur enceinte est formée de revêtemens de terre en forme de talus , surchargée de gazon; un parapet règne à l'en tour , plus élevé à l'endroit où l'on pouvait supposer que l'ennemi trouverait le plus d'accès. Vous trouvez ces singuliers monumens portant tous les caractères d'une parfaite castramétation , sur la crête des monts, dans les landes sauvages; au premier ahord, ils sont voilés par là bruyère abondante dans ces terres incultes, et quand on y est arrivé on est frappé de l'état d'intégrité dans lesquels on les trouve. Là point d'éboulemens de terre , point de chemin tracé , point d'échancrure ; on pourrait encore s'y retrancher et en écarter lennemi qui aurait à franchir pour y pénétrer le penchant rapide du revêtement de terre avec

• (r) Et d'aborvl il convient de rappeler <l*une manière prt^cise, non pas tous Tes lieux oît se rencontre cette sorfe de monumens , mais les principauT. On peut on remarquer dans les lieux qui suivent : Luxe, Garris , Cueumendy, Etcharrjr , Castetnan près Navarrenx. Entre Montmour et Esquinte sur la rive gauche du Vert, dans un lieu inculte. Dans les communes de Géronce , de t^ory , de Lamidon > de Jasscs , de Lay ; Ce dernier Appclv TuroD des Maures , a été décrit par M. le baron de Vallicr. A Monoin f un camp a élé décrit par M. le marquis de Chesnel» Il y a d'autrès camps à Scrres-Castets et près d*Agnos sur l« chemin de Sainte-Marie, au villaij^e d'Esquiuh*) k Herran , entre Monoin et Maslacq ; au sud-osl de .Vie1leségur« y à Castctner au-dessus de la ville d'Orth<s sur un monticule «appelé Arra^nouet^ aux environs de Salies et de Bellocq ^ près de Sauve-

le parapet dont il est couronné. Dans plusieurs endroits ces tertres sont nommés Casteras , qui sans doute vient du mot Castera et désigne qu'en effet ce sont des camps et qu'il ne faut pas en chercher ailleurs l'explication. Il faut remarquer que les parapets de ces camps sont dans un état d'intégrité étrange, et il ne paraît point dans l'origine qu'ils eussent été entourés de palissades. Il y a lieu de faire beaucoup de conjectures sur l'origine de ces lieux, fortifiés; le petit nombre d'auteurs qui s'en sont occupés ont multiplié les conjectures pour en expliquer l'origine; tous les peuples qui tour à tour ont passé et régné dans la Novempopulanîe , Romains, Visi^ goths, Sarrazins, Basques, ont été aussi regardés tour à tour comme les auteurs de ces constructions (i).

terre , sur rcmpliicement de la mérairic de Gaindalos à Jurançon , à Onsse , à Balrix, à Burosse , à Morlanne , à Bejrie , à Suin'-Castin, à Bcroadcts. M. Palassou , il est vrai, ea donnant toutes ces in.licalions annonce qu'il n'eu a vérifié qu'un pelît noofibre; il donne, d'après des renseig^neinens plus ou moins établis, des listes de camps nombreux dans le département d»*s Landis. II y a aussi des lieux fortifiés en diverses autres régions de la Novempopulanie. Marca on reconnaît dans le Commin^es comme eu Béiirn ; M. du Mège, qui attribue ces camps aux romains , n'en a point vu dans le même genre, mais des restes de camps évidemment romains. La plupart de ces lieux fortifiés sont connus dans les localités béarnaises y sous les divers noms de Mottes, Casteras , Castrols , Casteratses, Turuns , Turouna.

(i) D'abord il convient d'écarter l'opinion qui pourrait considérer ces naonumens comme des enreintes consacrées, des li -ux d*expiation , de sépulture ou de cérémonies reli<;icuses , eufiu du méiue genre que les dolmens f les tumiUna ^ les cromiecks et autres monumens du druidisme. Dans ce cas les monumens dont nous cherebons l'explication seraient des coas'.ructioat non Geltiquesi mail Aquitaniques ou Ibérieunes* Cette opiaiua

Ces lieux fortifiés ne |>araissent point avoir été louvrage des Romains. Les constructions uniformes des camps Novempopulaniens dans lesquels la construction en pierre joue peu de rote, ne permet guère de les attribuer à ces vainqueurs du monde qui ne construisaient rien sans leur ciment immortel et qui semblaient associer toutes leurs constructions à l'éternité de leur empire. Les camps des Romains étaient carrés ; ils avaient quatre portes au lieu d'être innaccessibles comme les monumens dont nous parlons ; leurs parapets étaient surmontés de fortes palissades; au milieu s'élevait la tente du général sur un tumulus qui formait la partie la plus élevée de tout le camp. De plus la campagne environnante était couverte de constructions de pierre, chaussées, redoutes, ava nt- postes , jusqu'à une grande étendue. Or là, il n'y a rien de tel , rien en dehors de l'enceinte. Et enfin , les camps des Romains ne pouvaient pas être aussi multipliés que les monumens qui se trouvent dans cette contrée; après l'expédition de

est rejetée p«r M. PalassoQ comme dénuée de toute rraUemblance. Oufre la furme retranchée de ces amas de terre qui en fait manifestement des ouvrages de castramctation; on ne remarque pas qn'i* ait été trouvé sous ces mon umens ai débris humains, ni médailles ,ni poteries , ni instrumeos de silei, ni aucun de crs vestiges qui rendent célèbres nette sorte de constructions daus d'autres contrées. Et d'ailleurs comment aurait-on choisi pour sanctuaire des lieux tellement élevés, des abords tellement escarpés , qu'ils semblent plutôt faits pour être pris d'assaut par des chèvres que par des hommes; de tels lieux auraient été peu accessibles à l'usage ordinaire des prêtres pour accomplir leurs cérêuuniçs en présence du peuple.

Crassiis et celle de Preconinus-Valerîus, on trouve sous Auguste les victoires de Messala au pied des Pyrénées et sur les bords de l'Adour; mais ces trois expéditions, rapides comme elles furent, ne sauraient expliquer comment les Romains auraient ainsi prodigué leur castramétatiou dans cette contrée.

La tradition qui les attribue aux Sân*azins est plus répandue; jai rappelé le' souvenir d'une bataille sanglante contre les Sarrazins aux envi-^ rons d'Ossun (1). On trouve dans ce même endroit sur une hauteur remplacement d'un camp, qui porte le nom de Camp de César; il est sur le coteau qui domine la vallée où s'est donnée la bataille. La pente du coteau est insensible à l'ouest, des autres côtés elle est à pic. Du reste point de murailles ni de portes, et les caractères qui ont été remarqués plus haut. La coincidence de ce camp avec le lieu de la bataille Ta fait regarder par divers historiens comme l'ouvrage des Maures. Beaucoup de lieux en Béarn nous entretiennent des Maures. N'y a-t-il pas la Fontaine des Maures, Houn duus Mourons ^ située au pied du coteau sur lequel s'étend la rue Matachot à Oloron ? La dénomination de Turon des Maures n'est-elle pas en divers lieux donnée à ces mêmes camps retranchés, connus généralement sous le nom roman de Casteras? Mais on sent combien ces traditions sont incertaines.

L'opinion préférée par M. Palassou et à laquelle aussi nous trouvons le plus de vraisemblance est celle qui attribue aux Vascons l'origine des camps fortifiés des Basses-Pyrénées. Nous avons aussi rappelé cette invasion du peuple Basque, qui sut se maintenir contre les rois Mérovingiens avec ini courage que rien ne put briser Ti), Obligés de céder peu à peu le' territoire de la vaste province à laquelle ils avaient laissé leur nom , les Yascons refoulés dans notre région , ont fini par s'y maintenir avec leurs frères du Labourd et de la Navarre. Poursuivie par leurs ennemis vainqueurs, réduits à déserter les villes où les Francs s'établissaient avec leurs garnisons disciplinées, il est naturel de croire qu'ils se sont réfugiés dans les campagnes, et qu'ainsi le pays a été hérissé de retranchemens, soit pour l'at-^ taque soit pour la défense, et dans tous les cas pour se maintenir dans un pays où chaque pouce de territoire ne leur était assuré qu'au prix d'une victoire. Les Sarrazins, survenus sur ces entrefaites et qui s'établirent aussi dans la même contrée, ont dû profiter à leur tour de ces retranchemens faits par leurs devanciers; eux-mêmes en auront ajouté de nouveaux sur le modèle des premiers. Et ainsi se concilierait la double tradition qui attribue les camps de la Gascogne ou des Basses-Pyrénées, d'abord aux

Yascons repoussés de la Haute Aquitaine par les Francs, et ensuite aux débris des armées vaineues d'Âbdérame, long-temps abritées dans ces mêmes régions, (i)

(i) Marca, Hist. cl« Dcarn, p. l4'y sVxprime ainsi : « Lrt Sarrasiai^ pour se Rinintcnir dans les pays silnés entre U Garonne et les Pjr^néesy SE FoariFikscNT en divers quartiers du Bcarn , prurhe des montagnes, et dans les comtés de Bi^orre et de Cummingps n Ailleurs, ài la pa.çe io6, le même ëcrivaiu parlant des Vascoos , dit : m Le duc Astrovalde 6t de vains efforts pour repousser les Yascons; ceux-ci, pour assurer leur retraite, durent se rendre maî'res des ravins des montagnes et des vallées qui regardent la Fr-ince. Il y a uae lettre do Fortmat, écrite en 587 ao comte de Bordeaux, qui montre asses que les Yascons s^^taient ALORS rosTlPi^ avec les successeurs des Caatakres dans les monts Vyréuéeos, » Fort. 1* lOy Car. 13*

De la langue Béarnaise ; son origine et ses développemcns ; comparaison du Béarnais actuel avec ses formes primitives et avee les dialectes du Midi.

-*OGM^

'idiome Béarnais ne fut jamais ql]^m dialecte (le cette langue du Midi , plus particulièrement nommée langue Provençale, qui , du II.* au i4.* siècle, iournit une brillante destinée, et exerça une si grande influence sur la formation des littératures modernes. Si en effet fidiome du Béarn est lui dialecte du roman, il peut être intéressant de

(t) Lef troif précédent chapi'res forment la première lectioo de cette •ccunde partie; ils cootieoncnt IVtade des rares, observées dans les idiomes et dans les monameos. Ici commeacn la deuxième section y eonsacrée aux choses de Ultérature et d'art dans la région des Basses-Pyrénéen.

à peu près uniforme sur toutes les régions situées entre la Loire, les Pyrénées et les Alpes.

« Du roman provençal se formèrent les trois langues les plus harmonieuses de l'Europe, Tltalien, TEspagnol et le Portugais. Le Wallon donna naissance à la langue française; et, comme s'il eut toujours été dans la destinée du peuple qui la parlait de porter en tous lieux son langage et ses mœurs; en moins d'un siècle les Normands l'introduisirent en Sicile, bientôt après en Angleterre sous la conduite de Guillaume. Les croisés, sur les bords du Jourdain le firent entendre aux filles de Sion et aux Arabes du désert. Ainsi partagé en deux grands dialectes, le roman ne tarda à se diviser encore en beaucoup d'autres; chaque province eut pour ainsi dire le sien y origine des différens patois que nous voyons encore en usage aujourd'hui; et le provençal actuel pourrait être, à quelques modifications près, le roman de ces temps reculés (i). »

L'opinion qui fait provenir l'espagnol et l'italien du provençal a été développée par M. Raynouard dans son grand ouvrage sur la langue et la poésie des troubadours. D'autres écrivains ont été d'un avis différent ; ils n'ont pas voulu que ces idiomes ne fussent que de simples dialectes du provençal. Sans doute les principaux idiomes de l'Europe Romaine , l'italien et le cas-

(i) B. de Cbâteanneuf, Essai sur Tanc. Poésie Franc., p g\ coosuUex GîDgueaé, hiit. de la LitU'r. lUl., U l » ch 3, p. i8i*

tîllan ont dû faire en mêrae-temps un effort analogue mais libre; ils n'ont pas dû se modeler sur le provençal , ni attendre pour éclore les manifestations de la langue des troubadours. Pour expliquer les étroites affinités qui existent entre ces langues et le provençal , il sufiGt d'observer que les unes et les autres ont dû se rencontrer; qu elles ont pu être sœurs sans être identiques; qu'enfin toutes s'étaient formées sous Tinfluence d'une même cause, sous l'influence de la langue des Romains également répandue et plus ou moins dénaturée dans toutes les provinces du vaste empire occupé par ces maîtres du monde. Maintenant, que les idiomes romans de l'Italie et de TEspagne soient ou non une émanation de l'idiome du midi de la France, une chose ne peut être révoquée en doute , c'est que dans tout le midi de la France, il exista au lo.* siècle ime langue faite, régulière dans sa grammaire comme dans son lexique, pénétrée d'élégance et d'harmonie, destinée aux jeux chevaleresques, aux cours d'amour, à la célébration des joutes, du gai savoir, au cycle ingénieux des troubadours; une langue à-la-fois provençale, languedocienne, limousine, auvergrate, poitevine, gas^ conne, béarnaise, enfin catalane, parlée au royaume de Barcelone et dans une partie de celui d'Aragon ; chaque province avait son dialecte; mais ces dissemblances ne décidaient rien contre la conformité du fond.

A nous donc encore une fois nos bons vieux fors de Béarn, Oloron et Morlàas^ ces témoins de la sagesse des aïeux et de la libéralité de nos princes. Qu*il nous soit permis de puiser rd dans cette vénérable antiquité, non plus pour le fonds des choses , mais pour y chercher nos premiers roonumens littéraires; car ils possèdent tout ce qui peut être cité de plus ancien en ce qui concerne la langue du Béani. J'ai eu Tidée d'établir en regard l'ancien béarnais et la traduction avec le béarnais d'aujourd'hui., afin que dans cette curieuse comparaison on puisse juger ^ jusqu'à quel point notre idiome national, dans l'espace de huit siècles, s'est maintenu plus ou moins fidèle à son origine ou plus ou moins déformé.

eontcmporaios. M« de SitmoD-li'y liuér. du midi de TEur-, t« f , p* 38, range L première apparition de chacune dfS ]an;fues roniaocs dans Tordre suivaot : provençal à la cour de Boaon, rut d'Arles y ren 880; langue d*Oï', roman walljn, françiiis •(>as Guillaume-Lungue-Epée , fiU de B0II0, duc de Normandie, vers çf^Jf castillan sous Ferdinaud-1t^-Graad, vers lo5o ; porittgait tout Henri, fondateur de la moairchie, vers 1100; italien soat Ko.qfcr p roi de Sicile , ii4o. Ainsi le premier teite béarnais que nous citons ^ pouvant su rapporter à l'année 108) , scraif entre la formation du castillan et elle de TilaUen. Du rci'e ces indiruiîons n'ont pas de valeur absolue, mais elles ne soûl pas sans réuli'é approiimjtive. Le plus ancien fragment de lit'éralurc romane connu par les critiques et qui ouvre la riche cul- ^eclion. de M Rajuouard eit un fragment d'un poème sur Boèce, extrait d'uu nian iscrit de la bibliutliè (ue d'Orléans , connu sous le nom de manuscrit de l'abbjye de FU'ury , à Saiut-Beuoit sur Loire* Uaynouard , (oc cil. « p. i3a de l'iutrod . ; ce frat^ment est a'tribué au g * on au lu** sièilc. C'est ici un point de départ important pour attacher un sens à la date de nglrc premier fragmuut Béarnais.

EXTRAIT DU FOR D'OLORON (art. 16),

Année 1080.

Texte.

Jo Centolb , per la gracie de Dia , vesconte de Béarn , et conte de Begorra, yulh que aqucsta ciutat que era despobiade , per conseih et adjutori de moos baroos de Béarn , à ma honores proGcyt , de tots moos successors , fosse poblade. A la quau poblacion yienco homis de diverses partides; et, aperals lor ensenis , plago a mi que jo partis lot pleneraments ab lor las leis et les drets et las franquesses.

Béarnais d'aujourd'hui (1)

Jou Gcntulle , per l&^raci de Diti , biscounté de Béarn , counté de Bigorre , bouy que aqueste bille , qui ère despublade , per counseiih et ayde , de mouns barons, à monn aiinou et proufieyt de iouis mouns successous, estousse publadc. A la quaii publacion biengoun homis de diverses partides ^ et , eths apérats ensemble , qu'em plagou deus départi entièrements las leys, et lous drets et las franchise^.

TRADUCTION

« Moi Cenlulle, par la grâce de Dieu^ vicomte de Béarn et comte de Bigorre, ai voulu que cette cité, qui était dépeuplée, soit repeuplée, par le conseil et par Taide de mes barons de Béarn, pour mon honneur et au profil de tous mes successeurs. Pour ce repeuplement sont venus des hommes de diverses contrées, et eux appelés ensemble, il m*a plu avec eux (les barons) de leur départir entièrement les lois, les droits et les franchises. »

(i) Ces traductions ea béaraaÎB contemporaia sont dues à l'obligeance d*uD Béarnais versé dans l'histoire et dans la langue du pays ; je profite de cette occasion pour mentionner le dictionnaire ioédit du vieil idiome béarnais par M. Hatoulet; de tels travaux de localité sont iodispcnsabies pour connaître les dialectes de U langue romane.

EXTRAIT DU VIEUX FORT (art. 2),

D^UNB DATE INCONNUB, MAIS CIIB DANS CELUI 'D^OLOROÏT.

Texle.

Quant lo senhor entrera 'en Bearn en possession , que jury aus baroos et à tote la cort de Béarn , que ed los sera 6deu senbor , et que judyara ab lor dreitureraments , et que no lor fara prejudici ; et après egs debin jurar à lui queu seran fidels , et queu tieran per senhor perjudyament delà cort.

Béarnais d'aujourd'hui.

Quoan lou seignou entrera en Béarn en possession , que juré aûs barous et h toute la cour dé Béarn , qu^eth lous sera fideu seignou et que judjera dab elbs drétements et que n'eus hara prejudici ; et après eths debin juraii queii seran fidels et queu tieneran per seignou ; per judyament de la cour.

TEADUCTION.

« Quand le seigneur entrera en possession de la seigneurie de Béarn ^ quMl jure aux barons et à toute la cour de Béarn , qu'il leur sera fidèle seigneur, qu'il jugera avec droiture, qu'il ne leur fera pas préjudice; et eux ensuite doivent lui jurer qu'ils lui seront ûdèles et qu'ils le tiendront pour seigneur; cela par jugement de la cour. »

FOR DE MORLAAS ( art. 25 ) En 1088.

Texte.

Et jo Gaston, besconte de Bearn , autregi bolcnterosaments , et ab bona fe , per mi et per tote ma génération , per tots temps entroo la fin deu segle. Et si nulh autre senhor après mi, contredise totes aquestes costumes, que jurin sober sants , et qu^en debin esser creduts sens far bataille.

Béarnais d'' aujourd'hui.

Et jou Gaston , biscounté de Béarn , acordi buulentariments et d'ab boune fc , per jou et per toute ma génération , per tout temps d'inqua la fy detis siegles. Et si nat aiité seignou après jou countredisè toutes aquestes couslumes , que juren sus lous saints , et qu'en debin esta créguts chens ha bataille.

Jo Talese , biscontesse , ac Jou Talere , biscountcsse ,

tronfermi , et ]o Centhol lo fiih qnat counfirmi , et jou Gentulle

ac conferini -, aqueste carta pau- lur hill qiiat counlirmi , et pati-

sam nos tots très sober l'autar sam touts très aqueste charte

de Santa-Fee, promctan h Diu sus Tuatà de Sainte-Fée , prou*

et à tots los homis de esta biela metcn k Diii et à touts lous

que per nos et per nostre homis de queste bille , que sie

linhadge sie tiencut et observât ticngut et oubserbat taii coum

acxi cum es escriut et promes. ey escriùt et proumétut.

TRADUCTION

« Moi Gaston, vicomte de Béarn, ai oclroyc volontairement cl de bonne-foi , pour moi , et pour lous les miens , et en lous les temps jusqu'à la fin des siècles. Et si nul autre seigneur après moi contredisait toutes ces coutumes, il suffira de jurer sur les saints (contre le vicomte) pour en étro cru, au simple serment sans qu'il y ait lieu de combattre.

» Moi Talese, vicomtesse , et moi CcnluUe leur fils , nous confirmons , et ensuite, et tous trois, nous avons juré cette charte sur l'autel de Sainte-Foi , promettant à Dieu et à tous les hommes de la ville , que de nous et de notre lignage il sera tenu et observé ainsi qu'il est écrit et promis (1). »

Il peut résulter de ces comparaisons que, si Taucien et le nouveau béarnais n'ont pas des

(i) Bien que fous les fors aient été renuuvelIpB au i3.* siècle par Raymond de Moncaduy ]* teneur des fra^inens que je viens de citer inuntre a<ïscx qu*tls appartiennent à la plu» ancienne rédaction sous Gaston IV. C'est aussi l*opinion de M:irca , p. 3i6, qui relate ces mêmes tcxtts comme esi>nipU-s du plus ancien lau!];age béarnais. — U'autres textes fort aurions sont recueillis dans IMiist. dcBéarn,p. 336, 3^9 , 35i , 352 1 537* 6o6. — Pour compléter ces belles citalions des vieux fors, contenues dans le chap. IX et dans celui-ci , nous plaçons à l'appendice en fac-simile , le fameux préambule de celte législation. — Du reste nous avons suivi pour ces textes notre vénérable copie du for. M. Rajnouar<l , /oc cit, , t. i , p. 67 , en cite un fragm-'Ut y et change l'orthographe de Marca , se fondant, comme il le dit, sur une pièce aulhenliquc ; nous n'en saurions trouver de plus sûre que notre manuscrit.

formes identiques, ils sont au fond le même idiome. — Voici maintenant un autre problème; on demandesi lebéarnais n'a pas d'intimes rapports avec l'espagnol. D'abord , il faut savoir de quelle langue espagnole il est question; il ne peut s'agir que du Castillan, langue actuelle de l'Espagne. Or, c'est seulement au i5.« siècle que la langue castillane est devenue l'idiome commun de toute la nation. Dans les premiers siècles où s'est parlé l'idiome béarnais, la région du nord de l'Espagne parlait généralement la langue catalane, appelée aussi limousine, un dialecte de ce même provençal que nous venons de considérer comme le rameau principal de tous les idiomes du midi de la France.

Dans ces premiers siècles, lors des constantes relations du Béarn et de l'Ara gon , le castillan, alors peu formé, n'était point dominant dans la région ultra-Pyrénéenne. La langue basque occupait la Byscaye et une partie de la Navarre- Ce serait donc avec le catalan plutôt qu'avec le castillan qu'il faudrait chercher cette affinité première que l'on suppose pour expliquer les origines du béarnais (i). En effet cette affinité avec le catalan, simple dialecte provençal, est déjà établie par l'opinion qui regarde les idiomes du midi de la France comme branches d'un arbre unique. Et quant à la question de l'identité

(i) Roulerwecky IlUt. de U littër. espagnole , t. i de la trad. franc* p. 6i.

oiiginelle du roman-provençal avec l'Espagnol et avec Fltalien, c'est une question spéciale et qui ne nous concerne pas. Soit que l'on veuille se prononcer pour la négative; soit que l'on adhère à la conclusion de Baynouard qui y dans sa grammaire comparée ^ tome 6 de son grand ouvrage, établit cette presque identité, aussi bien pour les mots que pour les constructions, ce que l'on ne peut nier c'est une affinité générale du béarnais avec l'espagnol, comme avec les autres langues romanes; mais s'il s'agit d'une relation spéciale et très-prononcée, c'est ce qui ne sembla pas un fait bien établi.

C'est pourquoi , comme il peut être intéressant pour le lecteur d'étudier la question des affinités Béarnaises par un exemple, je placerai ici quelques strophes de la célèbre chanson de Despourrins , en la rapprochant de l'espagnol et de l'italien, les deux idiomes qui représentent encore dans tout leur éclat les anciennes langues romanes du Midi. Ici nous sortons de la gravité de nos fors et de toutes les apretés de la chancellerie béarnaise; nos exemples seront puisés dans la poésie et dans la poésie pastorale.

Béarn, La hattt sus las mountagnes , A pastou malhurous ,

ItaL Lastn le moalaçae , ua pastore sveotarato y

Esp. Alla arriba sobre las moalaaas, aa pasCqr deaventurado ,

B. Ségut au pè d'ù haii negat de plous ,

/. Sedufo al pie d'un faggio , anacgato en lagrime ,

B. Sentado al pie de uaa baja , aoegado eo sus lagrtmas^

B. Sounyabe ati cambiamen de sas amous.

/. Sogaava al cambiameato dei suoi amori.

E» Suaaba al cambiamieato de sas amores.

B. ÇA Iciiyé , c6 boulalye; dise Tinfourtunat , . .

/• Cuor li;?çicro , citor iucuostaittp, diccvii 1o «rurluniito ,

E. Curaxon lig^fro , coraion inconsUatCf deria cl drsiichiitio,

B. La tendresse et l^aniou que you ley dat,

/> La tenerrzza et l'aïuore cbe iu t*bu dutu ,

E. La teroeza j e1 amor f{u? ju te be dado ,

B, Soun aco lous rebuts qu'ey méritât ?

/• Sono quesli %\ï xdcgai cbe bo meritati ?

E, Sua estus los desprccios que bc mencldo?

B, Tas otiilles d'ab las mies , nous dégnen plus mescla ;

/t Tue pécore colle raie non depfnan pin mescularsi ;

E Tus ovcjas con las niiai no dviian mas in(*sclarse ;

B. £t tous superbs moutous , despuch ença ,

/• Et i tuui superbi mouloni , dipoi inquà ,

E, Y tus subprvios carnerus , dcspucs esso ,

B, Nou s'approcben deûs mes , quV>ntaus tuma.

/. Non 8*ancosfanno ai miei , cber per nrtar 1i«

E» Ko acercanse de los mios, que pan abarirar lus.

B, Adiii cô de tygresse , Pastoure chens amou ,

/• Adilio cuor di tigre , pasture seus.i amure , ,

E. Adios corason de tisTe , pastora sin amur,

B, Cambia , bé pots cambia de serbidou :

/• Cambiare , bien pnui c.mibiarc di srrvitorc :

E Cambiar, bien pucdfs cambiar de servidur :

B, Yamcy noun troubéras û tati coum you.

/. Giammii non truvcrai un tal cume iu.

E. Jainas bal.'aras un tal como jo (i).

Le rapprochement auquel nous venons de nous livrer fait assez voir que le béarnais a pour le

^f) «La haut sur les montan^nes un bor;i:cr malbeureux^ assis au pied d*aii liê're et Qoy^ dans les pleurs , songeait au changement de ses amours.

» Cœur léger, cœur volage, disait rinfurtuné, la tendresse et l'amour que )e t*ai donnés me méritait-nt pas les mépris que )*ai reçus de toi.

M Tes brebb avec 1< s miennes ne daigueot plus se mêler , et tes superbe» moutons depuis ce moment ne s*approcbent plus de» miens que pour les heurter.

» Adieu cœur de tigrcsse ,beri;ère sans amour; cbanger , tu peux changer de serviteur y jamais ta n'en trouveras un tel que mut* »

moins autant crafliuité avec Titalien qu*avec Tespagnol, et réduit à peu de chose ce qu'il peut y avoir de vrai dans la ressemblance spéciale que Ton établit entre notre idiome et celui de nosvoisins au delà des Pyrénées (i). Nous avons considéré l'ancien béarnais dans ses rapports avec le langage actuel; puis rapproché le béarnais de Despourrins des deux principaux idiomes du midi de l'Europe. Nous allons achever ces comparaisons par la traduction en béarnais d'un

(i) Li eonformtl^ tient plutôt en quelque sorte à la prononciation; par exemple Vf lievient h en espagnol et en béarnais. Les Espagnols de facsr ont fait hacer\ les Béarnais àe fitr ont dit hti^ etc. A comparer la langue easlîUane avec les autres romanes , elle semble n*ètre qu^une réaction ou une perfcistaiice de la latinité contre 1*éléinent nouveau introduit dans les idiomes romana. Il suflSt pour remarquer ce caractère, d'étudier avec attention une grammaire espagnole. — La forme lutine fait constamment des efforts dans les formes des noms et dans celles des verbes pour se maintenir ; chassée par exemple de l'indicatif et de Tinfinitif du verbe vous la retrouvez au prétérit. Les pluriels des noms et des adj«ctifs , le système des comparatifs diminutifs, etc., est latin, plus ou moins altéré mais latin*

Plaçons ici quelques ob9ervatJont grammaticales ; la combinaison est sans flexion; le prénom personnel se remplace par la particule qM, forme disgracieuse, et à laquelle il est difficile do s'accoutumer. Les participes se forment en ajoutant à l'infinitif les syllabes ^uu, t2<f , ou <f/>,pour le masculin ; ciour^, dère f ou disse pour le féminin. Ayma, aiimer f ajrmadoM , ajrmadotire, qui aime; ajrmadè, ay madère ^ ou aymadis , ajrmadisse^ qui doit être aimé ou aimée* On forme un verbe rJQécbi par Paddition de la lettre j k la terminaison de l'infinitif; de cette manière , hiroideya , tourner, birouleyas , se tourner, etc. Hous ne pouvons entrer dans tous les détails. — Le Béarnais fait un grand usage des diminutifs, ils ont grjce parfaite, d'autant plus que le dialecte conserve Ve muet du français et est le seul qui ne termine pas tous ses mots en o ; exemples de diminutif et d'augmentatif sur le mot hemue^ femme, hemnette, hentfune, hem~ HOU\ hemiMsse\ petite femme agréable, ou aimable, ou pauvre; grande femme désagréable. ^ Poésies Béarn. l835, notice piéliœinaire p. i5.

passage de chacun des plus célèbres idiomes contemporains du midi.

TOULOUSAIN, de Pierre Goudouli (1).

Jantis pastourels , que déjouts las oumbretos Sentéts apazima le calimas del jour , Tant que la auzetets per salada Tamour , Uslon le gftrgaillol dé milo cansounatQS.

Petits ruîs , doun Pargen beziadomen gourrino , Pradets, qud le pldzé nous embesco les els , Quond la joueno sason bous cargo de ramels , Augets conssi se plaing udo Nympbo moundiuo (S).

TRADUCTION EN BEARNAIS.

Yensscs pastonroulcts qui débat las oiimbréttes ^ Sentit apatzas lou gaûmas deû die, Tant que lous auzéréls ta saluda l'a mou Seslon lou gargailhoii de mille cansounétles.

Arribéts d'oun l'aryen beziademen gourrine, Pradéts oun lou plasé ens embesque lous oueilhs , Quoan la youenne sezou pé carqne de rameûs^ At^dit quin se plaing i!^e Nymphe moundipe.

(i) Las obrot de Pierre GoudouH, 1774-

(s) <i AiiiKibïeft pastoureaux j r^ sons lus ombrages, sentes s'^amorHr la chaleur du jour , tandis (|ue les oiseaux , pour saluer l'amour , enflent leur ^sier de mille chansonnettes.

» Petits ruisseaux dont les flots argentés coulent amoureusement; prairies, où le plaisir captive nos regards^ alors qii^ la jeune saison vous charge de* rameaux ; écoutes la plainte que faisAit entendre une Iifymphe Toulousaine, n

DIALECTE DE MONTPELLIER'. (David lesage.)

Au printemps émaillat de flous Que Pair est clar, seren et doux; Olivo , la belo bergeiro , Menabo sons agnels bèlan.

Toujours sas estoupos filaa Lous païssé lou d'uno ribierre; Aqut yanion lous majouraus , Aqui cantavonn de cansious (i).

TRADUCTION BN BEARNAIS.

Aû printemps pingourlat de flous Que Tair ey clar , scré et dous ^ Olibe, la bère beryère, Toncabe souns agnels bèlan.

Toustem soun estoupe hialan Hafls péché lou long d*ûe ayguctte^ Aquiû bienen Ions pastourcûs^ Aquiû cantaben cansounettcs.

DIALECTE DE NISMES. ( Jean Michel. )

Quand la juino Philis emhe soun yol risen , Sorten du soun palaï » tout clar , tout réluzen , Monstret une beautat qu'ero mai que mourtelo.

Brillen païré d'cii jour non né sias pas jalons , Vous luzignércz mens davan aquello bello Qu'une lanterno sourd' au fazié davan vous (9).

(i) « Au prinlemps ^maillé de flcars , quand l*air est clair, serein et dont ) Olive , la belle bcr.'^èrc , toujours filant sa quenouille , menait ses agneaux bêlans , pattre le long d^une rivière. Là venaient les pasteurs, Va faisaienl-ils entendre leurs cbansonnetles. »

(s) « Quand la jeune Philis , avec son doux sourire , sortant de son palais tout clairet tout ëtincellant, montra une beanl^ qui <$tait plus que mortelle; brillant père du jaur n*en soyes pas jaloux , vous luisics alors moins devant cette belle qu*une lanterne sourde avait fait devant vous. »

Ce n'ëtait pas la peine de changer le vers français si élégant » Que les feux de la nuit avaient fait devant vous. On reconnaît dans cette citation les deux dernières stances de la belle matineuse , sonnet trèf-coanu d'an poète français du 17.* siècle*

TBADUCTION EN BËAINAIS.

Quoan la youenne Pbilis d'ab soun aT'rizonlét , Soiirlin dé soun palais luut clàa et lool luzen j Amucha ûe bcûlat qui ère mey que mourtelle.

Brillant pay deû die , nrmn sîat pas yalous j Bous que li:zit mench deban aquère bèrc Qu'ùe lanterne soude é haré deban bons.

La langue romane^ aujourd'hui comme au temps des troubadours, est surtout rinstrument de la pastorale 5 elle est demeurée la flûte de pasteur. Toutefois un poète de nos jours Ta soumise à sa haute inspiration. Cest la trompette qui retentit; la vierge des champs est devenue une vierge intrépide , pleine de puissance et de grandeur: elle est la liberté. Voici venir le poète d'Agen ; ce n'est pas un troubadour assurément , c'est un poète de l'époque , un poète français , sous la robe émaillée du troubadour gascon.

GASCON D'AGEN , ^par Jasmin,

La libcrtal! n'es pas une bicrge que plouro, Non ! gayta-lo terrible , en raoube de combat. Qu^a soun el sus tyrans, et sa ma sul pabat. Atal « atal , pertout qui la cerco la trobo y Bol pas un tros de terro ; elo bol tout lou globo ; Lou bol, amay l'aoura ! guerriés counsoula bous (t).

TRADUCTION EN BEARNAIS.

La libertat! n'ey pas ûe bierye qui ploure , Non! beyat-la terrible, en raûbe de coumbat.

{i) « La liberié o*est pas une vierge qui pleure , non voyee-la lurrible ea robe lie bataille; elle a son œil sur les (jrans et sa main sur le pavé. Ainsi, ainsi, partuut q ii la chercbe la trouve; .e1!e ne veut pas on morceau de terre ; elle vuul tout le globe y elle le veut» elle l'aura. •

Qu'a sonn oneil soûs tyrans, et sa ma sou pabat. Alau, ataû, pcrtoul qui la ccrque la trobc, Nou bou pas drin de terre, ère boû tout lou globe j Qu'eu boû cl que l'aura , guerriès couiisoula pc.

I*e résultat de ces divers rapprocheraens est que le béarnais ne diffère pas d'une manière essentielle des autres idiomes contemporains, tous débris, au même titre, de l'illustre langue des troubadours, (i)

(i) Les texfes ici rcprofluits sont peu nombreux; mais chacio peut les conip'étcr. Quand on comparerait encore avec nofre béarnais les patois de Marseille, île Yaleure , rie Gflkp, de Limoges , de Clermonl, on trouverait toujours le même résultat, celui d'une langue ancienne, commune , mjis déformée et divisée en une foule de rameaux , tuus diverses lois. A plus furte raison si nous comparons avec le béarnais les idiomes p' us voisins, toutes les nuances du gascon , «)c Bayonne iusc|u'ii Bordeaux , de Pau jusqu'à Auch.

Suite du môme sujet ; poésie béarnaise ; Gaston Phebus ; Despourrins ; chants populaires ; poètes plus récents.

u'avait donc fait a la Muse notre beau pays de Béaru , au ciel si pur, à la nature si vive et si fleurie, aux verdoyantes vallées au pied des montagnes les plus poétiques qui soient au monde? Le Béarn ne parait pas avoir recueilli sa part dans Tépanouissement littéraire qui se manifesta au 12.* siècle, sous la lyre des troubadours. Pourtant ce peuple avait dû sentir l'imagination poétique s'exalter en lui dans les guerres contre les

Maures, auxquelles les Cen tulles et les premiers Gastons prirent une part si active. Comment ces frères d'armes des rois d'Aragon , ce peuple d'ailleurs d'un esprit si pénétrant, si intrépide à la guerre, si avancé dans sa législation , n'a-t-il pas réclamé sa part de ce brillant déduit de la poésie, qui durant trois siècles répandit tant de mouvement intelleftuel sur presque toutes les seigneuries du Midi ? A la cour de nos Moncades et de nos premiers comtes de Foix, il n'est question en Béarn ni des cours d'amour, ni des académies du gay savoir, ni de toutes ces institutions de poésie qui tant illustrèrent nos voisins de Languedoc. On ne voit pas qu'un poète béarnais ait inscrit son nom parmi les pléiades poétiques du la.* et du iS."" siècle, dont on peut lire les écrits dans les riches recueils, dépositaires de la science littéraire du moyen-âge.

Cependant si vous descendez jusques vers la fin du 14.* siècle, et que vous vous arrêtiez à la splendide cour d'Orthez , alors que Jean Froissart y trouva une hospitalité si magnifique et de si beaux récits pour sa plume d'immortel chroniqueur, là vous trouverez Gaston-Phœbus jettant autour de lui tous les rayons de gloire dont ce brillant surnom était l'emblème. Non seulemeni Gaston suscite les talens, mais c'est lui-même qui est l'artiste, qui est le poète, qui compose des traités et des chants d'amour, en même-temps qu'il ordonne des fêles, et qu'il

édifie des châteaux où les rois ses successeurs naîtront un jour.

Gaston-Fhœbus a laissé un traité sur la chasse .fort curieux pour le fonds comme pour les accessoires des idées qu'il exprime (i). Malheureusement le traité n'est pas en béarnais; nous en citerions quelque fragment. Là nous aurions à secouer la poudre de chancellerieque nous avons respirée dans les archives béarnaises; nous aimerions à entendre le hallali chevaresque, la meute bruyante, à nous ébattre parmi les nobles plaisirs de ces derniers paladins du moyen- Âge. Mais Gaston-Phœbus a laissé tomber de sa muse de prince et dans sa langue natale quelques vers d'amour que la postérité a recueillis, et que les arrière-neveux de ceux qui furent ses sujets répètent encore aux échos de toutes leurs montagnes, lorsqu'ils font paître leurs grands troupeaux dans les fertiles vallées du Béarn. C'est peu de chose, une simple chansonnette, mais elle est gracieuse; la voici :

Aqueres mountines , que ta haiites 8oun , M'empècbcii de bédé mas amous ouu so::n.

Si sabi las bcdc , ou la rcncouiitra , Passer! rayguelte , chens poii dVm ncga.

Âqueres mountines «^je sabacheran , Et mas amourettes que parcchcran (1).

(t) CVtt un livre écrit en francaU très-remarr|iiitb1i! el très-avancé pour ]e tompii; on peut en voir de \oari;% rras^uiens duns le Fruiss^irt «lu panth. litlrr. , ««lilion tle M. Bachon , t. ?i , p. lai. — Il existe de ce livre de (iaslon un trèft-curi«ïUK evem|4aire ii ta bibliothèque du Kui, vuii* ioc cil , a>j Fruissart, pour la dcacriptiou de ce m. ss.

(i) Ces ver» se disposent diSeremnicnt pour le chant ; en voir le molif à Vappendice.

TRADUCTION

Ces montagnes qui sont si hautes^ m'empêchent de voir où sont mes amours.

Si je savais où les voir où les rencontrer , je passerais Teau sans crainte de me noyer.

Devant moi ces montagnes s'abaisseront y et je verrai mes amours.

Après Gaston-Phœbns nous ne trouvons pas plus de trésors de poésie béarnaise que dans l'époque qui Tavait précédé. L'ombre règne dans ce pays durant trois siècles, w 11 y avait d'ailleurs bien long-temps que la littérature provençale avait achevé sa brillante mais rapide destinée ; cette belle rivière qui circulait à travers les capitales; cette poésie limpide qui s'appelait littérature des troubadours, si parfumée, si fleurie, si bien accueillie des dames et des chevaliers dans les châtels et dans les joutes, si bien couronnée dans les cours d'amour que présidaient les Clémence-Isaure, elle avait vécu sa journée d'éclat. Un siècle après le la.*, la littérature provençale s'était couchée comme un soleil d'un jour derrière la montagne; elle avait jeté son éclat éphémère; cette fleur était tombée sans fruit, ce printemps n'avait pas eu d'été (i). » A plus forte raison ne devons-nous pas nous •étonner de voir la littérature béarnaise, éclose avec Phœbus, mourir avec cet éclatant souverain.

(i) Tableau des Littératures Europécuncs , par I*auteur de cet ouvrage^ p. 11.

Quel lieu pour les doux jeux de la poésie auriez- vous trouvé parmi les nouveautés de la réforme, parmi tant de réactions sanglantes sous l'âpre dévotion de Jeanne d'Albret? D'ailleurs le goût de l'érudition avait gagné toutes les classes et toutes les contrées du royaume de France. A mesure que la seigneurie de Béarn croissait par ses alliances, et devenait de plus en plus française, l'usage du français devenait aussi généralement répandu. Chose à remarquer pourtant ! A son tour, la langue béarnaise posséda son poète, mais ce fut seulement à une époque fort avancée, quand déjà la langue béarnaise était tombée de sa dignité primitive, à la fin du 17.® siècle, quand elle était devenue un patois. Dans ce temps, l'immortelle muse du grand siècle voyait pâlir sa gloire, déjà elle commençait à décheoir; perdant ses ailes spiritualistes , elle entrait dans la mauvaise voie qui lui était ouverte par le règne des beaux esprits. Eh bien ! c'était alors qu'un homme d'esprit luimême, gentilhomme et paysan des Pyrénées, releva l'instrument rouillé de la poésie béarnaise; il l'épura, le disposa, le dressa selon toutes les règles de l'art, et il finit par laisser des chants que la muse bucolique avait inspirée, et que la postérité s'est empressée de recueillir.

« Cyprien Despourrins était né à Accous en 1698 , dans la délicieuse vallée d'Aspe. Ses

ancêtres, comme les autres habitans du pays étaient de riches pasteurs. Un d'eux ayant fait fortune en Espagne acheta à son retour Tabbaye de Juzan; cette acquisition lui donna, paimi dautrès privilèges, l'entrée aux Etats; la nomination à la cure d'Accous alternativement avec les pères du couvent de Sarrance; la jouissance d'une grande portion de la dime et les droits du péage à la porte d' As pe. Trois épées que l'on voit encore sur la principale porte de la maison de Despourrins consacrent le souvenir d'une triple victoire remportée par le père du poète dans une querelle entre trois gentilshommes étrangers fi)/» En 1 746 9 Cyprien Despourrins quitta la vallée natale et se rendit dans la vallée d'Argelés pour hériter de tous les biens de son oncle maternel, le seigneur de Miramont. C'est là, dans cette vallée de la Bigorre, qu'il composa ses poésies, immortelles en Béarn; cette circonstance ne suffit pas cependant pour que la Bigorre ait droit de réclamer notre poète comme lui appartenant. Il ne faut qu'avoir une légère connaissance des deux dialectes pour se convaincre que ce n'est pas du patois de Bigorre, mais du béarnais le plus pur que l'on trouve dans les productions de Despourrins. Ce poète, né en Béarn, écrivant dans l'idiome de ce pays , où il a passé toute sa jeu-

(l) M. E. V'igaancoar , notice préliminaire du choix des Poe'sies Béarntisef. Pour le» détails de la vie de Despourrins , voir M. Palassou , obscrv. sur la vallée d'Aspe.

nesse, demeure quoique l'on ait pu dire le poète Béarnais.

. Il n'est guère possible d'analyser les productions d'un poète dont le mérite se trouve dans la simplicité des sujets, dans la grâce exquise, dans le charme le plus fugitif du sentiment. Autant vaudrait soumettre à l'analyse une goutte d'essence recelée dans un vase de cristal. Il faut chanter les Causons de Despourrins et non les commenter; déjà au chapitre précédent nous avons produit la plus vantée ou plutôt la plus aimée, et comme le chant national des Béarnais. Je me bornerai à en citer deux autres, sur un çujet analogue, car il s'agit presque toujours d'un amant délaissé. Les deux pièces que je vais rapporter roulent sur la même métaphore; je les ai choisies ainsi comme si elles n'en formaient qu'une seule, afin d'offrir un résultat assez complet du génie bucolique dans le poète béarnais.

Aii mounde nou-y-a nad Pastou ,

Ta maihurous coum you !

Yamey àrrés nat crédéré ; You Dou counéchi nad pla^é, Despuch lou malhur ey entrât

Déhens lou mé clédat.

Lou cett bé s'ère dibertit

A dam estât flurit^ Au miey de ma prouspéritat , Ue Agnère abi dens lou clédat; L'arraï dcii sou que s^escouné,

Quoaii ère paréché.

Nou mancabi d'or ni d'aryen ;

B'èri dounc you counten !

L'Agnérette , deii sou cousUt , Que m'aHmabe; Diû! dett mé hat!

Touts mouns plasés et mas gaiiyous ,

Cambials soun en doulous.

Quoan yougabi deti flayoulet,

Hazé l'arrisoulet ; Au miey deti troupet , l'air gatiyous » Que coumbidabe las Amous ; Et cent cops qu'ère répétât

L'air qui l'abi yougat.

A regard detis ailles Paslous ,

Moud Diii , b'èren yalous !

En baganaiit la larridan, Yamey arré que nou gagnan :

Ëre n'escoulabe nad sou

Que lou deii mé clarou.

Alati pergude que s'em ey.,

Moun Diii ! b'ey lou grand goucy f Despucb , l'Agnère s'esbarri , Yamey you n'ay poudut droumi ^ Despuch ença soy démourat,

Coum ù déscncial (1).

(i) « Dans le monde il n'existe aucun berger si malheureux que moi. Personne ne le croirait ; je ne connais plus aucun plaisir , depuis que le malheur est entré dans ma bergerie.

M Le Ciel s'était fait un plaisir de me fjire un sort fleuri; au milieu de ma prospérité, j'avais une agoelette dans mon bercail; les rayons du soleil se cachaient sitôt qu'elle paraissait.

M Je ne manquais d'or ni d'argent , je vivais donc satisfait. L'agnelette de son côté m'aimait* Dieu! quel sort était le mien. Tous mec plaisirs, toutes mes joies sont changés en douleurs.

» Quand je jouais du flageolet, elle souriait à m'cntendre; au milieu du troupeau, elle avait un air charmant qui «onviait les amours , et cent fois elle répétait Tair que j'avais joué.

» A l'égard des autres bergers^ Dieu, qu*ils étaient jaloux! En vain ils essayaient de Tagacer, jamais rien ne gagnaient à leur peine ; elle n'écoutait d'autre son que celui de mon clairpn.

N Ainsi la voilà perdue pour moi ! Oh ! que je suis à plaindre depuis que l'j.s^nelette 8*est égarée ! Je ne saurais plus dormir ; je demeure comme un insensé. »

De la plus charmante AnesqueKe, Pastous , bienet me counsoula ; Tantes pianabe sus Pherbette Are Dou l'ey ali Guyala.

Quatiqué henim saiibatye

Bié de la m'enlheba ;

Ou dtlheU la boulatye ,

Hé là s'em ha cerca.

You Tam gouardabi sus la prade, Penden la sesou de las flous ; You Tarn hazi la plus besiade, You i'am minyaby de poutous.

Caresse nou n'y a nade, Que tf'abousse aii couraii, Et coum la plus aymade , A pugnats qu'abé satt.

Deii bet troupet de mas Anesques,

Aquère ben ère la flou ;

Lous qui beden sas làs ta fresques ,

Cridaben : « 6 l'hurous pastou ! >»

Are you l'éy pergude :

Tan maii m'en sabera ; Si leii nou m'cy rendude , Ben serey mourt douma !

Anal , moutons , à Pabenture , Quitat Pinfourtunat pastou ; Lou ceti pé dé mieilhe paslure :

Tiet lou salie, tiet lou bastou.

Pastous de Tarribère , Per acets pra^s en bat, Sim troubabet PAgnère, Que Pam miet aii clédat.

Echo, qui chens cesse répète Lou triste plaing de ma doulou ,

AprcD-mé dounc eu quine crête, S^ey enpenade ma gaiiyou.

Nou y a rouché nî penne ,

Que si 8at)en moun hat ,

Si counechen ma pêne ,

Noa n'aboussen piétal (1).

Voilà dans ces deux pièces réunies la plus joUe églogue peut-être qui se puisse lire dans la poésie moderne. Mais il ne faut pas oublier que les productions de Despourrins sont des chansons ; qu'elles perdent la plus grande partie de leur parfum intérieur, de la poésie qui leur est propre, quand elles sont séparées de ces mélodies si expressives qui retentissent dans les montagnes de Béarn et de Bigorre, et qui , chantées par la voix claire et accentuée des pasteurs, surprennent l'âme d'une profonde mais bien

(i) « De la plus charmante agneleltei Pasteurs, venes me conioler ; taotût elle gambadait sur l'herbe tendre, maintenant je ne l*ai plas au bercail. Quelque hète des bois ^ient de me la ravir, ou peut-^tre la volage se dérobe aux regaris pour se faire chercher.

» Je la gardais sur la prairie verdoyante | pendant la saison des fleurs; de moi elle était la plus chérie ; je la couvrais de m^s baisers ; il n'jr avait pas de caresses dont je n^entonraise son cou; comme k la plus aimée, k poignée je lui donnais le sel.

y» Du beau troupeau de mes brebis, elle était bien la fleur; ceux qui voyaient ses laines si fraîches , criaient : « Oh l Thcureux berger ! » £t maintenant je Tai perdue, il ne me reste que le malheur; si je ne la retrouve, oh! je serai mort demain*

» Allea , moutons , à Taventure , quittée Vinfortuné pasteur ; que le Ciel TOUS donne de meilleurs pâturages. Te nés , voici mon salier, voici mon bâton. — Bergers du bord de Peau, la bas dans ces près, si vous trouves mon agneletle ramenes-!à-mol an bercail.

N Echo , qui sans cesse répète les tristes aocents de ma douleur , apprends-moi donc sur quelle cim« s'est perdue ma douce gai té* Il n'y a rocher ni pic élevé sur la montagne qui , s'il savait mon sort , s'il connaissait ma peine I oVn aurait compassion. »

douce émotion. Quoiqu'il en soit, même à part de ses mélodies, c'est ici un vrai poète bucolique. On sait quelle lacune existe dans notre Parnasse par rapport à ce genre de poésie tant illustré par la muse des anciens. C'est surtout dans les images de la nature champêtre, animée par le tableau de l'homme , par les amours et les jeux des bergers, que nos poètes de langue romane , ces gazouillans rossignols de la poésie moderne, fidèles aux traditions de leur berceau, ont fait admirer la flexible harmonie de leur gosier, et l'abondante facilité d'une muse bornée à trop peu de tons difïérens. Despourrins sous ce rapport est le maître, il est le premier bucolique de tous ceux qui ont essayé cette poésie en France. On peut regretter qu'il se soit trop xnaiiitenu dans les limites étroites de la Cansou béarnaise ; qu'il n'ait pas élai^i les cadi es poétiques, que le3 mœurs pastorales, les détails de la vie des champs , lefii accidens pittoresques de la montagne ou de Is^ vallée se réfléchissent assez peu dans ses poésies, trop idéales et ne sachant guère reproduire que les pensées amoureuses des bergers (i). Rien qui indique la vie

(i) Il y a cependant un peu 4e cPtte teinte de la montagne dans fa deuxième de celles que nous venons de citer. Le parfUm de la simplicité aufiqne s'y décèle également , en particulier dans le mouTemeot de la 4** strophe a dans la manière si vive dont le poète découragé s'adresse pourtant ^^x bergers du bord de l'eau pour qu'ils lui ramènent son agneletle. •»- On m'a parlé d*une pièce inédite qui posséderait cette cou&etur locale que nous regrettons dans le poète béarnais; il introduit divers interlocateuts depla-» fieurs vallées de la Bigorre, en leur prêiaat à chacun ka mœurs et le langage appartenant à leur propre pays.

rude et périlleuse de la montagne, qui rappelle ces grands aspects auxquels Timagi nation des pasteurs ne saurait demeurer insensible; rien qui décèle les limites espagnoles, les aventures de la contrebande , Tizard fugitif devant l'intrépide chasseur des ' Pyrénées. Les bergers de Despourrins sont d'heureux habitans des riches vallées d'Aspe ou d'Argelés. Ainsi les bergers de Théocrite , dans les beaux vallons de la Sicile, parmi les fleurs qui ceignent les pieds de la terrible montagne, ne s'inquiétaient point des feux et des tonnerres de l'Etna. Mais Théocrite, pour la pastorale calme et heureuse , est un poète si complet , si vrai ; chez lui la nature est si fidèle, sa couleur si locale et si vive, son art des vers si accompli , que l'on ne saurait comparer à l'œuvre de ce grand poète rien parmi les oeuvres imparfaites des troubadours méridionaux. Un jour André Chenier retrouva et fit luire aux regards cette perle de l'antiquité; et désor* mais, dans le siècle politique où nous vivons, nous ne pensons guères que la fleur brillante des cliamps puisse s'attacher de long-temps au diadème orgueilleux de la muse française (i).

(i) Après ces deux pièces je puis indiqaer les plus charmantes da Recueil, la 4** consiste en un sentiment plein de délicatesse; un berger se plaint tendrement à sa maîtresse qui écoute des vœux étrangers ; elle lui dit : Aîmém drin, puch qu*as tant tPamou.

«t Aime-moi un peu , puisque tu as tant d'amour. » La 8**y accompagnée de sa mélodie, est tout ce que l'on peut entendre de plus expressif. Gomme Je cœur du berger a été blessé quand il a vu sa beauté i cueillant dans la )irairie la fleur du romarin , iajieu deii rouman^' ! La ^.'\ la i5.* , lorsqu'un

Chants popalalireii de la valli^^ d'Ossaa.

Un grand noipbre des chants attribués à Despourrins, existaient, dit-on, traditionnellement perpétués dans les montagnes et dans les vallées de Béarn. Le poète d'Accous, après les avoir recueillis et mis en oeuvre, aurait publié ces monumens de Tesprit ingénieux des montagnards. On trouve , en effet , dans nos vallées beaucoup de chants populaires qui, pour le naturel de l'expression et le charme des mélodies, sont dignes d\m intérêt supérieur. En ajoutant à ces simples inspirations Je travail de son art,Despourrins a dû en altérer involontairement le charme primitif. Dans les chants qu'un poète n'a pas composés, et qui sont l'œuvre du peuple, il y a, comme parle Montagne, une grâce primes-

amatit d^sabus^ donne de si graves conseils k sa perfide , chanson gracieuse et pleine d*esprif, « Songes-y jeune fille, gare les pleurs », Ahlse-Cy mayiuide : gare lous plous! Les 19", a3.*, 24/ comme expression tendre; ]a 31.* comme expression joyeuse. Dans la 36/ la bergère appelle %on Jidfil pigou ( oom du chien béarnais ) pour Paider à pleurer son ami absent j « Toi qui as entendu ce que tant de fois il m'avait dit $ qui te plaisais a 1» le caresser parce que je Paimais , qui partout allais le trouver , aide-moi » à le pleurer.... viens ça.» jêyàèm aiiploura.,.. sabi.

W est fâcheux que le faux esprit, l'affectation, le goût français du iS." siècle^ viennent trop souvent déparer le charme natif de ces iospiratioDS. Le pasteur d'Accous est quelquefois on gentilhomme de l'eCole de Dorât et du marquis de Puzay. On y trouve aussi une recherche trop peu pastorale des ornemeas mythologiques, brillante e<yièm V aurore ^ hère conm lou Ingra C l'étoile du roa'in), plus charmante que jlore^ etc. Puis vient le berger du Mont-Ida qui aurait donné ii cette bergère la powne daurade \ c'est ce qu'on appelle de la fausseté de ton et de couleur. Ajoutes k cela des traits qui seraient peu supportables dans une littérature de salon; la première surtout est un modèle de ce faux goût, bien quelle soit pleine d'élégance.

caùtière, que les beaux trésors de Tart ne sauraient donner; c'est un parfura qui ne se retrouve plus, alors que le fruit mûr et cueilli garde encore sa saveur première.

J'ai entre les mains un recueil inédit des chants d'Ossau, avec les mélodies aiotées. Ces pièces portent généralement le caractère que je viens d'exposer. Je citerai seulement deux Cansous qui possèdent les qualités de Despourrins avec plus de naturel et de fraîcheur (i). Nous nous bornons à traduire ces gracieuses productions.

« Sur le bord de la rivière, sur le bord fleuri, il j a trois jeunes filles, fiVles à marier.

» Celle qui est la plus ieuae ne fait rien que pleurer. Pourquoi pleurer Glletle, pourquoi tant soupirer?

» Si je pleure, pauvrette, j'en ai bien raison 5 les glands de ma ceinture dans Tonde sont tombés (2).

» Que donnerez vous brunette, à celui qui ira les cbercber? Je lui donnerai une rose avec un beau baiser.

^t) Ces chants et beaucoup d'autres qu^il conserve, ont éié rccuirillis par Pierrine Sacaze, pasteur de Louvie, duDS la vallée d^Ossau , homme toutà-fjit étonnant,' qui seul, sans aucun secours^ a acquis non seulement toutes les connaissances liltérarres qur forment l'éJu'*atioQ ordinaire » mais qui joint à un esprit poétique fort remarquable, une disposition émioente pour les recherches d'histoire naturelle. Il ne faudrait à Sacase qu'une circonstance pour atteindre la célébrité.

(3) Si jou plouri , praUbettc ,

Jouen galaD , rasou bé;

Las glans de ma cintette,

Dens lVi3[ue cm son tombé.

Il est facile de voir que le dialecte des chants d'Ossau n'est pku le même que celui de Despourrins,

» Alors le galant tire ses chausses et se lance dans l'eau , dans l'onde le galant s'est enfoncé.

» T^ dernière vague a Tait flotter les glands ; tenez , tenez , brunette , YoicI vos glands dorés. »

» Quand j'étais petite , je gardais les agneaux 5 parmi les fleurs de la prairie , je ne pensais pas aux amours.

» Maintenant que je suis grande , je garde les moutons , je les fais paître Pberbette, dans ces champs si doux (1).

» Un jour je les ai conduits k Ponde de ce petit ruisseau ; li , j'ai trouvé sur la prairie trois chevaliers gracieux.

» L'un me dit , adieu Ninette ; l'autre adieu mon amour ; l'autre me pousse dans le ruisseau comme un pécheur jette sa ligne.

» Il y avait peu d'eau , je ne me suis point mouillée 5 au pied du beau pommier je me suis assise.

» Pommier divm qui charmes , tu as de bien belles fleurs , mais tu n'en as pas autant que mon cœur a d'amours. »

Toujours une simplicité un peu précieuse, mais cela est charmant comme bouquet de poésie. Ces chansons idillyques ne sont pas néanmoins ce qu'il y a de plus intéressant dans les chants d'Ossau. Vous y trouverez des chants nationaux, des chants historiques, tels qu'en possèdent la plupart des nations qui n'ont pas attendu le plein jour de leur civilisation pour éclore à la vie

(i) Are qoan soj granette

Jou gooardi loua mon tous, Qu'ous hey pêche l'hcrbeUe £n sels planets ta dous. .

Beiis hey ans à IViguette D^acets arribaii/ous, Trobi sus la pradette Très cbtbalés gracious.

Un des principaux charmes du Béarnais se trouve dans les diminutifs; c*est bien un caractère de lu langue romane, mais surtout dans notre région.

de rimaginatioti et de la poésie. Depuis que M. Fauriel a publié les chants populaires des Hellènes, beaucoup de chants analogues de divers peuples d'Orient et d'Occident ont été recueillis et mis au jour. Ceux que nous trouvons ici appartiennent à cette même classe de production. Il est beau de voir comme les événemens de l'histoire de France ont retenti dans les montagnes d'Ossau , comment le souvenir s'est perpétué parmi cette race Ossaloise, race énergique et fidèle qui est pour ainsi dirie le cœur et le point central de la nation Béarnaise. Yoici un chant relatif à la captivité dé François I.**" Un tel souvenir, conservé par les paysans d'Ossau , se rattache sans doute au roi Henri U d'Albret, compagnon et beau-frère du roi de France, captif comme lui à Pavie, mais échappé avant lui, ainsi qu'il a été rapporté plus haut. Des chants se seront composés pour cette double captivité, celui qui regardait le roi de France a surnagé comme une feuille encore verdoyante. L'imperfection mélodique de cette poésie, la simple allitération suppléant à la rime, son caractère d'originalité, font assez connaître en elle un charme populaire primitif, dans le sens propre de ce mot.

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