‹ Histoire de Béarn et NavarreChapitre 78 sur 160 · Elisabeth · texte numérisé non relu

Elisabeth

grande qu’il a mis par sa grande bonté tant de grâces en vous et un tel zèle à l’avancement de sa gloire, que pour vous avoir esleue l’une des Roynes nourrissières de son église. C’est donc à juste raison. Madame, que tous ceux qui, liez en cette cause accompaignent vostre sainct désir, vous advertissent de ce qui se passe en ce fait. Et de ma part, Madame, pour mon particulier, m’asseurant que du général vous en sçavés assez, je vous supplieray très humblement croire que trois choses (la moindre desquelles estoit assez suffisante) m’ont fait partir de mes Royaume et pais souverains. La première, la religion qui estoit en nostre France si opprimée et affligée par l’invétérée et plus que barbare tyrannie du cardinal de Lorraine, assisté par gens de mesmes humeur, que j’eusse eu honte que mon nom eust jamais esté nommé entre les fidelles, si pour m’opposer à telle erreur et horreur, je n’eusse apporté tous les moyens que Dieu m’a donnez à ceste cause, et mon fils et moy ne nous feussions joints à une si saincte et grande compagnie de princes et seigneurs, qui tous, comme moy et moy comme eux, avons résolu, sous la faveur de ce grand Dieu des armées, de n’espargner sang, vie ne biens pour cest effect. La seconde cause. Madame, que la première tire après soy, est le service de nostre Roy, voyant que la ruine de l’Église est la sienne et de ce Royaume, duquel nous sommes si estroitement obligez de conserver l’estât et la grandeur ; et d’autant que mon fils et moy avons cest honneur d’en estre des plus proches. Voilà, Madame , ce qui nous a fait haster de nous venir opposer à ceux qui, abusans de la grande bonté de nostre Roy, le font estre lui-mesme autheur de sa

perte, le rendant, encores qu’il soit le plus véritable prince du monde, faulseur de ses promesses, par les inventions qu’ils ont trouvées de faire rompre l’édit de pacification, lequel comme demeurant en son entier, entretenoit la paix entre le Roy et ses fidèles sujets, et rompu convie la mesme fidélité desditz sujetz à une guerre trop pitoyable et tant forcée qu’il n’y a nul de nous qui n’y ait esté tiré par violence. La tierce chose. Madame, nous est particulière à mon fils et à moy : voyans les ennemis de Dieu et de nostre maison, avec une effrontée et tant pernicieuse malice, avoir délibéré, joignans la haine qu’ils portent à la cause générale avec celle dont ils ont tant monstré d’efects contre nous, ruiner entièrement nostre race, de manière que Monsieur le prince de Condé, mon frère, pour éviter l’entreprise qu’on avoit faite contre luy, a esté contraint, plustot que reprendre les armes, venir cercher lieu de seureté. Je dy, Madame, avec telle pitié qui accompagnoit la tendre jeunesse de ses petis princes et de leur mère grosse, que je ne sache bon cœur à qui ceste piteuse histoire ne fasse grand mal. De l’autre costé j’ay esté avertie que l’on avoit despéché le sieur de Losses pour me venir ravir mon fils d’entre les mains. Avec tels sujets nous n’avons peu moins faire que nous assembler pour vivre ou mourir unis, comme le sang, qui nous a attirez jusques icy, nous y oblige. Voilà, Madame, les trois occasions qui m’ont fait faire ce que j’ay fait et prendre les armes. Ce n’est point contre le ciel, Madame, comme disent ces bons catholiques, que la pointe en est dressée et moins contre nostre Roy. Nous ne sommes, par la grâce de Dieu, criminels de leze-majesté divine ny humaine;

nous sommes fidèles à nostre Dieu et à nostre Roy, ce que je vous supplie très humblement croire et nous vouloir tousjours assister de vostre faveur, laquelle ce grand Dieu vous veuille reconnoistre, vous augmentant ses saintes grâces avec conservation de voz estas, et qu’il vous plaise, Madame, recevoir icy les très humbles recommandations de la mère et des enfans qui désireroient infiniement avoir le moien de vous faire service. Et parce. Madame, que le sieur Du Chastelier 1 , lieutenant général en l’armée sur mer, s’en allant là, aura toujours affaire de vostre faveur, l’ayant prié de présenter mes lettres, je prendray la hardiesse de le vous recommander. De La Rochelle, ce xvi jour d’octobre 1 568. De par votre très humble et obéissante sœur. Jane. »

1. En 1568 • la demoiselle > Du Chastelier figure dans la maison de Jeanne d’Albret comme ayant soin d’un phénomène humain nommé La Buro (Arch. des Basses-Pyrénées, B. 148. f° 20). En 1573, M 11 * de Chastellier est désignée comme femme du capitaine des Suisses de la garde du roi do Navarre (Arch. commun, de Pau, G G. 1, f« 19).

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