RÉPLIQUE A MAUREPAS
eu rien de mieux à faire que d'aller à la Redoute. — Ya-t-il beaucoup de répliques pareilles dans votre comédie? lui dit le comte. Elle aura du succès (i) ».
Si les auteurs profonds qui composent des feuilles hebdomadaires lisent ceci, ils ne manqueront pas d'assurer à Tunivers que Beaumarchais a pillé cette répartie dans Plutarque. On y trouve (Vie de Timoléon) qu'un roi détrôné en fit une à peu près pareille à un roi qui fut, bientôt après, assassiné. Ces princes étant à table, Philippe demanda à Denis le Jeune comment son père, qui avait à régir un peuple assez mutin, trouvait le temps d'écrire des tragédies. — « Il les composait, lui répartit Denis, dans les heures que nous perdons, vous et moi, en les employant à boire. » Je rappelai ce fait à Beaumarchais, qui, depuis longtemps, avait oublié et Plutarque, et Timoléon, et l'histoire de Syracuse. Les beaux esprits modernes se rencontrent quelquefois avec ceux de l'antiquité, lorsqu'ils se trouvent dans des circonstances à peu près semblables. Ce n'est pas toujours un effort de mémoire.
Cette nouvelle comédie aurait pu être jouée dès lors, mais les événements qui se succédèrent
(i) Voir, sur cette Redoute, sur la visite de Maurepas et sur la réplique de Beaumarchais, la Correspondance littéraire de Grimm (éd. Garnier frères), t. XIII, p. 12 et
29 B HISTOIRE DE BEApMARCHAIS.
étaient trop graves, et Beaumarchais ne voulait pas, dans de telles circonstances, occuper le public des vaines représentations d'une pièce comique. Il soutenait alors par ses expéditions le courage de nos négociants, désolés de voir les Anglais résister à la ligue maritime de toute l'Europe, car les Hollandais se joignaient à la Suède, au Danemark, à la Russie pour obtenir par une neutralité armée la liberté de faire voguer en liberté de paisibles vaisseaux chargés de marchandises. Les Espagnols s*obstinaient à bloquer Gibraltar, à prendre par famine ce rocher inattaquable aux mines, inaccessible aux bombes, impénétrable aux boulets. Leurs escadres flottaient vers les capsTrafalgar et Spartel, dans l'intention de franchir le détroit de Gibraltar, et déjà la disette se faisait sentir à la garnison de cette place, que la famine seule pouvait réduire.
Beaumarchais disait en vain aux ministres, aux marins, au comte d'Estaing, au prince de Nassau-Siegen, à tous ceux qui voulaient l'entendre : « C'est'en Amérique qu'il faut prendre Gibraltar. Les troupes espagnoles et françaises qu'on y perd, les vaisseaux qu'on y emploie emporteraient la Jamaïque ou telle autre île, contre laquelle les Anglais seraient trop heureux d'échanger ce rocher stérile. »
Tandis qu'il exhale ainsi ses vœux mal écoutés, Rodney part des ports d'Angleterre avec