‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 100 sur 168 · RODNEY RAVITAILLE GIBRALTAR · texte numérisé non relu

RODNEY RAVITAILLE GIBRALTAR

vingt et unr vaisseaux de ligne, doublés en cuivre, et un immense convoi, côtoie la France et l'Espagne, s'empare, à la hauteur du cap Finistère, du vaisseau de guerre le Guipuscoa et de tous les bâtiments qu'il convoie, poursuit sa route, rencontre, combat et disperse la flotte espagnole, et fait prisonnier l'amiral Don Juan Langara, prèsdu cap Sainte-Marie, pénètre dans le détroit, ravitaille Gibraltar, met cette ville hors d'état de manquer de vivres^ de troupes, de munitions de guerre pendant longtemps, répare les dommages que ses bâtiments ont reçus dans le combat, se met en mer avec ses vingt et un vaisseaux, sort du détroit sans obstacle, aperçoit et enlève en passant le Protée, et le convoi que la France envoyait aux Indes orientales, arrive enfin chargé de butin et de gloire dans le golfe du Mexique, après avoir confondu les projets des ennemis de sa patrie.

Je me rappellerai toujours l'impression que Beaumarchais éprouva en apprenant cette nouvelle, et le mélange de tristesse et d'admiration que ressentit son cœur patriotique quand il fut informé de tous les détails de cette fatale journée. 11 ne fut pas étonné de la générosité anglaise, lorsqu'on lui dit que don Juan Langara avait été reçu dans Gibraltar avec tous les honneurs qu'on est convenu d'accorder au rang et avec les égards qu'on doit au malheur; mais il le fut beaucoup lorsqu'il apprit que ce captif, ayant

été faire une visite à l'amiral Digby sur son bord, avait été introduit près de lui par le prince William-Henry, fils du roi d'Angleterre (i), et qu'à la fin de sa visite, ce jeune prince, remplissant les fonctions d'un simple garde de la marine, était venu en cette qualité lui annoncer que sa chaloupe était prête. Ce fut alors que, frappé d'étonnement, don Juan Langara dit à Tamiral :

« La Grande-Bretagne mérite l'empire de la mer, puisque les princes du sang remplissent sur ses vaisseaux les plus humbles fonctions(2). »

a Quel exemple pour vous, monarques de la terre! m'écriai-je à mon tour. Non, disais-je à Beaumarchais, non, nous ne pourrons disputer rOcéan aux Anglais que du jour oîi nos rois, sortant des forêts de Compiègne et de Fontainebleau, construiront un palais près de Cherbourg, du Havre ou de quelque autre port, verront de leurs yeux les évolutions de leurs escadres et s'occuperont plus de la marine que de la guerre que font leurs meutes à de malheureux cerfs. Trop de rois ont connu les noms de leurs chiens et ignoré ceux de leurs vaisseaux. »

Beaumarchais, occupé de la prospérité du

(i) Plus tard roi d'Angleterre sous le titre de Guillaume IV, et père de la reine Victoria.

(2) Dans le Mss. L. se trouvé placé en note le texte anglais de Drinkwater à qui Gudin a emprunté cette anecdote.

l'angleterre attaque la hollande. 3oi

commerce français, ayant en mer plusieurs navires qui lui appartenaient, avait sans cesse les yeux fixés sur l'Océan, remarquait avec joie que, malgré ces revers, la marine française et la marine espagnole s'accroissaient de jour en jour, que les mers étaient couvertes de vaisseaux. M. de Guichen en opposait vingt-deux aux vingt et un de Rodney; on attendait les plus grands événements. Rodney repassa en Angleterre, en laissant aux Antilles une partie de sa flotte.

L'Angleterre, craignant peu d'augmenter le nombre de ses ennemis, déclara la guerre à la Hollande, sous prétexte qu'au mois de novembre 1778 elle avait contracté, à Tinstar et sous Tabri de la France, un traité de commerce avec les Etats-Unis.

Quelques mois avant cette déclaration de guerre, une intrigue de cour avait éloigné M. de Sartines du ministère de la marine. Je ne sais si ce fut un bien pour la France, mais ce fut un malheur pour Beaumarchais, que ce ministre favorisait d'autant plus qu'il avait été plus à portée que tout autre d'apprécier son zèle et son intégrité, puisqu'il l'avait étudié sur mer comme ministre de la marine, après l'avoir observé sur terre lorsqu'il était lieutenant de police.

Le prince de Montbarrey, chargé du département de la guerre, quitta le ministère environ trois mois après. Beaumarchais avait eu fort peu

de relations avec ce ministre, et cependant sa retraite devint pour lui un second malheur, par cette fatalité qui enchaîne quelquefois Tun à Tautre des événements qu'aucun rapport ne paraît lier ensemble.

Les vaisseaux de Beaumarchais, le Fier Ro^ drigue, le Pérou, les Deux Hélènes, en repassant d'Amérique en Europe, prirent un seneau (i) et un vaisseau anglais appelé le Marlborough. Ils revenaient chargés de tabac; la ferme générale, abusant de son privilège exclusif, voulut acquérir ce tabac à un prix trop modique pour couvrir les frais des armateurs. Ce fut pour Beaumarchais une nouvelle occasion de défendre le commerce et de montrer à quel point les privilèges de la ferme décourageaient les négociants français et donnaient de bénéfices aux Anglais, qui vendaient à la ferme le tabac qu'elle empêchait les Français d'aller chercher en Virginie.

L'Espagne espérait encore prendre Gibraltar en y introduisant la famine, le seul ennemi qui pût y pénétrer. Les provisions qu^ Rodney y avait apportées étaient épuisées. L'amiral Darby, bravant, comme Rodney, les forces des trois nations dont il côtoie les rivages, parvient dans le détroit et entre dans la rade de Gibraltar à la vue des flottes espagnole et française réunies pour s'y opposer. Il ravitaille la ville encore

(i) Vaisseau à deux mâts. Littré écrit senau.

PREMIER SIÈGE DE GIBRALTAR. 3o3

pour plus d'une année, et sort du détroit sans qu'on puisse le forcer à combattre. Il ne s'agissait pas pour lui de la vaine gloire de tuer des hommes et de fracasser des planches. Il avait rempli son objet en écartant la disette et le défaut de munitions qui, seules, pouvaient forcer Gibraltar à se rendre.

Dans leur désespoir, les Espagnols foudroyèrent sous une immense multitude de bombes quelques cabanes et quelques maisons construites au pied du fatal rocher, épouvantèrent les femmes et les enfants, écrasèrent quelques soldats. Bientôt après on mit les habitants et la garnison à l'abri des casemates, dans les endroits du roc oïl les bombes ne pouvaient les atteindre. Alors, les assaillants résolurent de tenter tout ce que rinfernal génie de la destruction a jamais inventé de plus terrible pour réduire en poudre les remparts qui défendaient le peu d'endroits habitables qui sont au pied du roc. Un Français, le marquis d'Arçon, conçoit un genre de navires qu'il appela prames et qui devaient être impénétrables aux bombes et aux boulets rouges; il ne demandait que le temps de les construire, et tandis qu'il y travaille, les amiraux résolvent de prendre la Jamaïque.

Bientôt une misérable intrigue de cour enlève M. Necker à l'administration des finances, et avec lui le crédit que l'étendue de ses talents et la solidité de son caractère avaient rendu à l'État.

Quelques mois après, le comte de Maurepas descend au tombeau ; le timon de l'État , qu'il tenait d'une main plus adroite qu'habile, n'est saisi par aucun, quoique mille s'y portent, et le vaisseau public dérive au hasard.

La mort du comte de Maurepas et l'éloignement de M. Necker furent encore deux pertes cruelles pour Beaumarchais. Tous ceux qui l'avaient vu opérer et qui connaissaient la pureté de son zèle, ou n'étaient plus, ou vivaient sans crédit. M. de Vergennes lui restait seul ; mais il ne le connaissait pas intimement comme le comte de Maurepas ou M. de Sartines.

Cependant, Beaumarchais continua ses opérations avec la même ardeur. Le ministère continua la guerre, mais avec plus de difficulté; la nation, avec moins de confiance; et M. de Vergennes, avec un désir plus ardent de la paix. On la rechercha en poursuivant toutes les grandes entreprises commencées ; on les rendit plus menaçantes encore.

Déjà, dans les Antilles, trente-six vaisseaux français ont ordre de joindre à la Havane dix vaisseaux espagnols et de porter à la Jamaïque une armée trop nombreuse pour éprouver quelque résistance du peu de troupes anglaises qui gardent cette île.

La conquête en paraissait certaine. Rodney repasse subitement de l'Angleterre aux Antilles, prévient la jonction des deux flottes, force au

SON PATRIOTISME. 3o5

combat celle de France, commandée par M. de Grasse, la défait et contraint cet amiral à se rendre prisonnier avec le vaisseau qu'il montait et qu'on appelait la Ville de Paris ^ à cause de sa grandeur, de sa magnificence et de sa force. Cinq autres vaisseaux sont pris; la Jamaïque est sauvée et toutes les espérances des alliés sont perdues.

A cette nouvelle, tous les esprits sont consternés. Beaumarchais s'enflamme d'un nouveau zèle, songe aux ressources, en imagine, anime de son courage tout ce qui l'environne, envoie dans chacun des principaux cafés de Paris cinquante louis et des hommes zélés qui pressent, qui engagent, qui déterminent ceux qu'ils y trouvent à ouvrir une souscription propre à rétablir nos forces. Il adresse à chacune des chambres de commerce du royaume une somme de cent louis et une lettre circulaire par laquelle il les presse de former dans le lieu de leur résidence une souscription réparatrice des malheurs de la marine (i).

(i) L'une de ces chambres de commerce était celle du Havre, où Beaumarchais possédait une maison de com-merce sous la raison sociale Delahaye et 0«. Ses ma** gasins étaient situés rue de la Halle; le conseil municipal du Havre, dans sa séance du 23 juin 1886, a, sur la proposition de M. E. Lintilhac, émis à l'unanimité le vœu que la rue de la Halle (dont la dénomination n'avait plus sa raison d'être depuis quarante ansj, fût désof mais appelée rue Beaumarchais.

3o6 HISTOIRE DE BEAUMARCHAIS.

tt II y a tant de patriotisme en France, leur mande-t-il, que tous les bons sujets du Roi doivent se réunir pour réparer promptement la perte de quelques vaisseaux qui nous manquent. Déjà les souscriptions s^établissent en foule dans la capitale. »

Et quand il a semé de toutes parts ces brandons patriotiques pour embraser les cœurs d'un feu généreux, il écrit au ministre (le comte de Vergennes) :

« Monsieur le comte, je ne sais si vous approuverez une idée à laquelle je me suis livré avec joie; si, par malheur, vous ne m'*approuviez pas, il ne serait plus temps d'en arrêter l'effet, car je n'ai l'honneur de vous en faire part qu'après m'être assuré de son succès autant qu'il est en moi. J'ai l'honneur de vous adresser la copie de ma lettre aux sept chambres de commerce maritime, en leur envoyant à chacune cent louis, comme j'en ai remis cent autres au Club de Paris (i) pour échauffer tous les cœurs et porter ces villes à former des souscriptions qui puissent consoler au moins la France du ter-

(i) On appelait Club de Paris, ou même simplement le Club, un cercle qui avait son entrée rue de Beaujolais et ses salles d'assemblée sur le jardin du Palais-Royal. (( Il est composé de gens de considération, de caractère et de mœurs irréprochables, parmi lesquels on ne peut être admis sans avoir été présenté par quelqu'un de cette société et sans avoir Padoption générale de tous les membres qui la composent. Cette société est la première

SOUSCRIPTION NATIONALE. Zo'J

rible échec que M. de Grasse vient de lui' faire éprouver. »

Le comte de Vergennes lui répondit : « Je n'ai pas le droit d'approuver; mais, comme citoyen, j'applaudis de tout mon cœur au sentiment énergique que vous communiquez à vos compatriotes. Je me flatte que votre exemple aura le plus grand succès dans nos places de commerce... Quelque succès que puisse avoir votre démarche, elle n'en fait pas moins d'honneur à votre zèle, et c'est avec bien de la satisfaction que je vous en fais mon compliment. »

Mais déjà les cris de souscription retentissaient dans toute la France. La sensibilité des petits, étant échauffée, entraîna la vanité des riches, et, volontairement ou non, toutes les bourses s'ouvrirent. Le comte d'Artois offrit un vaisseau ; le prince de Condé un autre, au nom des états de Bourgogne; le corps municipal un troisième, au nom de Paris ; les receveurs généraux souscrivirent pour six cent mille livres: les six corps des marchands de Paris, toutes les corporations, tous les particuliers connus par leur fortune ou aspirant à quelque distinction apportèrent leur tribut. Le feu du patriotisme éclatait de toutes parts ; mais c'était Beaumar-

et la seule qui se soit toujours maintenue sans les ressources du jeu. Elle s'est conservée jusqu'à ce jour dans sa pureté primitive. » (L. V. Thiéry, Guide des amateurs et des étrangers à Paris, 1786, t. I, p. 283).

chais qui l'avait allumé, et qui Pavait fait jaillir du sein de rabattement général. C'est un de ces faits particuliers qu'on exalte dans l'histoire des républiques, oîi les citoyens sont comptés pour quelque chose, et qu'on étouffe dans l'histoire des monarchies, où rien n'est célébré, s'il n'émane des chefs du gouvernement.

Pour animer encore cette explosion du patriotisme des Français et enhardir les négociants à entreprendre des expéditions nouvelles, Beaumarchais retourne à Bordeaux; je l'y suis. Il y arme cinq navires, comme si la France eût été victorieuse. Lorsque nous étions à Bordeaux, le comte d'Artois et le duc de Bourbon se rendirent au camp de Saint- Roch. On était si assuré de la victoire qu'on voulait avoir l'honneur de triompher à leurs yeux et leur procurer le plaisir de voir prendre la seule place que les ingénieurs de l'Europe regardaient comme imprenable. Le marquis d'Arçon allait lui faire perdre cet avantage.

Les dix prames qu'il avait construites étaient presque achevées (i); il voulut encore, pour en assurer l'effet , y ajouter quelques perfectionnements. Les épreuves qu'il en avait faites parais-

(i) On trouvera quelques renseignements sur les prames, — ancêtres de nos torpilleurs actuels, — dans une Notice sur la vie et les ouvrages du général d* Arçon, par Girod-Chantrans (Besançon, 1802, in- 12, portrait au physionotrace); dans un Mémoire d& d^ Arçon lui-m«me,

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