On a ajouté : elle croioit que
permettroit. Que le François vouloit estre leur protecteur et ils n’estoient point en danger, leur tuteur et ils n’estoient pas mineurs, leur libérateur et ils n’estoient point esclaves, et leur rendre la religion qu’ils n’avoient point perdue; à quoy, s’ils pensoient bien, ilsauroient la protection d’autant plus suspecte, qu’il l’offroit avant d’en estre requis, et vouloit donner secours à ceux qui n’en avoient nul besoin. Qu’il y avoit donc quelque cabale sous ces mots, par laquelle on les vouloit tromper, mais que la diversité des mots ne pouvoit pas diversifier l’essence des choses, ny le mal, prenant le nom de bien, perdre sa propriété. Qu’on leur présentoit en apparence protection, liberté et paix, mais en effect on les mettoit en sujection, servitude et guerre, avec tous les maux qui suivent les guerres qui sont toutes pleines de fâcheries, despences, insolences, pilleries, violences, violements, blessures et meurtres, mais que les civiles apportoient plus de mal en un seul jour que toutes les autres en dix ans, et celles de ce tems les surmontoient en toutes sortes de maléfices. Qu’ils jugeassent donc plustot de loin que l’expérimenter de près, qu’elle seroit cette belle protection du François, par le mauvais traittemenl qu’il fesoit à ses sujets qui ayans eux-mesmes fondé cet estât avec les plus belle autoritez que jamais autres eussent, tant sur la personne des Rois que tous les affaires du Royaume, fut pour les finances, la guerre ou la paix, partages et successions des enfans royals, estoient néantmoins aujourd’huy plus rudement et servilement traitiez que tout le reste de l’Europe et réduits en telle servitude que parler seulement de tenir Estas estoit crime capital, et parler de prendre ad vis des Estas sur
l’occurance des affaires plus urgens, faire le Roy sujet du peuple , et leur remonstrer les nécessitez du Royaume et leur demander aide, faire le Roy mandiant. Lequel cependant imposoit tous les jours à son peuple plus de nouveaux imposts qu’il ne croissoit de sapins en leurs montagnes. Que telle seroit leur condition après qu’ils auroient receue l’armée que Tarride amassoit en Gascongne, laquelle les soliciteurs trainoient plus par force qu’ils ne conduisoient de bonne volonté, et ne marchoit que sous l’asseurance qu’on luy donnoit que tous les Béarnois se joindroient à elle. Et Tarride avoit plus de fiance en leur révolte qu’en ses troupes qui n’estoient suffisentes pour envahir le pais. Car combien que Béarn fut fort petit, il n’estoit néantmoins si aisé à conquester qu’on pourrait penser, s’ils se vouloient bien entendre avec M. le lieutenant-général et vouloient joindre leurs volontez et forces aux sienes, car les forces unies, bien que petites, estoient invincibles, où les grandes disunies estoient foibles et faciles d’estre ruinées, comme plusieurs flèches liées en un faisseau ne pouvoient estre rompues par un homme quelque fort qu’il fut, festoient toutesfois facilement chascune à part par un foible ; et les villes, qui séparées l’une de l’autre estoient foibles , liées par la chaine du bien public, se conservoient les unes les autres, ne plus ne moins qu’ès corps des animaux les parties vivovent, se nourrissoient et prenoient esprit de vie par la liaison des unes avec les autres, et soudain qu’elles estoient séparées, ne prenant plus de nourriture, se corrompoient et pourrissoient. Sy donques les villes et villages du pais vouloient avoir une bonne intelligence ensemble et s’entresecourir, jamais l’ennemi ne
seroit si téméraire de se venir enfourner dedans un pais où le peuple n’auroit qu’une volonté, un cœur et un bras. Que s’ils estoient résolus faire le contraire, il les prioit se vouloir souvenir que les armes estoient journalières et donnoient aujourdhui au vaincu ce qu’elles avoient donné hier au victorieux. Et la guerre qui se préparoit contre Béarn estoit sujette au mcsmes accidens que celle qui se faisoit en France, laquelle vraysemblablement finiroit par une paix , comme avoient fait les deux précédentes, et les biens, honneurs, dignitez et religion seroient rendus à ceux qui les avoient perdus. Ainsi si pour leur lascheté lors le François se trouvoit saisi de quelque partie de Béarn, il la restitueroit à la Roine et ils seroient contrains de retourner sous l’obéissance d’icelle avec l’ignominieuse marque de félonnie, et se trouveroient trompez s’ils se promettoient autre fin de toute cette guerre, quelque espérance qu’on leur donnast du contraire, car le Roy, comme il estoit raisonnable, postposeroit toutes autres choses au repos de son peuple ; veu mesmement que Béarn pour sa povreté ne le pouvoit enrichir, ni pour sa petitesse agrandir, et luy servoit plus en la main d’autruy qu’en la sienne propre, pour d’autant plus eslongner de luy le voisinage de l’Espagnol, qui aussi ne vouloit voir Béarn au pouvoir du François. Et la perte que la Roine pourroit faire cependant, estoit de petite inportance, car Navarrenx, qui n’estoit pas morceau pour l'ennemi, gardoit ce qu’elle avoit de plus prétieux ; mais qu’à eux il leur y alloit de leur totale ruine, car l’armée qui entreroit pour envahir le pays, seroit incontinent suivie d’une autre pour le défendre, et il faudroit qu’ils nourrissent l’une
et l’autre, et souffrissent les reproches, injures, coups et violences de toutes deux, outre les exécutions de la justice, qui en la paix les moiesteroil plus que les armes n’auroient fait en la guerre. Et n’y avoit rien qui les peut garentir de toutes ces misères que la seule persévérance en la fidélité de vrays sujets, laquelle ils dévoient préférer à tout ce qu’on leur promettoit et luy postposer toutes les perles qu’ils pourroient craindre du costé de l’ennemi. De quoi Monsieur le lieutenant les prioit au nom de la Roine, leur dame naturelle et légitime, et de Monsieur et Madame, ses enfans. Qu’il les avoit jusques lors traitiez en toute douceur, les pensant mieux entretenir en devoir par cette voye que par celle de la rigueur, mais qu’il craignoit avoir perdu son tems, car ils sembloient s’endurcir tous les jours davantage. Toutesfois il aimoit mieux qu’on peut dire la coulpe des maux qui estoient préparés au pais, estre procédée de leur malice plustot que de sa rigueur. Que pour leur oster toute excuse d’ignorance, il leur avoit voulu faire entendre l’estât libre de la Roine et son intention de défendre le pais et leur descouvrir la sinistre intention des ennemis, comme aussi il ne leur vouloit céler la juste suspition qu’il avoit de plusieurs choses qui se fesoient en maints lieux du pais au déservice de Sa Majesté ; ce qu’il avoit tousjours dissimulé plustot qu’ignoré , pour ne donner apparente occasion à leur pourpensée rébellion, et s’estoit promis toute autre chose d’eux qu’il n’oyoit et voyoit, car leurs cœurs sembloicnt du tout fallis quand il leur parloit de faire teste à l’ennemi et défendre le pais, et ils parloient de telle bouche des forces ennemies qu’ils sembloient les
désirer plustot que craindre et les vouloir caresser plustot que repousser. Qu’ils avisassent donc de ne perpétrer une si lourde faute, laquelle nul repentir ne pourroit réparer après avoir esté faite. Que les sages prévoioient le mal et l’évitoient, que les fols s’y précipitoient sans le prévoir, mais les passionnez s’y fourroient à leur escient, ce qu’il avoit craint qu’ils fairoient à son grand regret et mine de tout le païs.
Le peuple se monstra en apparence fort attentif à ces remonstrances et promit de continuer en l’obéissance de leur Dame et de s’opposer à tous ceux qui voudroient entreprendre sur le pais, et protestoient de n’eslre jamais entrez en volonté de changer de seigneur et moins de vouloir recevoir autre protecteur; mais leurs faits desmentirent incontinent leurs paroles. Et ce qui avoit esté ordonné pour la défense du pais s’exécutoit lentement et avec lascheté, et J. de Bordenave et Hiéronim de Marca 1 2 3 4 , conseillers, ausquels avoit esté donnée la commission de faire mettre des vivres dedans Navarrens , la seurent si bien dilayer, qu’à l’arrivée de Tarride, rien n’y avoit esté apporté.
Le 1 3 de mars le prince de Condé, après s’estre rendu au sieur d’Argenee *, fut tué [de sang-froid] à Bassac 5 par Montesquiu \ gentilhomme gascon, capi-
1 . Jérôme de Marca , de Gan, conseiller au Conseil souverain de Béarn, président de la Chambre criminelle, marié à la fille de Jean d’Arrac, jurât de Gan (Arch. des Basses- Pyrénées, E. 1262, 1261). C'est le père de l’historien Pierre de Marca, archevêque de Paris et ministre sous Louis XIII.
2. Cibar Tison, seigneur de Fissac, dit d’Argence, chambellan de Charles IX.