LIVRE SIXIÈME
JEANE II ET ANTOINE DE BOURBON I er
Tout ainsy que toutes les roynes Jeanes ont esté malheureuses et funestes au royaume de Naples, au contrere elles ont aporté tout bonheur au royaume de Navarre, lequel par toutes scs Jeanes est entré en la coronne ou en l'alliance de France, car Jeane première de ce nom, fille d’Henry, roy de Navarre, fut femme de Philipe le Bel, roy de France et de Navarre, Jeane II, fille de Loys Hutin, roy aussi de France et de Navarre, espousa Philipe d’Evreux, prince du sang françois, et Jeane troisiesme, fille d’Henry second, roy de Navarre, Antoine de Bourbon, père d’Henry IU qui, de roy de Navarre, est parvenu à la corone de France par la succession de son dit père, ainsy qu’il appert par la généalogie suivante de la maison de Bourbon, laquelle j’ay pensé devoir icy représenter au vray, auparavant d’entrer au narré de la vie desdits Antoine et Jeane.
(Nous n’avons pas cru devoir reproduire la généalogie de Bourbon fjui n’offre aucun fait nouveau, mais
qu’il était indispensable à Nicolas de Bordenave d’insérer dans une histoire de Navarre).
Je retourne donques aux affaires de Navarre. Jeane, fille unique et héretière d’Henry, et Antoine de Bourbon, son mari, furent receus des Navarrois de la basse Navarre pour roy et royne de Navarre, et des Béarnois pour seigneurs souverains de Béarn, Tous leur firent le serinent de fidélité et l’hommage accoustumé à tous nouveaux Rois et seigneurs, mais il y eût du commencement quelque contestation sur ce fait : les Navarrois et Béarnois refusoient de faire le jurement au mari et le vouloient faire à la femme seulement, et le Roy demandoit qu’ils le fissent à luy seul comme seigneur de sa femme et de tous ses biens. La Royne s’i accordoit pour complaire au mari, alléguant puisqu’elle, qui estoit leur Royne et dame, le reconnoissoit pour son seigneur, qu’ils dévoient faire le mesme, car le mari est seigneur de la personne et biens de sa femme. Les Estas respondoient y avoir grande différence entre la seigneurie maritale et la royale, que Dieu et nature donnoient au mari seigneurie amiable sur la personne de sa femme pour la conduite et défense d’icelle en toute amitié, douceur et équité; et les loix vouloient que le mari fut usufruluaire des biens de sa femme, mais non pas seigneur directe ne mesme propriétaire. Et l’hommage et serment de fidélité n’cstoient deus qu’au souverain seulement; qu’elle estoit leur vraye et naturelle Royne et dame et luy par accident, à cause d’elle et comme son mari, et si elle venoit à défaillir, il ne seroit plus leur Roy ou seigneur ni eux ses vassaux et sujets, mais le droit reviendrait à leurs enfans
ou en défaut d’eux au plus prochain de la Royne, qui par les loix, fors et coustumes de Navarre et Béarn, seroit appelé à la succession. Toutesfois après longue altercation l’hommage et le jurement furent faits conjointement à tous deux. Bientost après le mari et la femme reprinrent le chemin de France, laissant le prince Henry, leur fils, sous le gouvernement de Susanne de Bourbon, femme de Jean d’Albret, sieur de Mieussens l 2 . Et l’an 1 537 firent ériger en duché leur seigneurie ou sirauté d’Albret, laquelle jusques lors leurs prédessesurs avoient possédée en titre de sires.
Dès lors la religion réformée (qu’on appeloit secte ou hérésie luthérienne) se muitiplioit fort par toute la France où en plusieurs bonnes villes l’exercice d’icelle se fesoit secrettement. Une grande partie des gentilshommes et officiers desdits Roy et Royne, ayant abjurée la religion romaine, fesoient profession de cette religion et désiroient d’en avoir exercice à la suite de leur maistre et maistresse. Par ainsi n’ayans peu recouvrer ministre à Paris (où l’église réformée commençoit de se fortifier) le sieur de Saint-Martin * pour en avoir un fut envoyé par ses compagnons à Genève, où beaucoup d’hommes doctes tant aux bonnes lettres que langues s’esloient retirez pour éviter les feus qui estoient allumés en France contre tous ceux qui parloient mal des traditions de la Papauté ou les
1. Miossens, canton de Thèzc, arrondissement de Paa (Basses- Pyrénées), l’une des douze baronnies de Béarn.
2. Nous pensons qu’il s’agit de Pierre de Saint-Martin, alors auditeur à la Chambre dos Comptes de Pau (Arcli. des Basses- Pyrénées, E. 1997). Il mourut en 1595.
quittoient. Le 11 d’octobre il fut de retour a Pau en Béarn, où la cour de Navarre fcsoit lors son séjour, avec François Le Gay autrement dit Bois-Normand ou La Pierre 1 , homme docte et ayant grande connoissance de la langue hébraïque *, esleu ministre pour l’Église de la maison desdits Roy et Royne. 11 fut conduit du commencement en la maison du sieur de Masères lez Pau s , où il prescha le dimanche prochain publiquement au temple au prosne de la messe parrochiellc. Quelques-uns, tant de la cour que de la ville, assistèrent à sa prédication, lesquels voulurent qu’il allast faire sa demeure et l’exercice en la ville, ce qu’il fit et plusieurs [abjurèrent la religion romaine et receurent la réformée '] . Celu fut incontinent divulgé par tout le voisinage, de manière que de tous les quartiers de Béarn et lieux circonvoisins de Gascogne, hommes et femmes de tous aages et qualité y accoururent. Mais, pour ce que le tems les contraignoit de faire les assemblées de nuict, ils furent incontinent diffamez de toutes les vilainies desquelles les Nicolaites, Gnostiques et autres exécrables hérétiques furent jadiz entachez.
C’est une ruse de Satan pour rendre odieuse et haye
1. Ce ministre se fixa plus tard à Navarrenx où nous le trouvons encore témoin d’un contrat de mariage le 1 er juillet 1589 (Arch. des liasses- Pyrénées, E. 1611, f" 208).