SECOND SIÈGE DE GIBRALTAR, 3 II
par les flammes, après qu'on en eut jeté les poudres à la mer; les autres furent détruites par l'explosion de leurs poudres, et la ville de Gibraltar conserva encore la gloire d'être imprenable.
J'ai su la plupart de ces détails par le prince de Nassau -Siegen, qui commandait une de ces prames, et que nous vîmes lorsqu'à son retour il passa par Bordeaux; )'ai lu les autres dans la belle histoire que les Anglais ont écrite de ce siège mémorable (i).
Les Espagnols souffrirent dans cette horrible journée une perte incalculable; les Anglais y perdirent peu de monde, leurs remparts éprouvèrent peu de dommages. Le gouverneur Eliott, qui eut la gloire de soutenir ce siège trois années consécutives, demeura, pendant cette mémorable attaque, exposé au plus grand feu sur le bastion du Roi, que les prames foudroyaient. Je disais quelquefois qu'au lieu d'une poudre salpêtrée et carbonisée, le maître du Potose aurait dû charger ses canons de poudre d'or; mais l'on me répondait qu'Eliott était un homme à mépriser l'une aussi bien qu'à braver l'autre.
Cette terrible journée ne fit point lever le siège. Les Espagnols attendaient toujours leur grand auxiliaire, l'invincible famine.
(i) John Drinkwater, A history ofthe late siège of Gibraltar. Londres, 1785, in-4®; réimpr. en 1786 et en 1 790, même format.
3 I 2 HISTOTRK DE BEAUMARCHAIS.
Cependant, Tamiral Howes, sorti de Portsmouth avec trente -quatre vaisseaux de ligne seulement et un nombreux convoi, voguait le long des côtes de France et d'Espagne, non sans quelque inquiétude sur le sort de Gibraltar, car il était informé des préparatifs faits pour ce siège, des machines infernales et de la présence des princes français, qui semblait répondre de la prise de cette ville. Il apprend , à la hauteur de Libourne, que Gibraltar est sauvé, mais que les deux flottes de France et d'Espagne, réunies dans la baie d'Algésiras et fortes de quarante-six vaisseaux de ligne, sont prêtes à l'attendre, à le combattre et à Tempêcher de préserver la ville qu'ils ont résolu de prendre. Il poursuit sa route, profite d'un coup de vent qui jette quelque désordre dans les flottes ennemies, se présente à la vue de Gibraltar, y fait pénétrer son convoi en présence des deux flottes étonnées, et, sa mission remplie, il navigue avec tant d'art qu'il sort du détroit malgré ces flottes qui le suivent, qui veulent l'arrêter, qui attaquent en vain quelques-uns de ses derniers vaisseaux, qui ne peuvent les prendre et qui perdent enfin de vue cette flotte. Elle semblait ne s'être montrée que pour tromper leur dernière espérance. On s'enorgueillissait de l'avoir fait fuir, et les Anglais s'applaudissaientd'avoir évité un combat inutile (i).
( I ) « Il est rare que les Anglais se battent pour le plaisir
NOUVEAUX OFFICIERS DE MARINE. 3l3
Les pertes que la marine française avait éprouvées rendaient plus nécessaire d'employer à la défense de l'État tous ceux dont les talents pouvaient lui être utiles. On résolut de créer un nouveau corps d'officiers tirés de la marine marchande, et de les employer conjointement avec ceux de Ja marine royale. Il fallait combattre les préjugés d'un fol orgueil, et on manq.uait d'argent. Beaumarchais fut employé à préparer les esprits, à engager le commerce à de nouveaux sacrifices. Rien ne le rebutait quand il s'agissait de l'utilité publique. Le comte d'Estaing , déclaré généralissime des flottes de France et d'Espagne, arrive à Bordeaux, lit une lettre du Roi à la place de Bordeaux, et non à la chambre de commerce, comme les historiens l'ont dit; car il s'agissait d'intéresser aux volontés de la cour tous les négociants de cette ville. Or, malgré les sollicitations de Beaumarchais, les protestants n'étaient pas plus admis que les Juifs dans cette chambre; ils étaient également exclus de la juridiction consulaire. La lettre du Roi, contresignée de Castries, que j'ai sous les yeux, portait expressément :
« Monsieur le comte d'Estaing, je vous ai
de remporter le frivole avantage de voir fuir les vaincus. Toute bataille qui ne sauve pas une ville, qui n'apporte pas une conquête, qui n'anéantit pas une flotte est, disent-ils, une véritable perte.
« Celles que la marine française... » (Mss. L.).
choisi pour aller faire entendre en mon nom à la place de commerce de Bordeaux la satisfaction que j'ai de la fidélité et de rattachement que les négociants de mon royaume se sont empressés de me donner. J'attends d'eux une nouvelle marque de leur zèle. Vous leur demanderez de vous indiquer ceux d'entre les officiers marchands employés sur leurs bâtiments qui leur paraîtront pouvoir contribuer à soutenir la dignité de mon pavillon et la prospérité de mes armes, dans une guerre dont l'avantage de mes sujets et la liberté du commerce sont l'unique objet. Je vous autorise à promettre en mon nom à tous les officiers marchands qui vous seront présentés et que vous reconnaîtrez susceptibles des fonctions auxquelles je les destine, un état permanent, honorable, et tous les avantages de distinction que doivent attendre de leur patrie ceux qui se sacrifient pour elle.
a Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, monsieur le comte d'Estaing, en sa sainte garde, a Écrit à Versailles, ce 20 octobre 1782. » Le comte d'Estaing s'appliqua à bien faire sentir aux négociants rassemblés l'honneur que le commerce recevait de la lettre du Roi et l'avantage immense qu'il tirerait de la formation du nouveau corps maritime. Il demanda six députés pour dresser avec lui les préliminaires de l'établissement d'un comité permanent qui fût chargé de Texamen et de la présentation des ca-
AUTRE SOUSCRIPTION PATRIOTIQUE. 3l5
pitaines qui s'offriraient à entrer dans les nouveaux corps.
L'émulation saisit tous les auditeurs; mais, quand on voulut faire un choix, les catholiques, et particulièrement ceux qui composaient la chambre du commerce, aspirèrent à ne choisir des commissaires que parmi eux ; les protestants ne se montraient pas moins empressés à partager cet honneur.
Le comte d'Estaing ne voulut pas souffrir que des questions oiseuses et théologiques nuisissent à ces projets ; il choisit lui-même trois négociants protestants et trois catholiques; ces derniers étaient pris dans la chambre du commerce.
Mais, ces petits débats passés, tous se réunirent pour bien servir l'Etat, et, comme Beaumarchais le dit lui-même dans un autre écrit : u Je ne trouvai point de cœurs froids à Bordeaux; s'il s'éleva quelques débats, ils avaient tous leurs sources dans la noble émulation des négociants des deux religions pour concourir aux grandes vues de M. d'Estaing. »
Pendant qu'on s'occupait à choisir des capitaines, Beaumarchais assemblait des négociants afin d'accélérer ce projet, leur proposait d'offrir au comte d'Estaing un crédit d'un million qui serait le fruit d'une souscription, et s'inscrivit le premier pour une somme de douze mille livres. Il obtint d'emblée cent mille écus, en
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attendant que le reste du commerce achevât de remplir l'emprunt proposé.
Le comte d'Estaing, forcé de se rendre en Espagne, chargea Beaumarchais de veillera la suite de tout ce qu'il n'avait qu'ébauché. De nouvelles difficultés s'élevèrent; Beaumarchais n'en surmonta la plus grande partie que par sa persévérance obstinée à consommer tout ce qu'il croyait avantageux à l'État. Il expédiait en même temps cinq navires; nous fûmes les visiter à Tembouchure de la Gironde. Un corsaire les attendait à quelques lieues en mer, car la vigilance anglaise était informée de tout ce qui se passait dans nos ports. Mille inconvénients retardèrent le départ de ces cinq bâtiments; le corsaire crut qu'ils lui étaient échappés ou qu'ils ne partiraient pas;- il quitta sa croisière. L'embouchure de la Gironde redevenait libre. Un navire neutre sortant de Bordeaux , appelé par Tanglais, lui apprit que les cinq navires sont prêts à* mettre à la voile et n'attendent que le vent. Il retourne à l'embouchure de la rivière, les aperçoit, les attaque et en prend trois.
Quelques frégates eussent suffi cependant pour nettoyer le golfe de Gascogne de ces hardis corsaires, qui osaient enlever nos navires à la vue de nos côtes. Mais je ne sais quel mépris militaire faisait dédaigner à la marine royale de veiller avec vigilance à la garde des propriétés flottantes des négociants ; comme si jamais une