PAIX DE PARIS
marine militaire, quelque noble qu'elle soit, pouvait avoir un autre but que de protéger le commerce maritime !
Le bruit de la prise de ces bâtiments pénétra à Bordeaux au moment où nous en partîmes; vague et dénué de preuves , nous refusions de le croire; il nous fut confirmé en arrivant à Paris. Oétait une perte de plus de 1,800,000 fr.
Personne ne savait mieux supporter les revers que Beaumarchais, et je ne Tai jamais vu affecté sensiblement quand il n'avait perdu que de Targent. Il écrivit aux négociants et aux manufacturiers qui tenaient de lui des lettres de change que, s'ils étaient inquiets, ils pouvaient lui présenter ses lettres, qu'elles seraient acquittées quoiqu'elles ne fussent point échues. On ne lui en présenta aucune. Il eut dans ce désastre la satisfaction de voir que son crédit n'était point altéré, et qu'il pouvait poursuivre ses grandes entreprises.
Les préliminaires de la paix entre la France, l'Angleterre et l'Espagne furent signés le 20 janvier 1783. Les hostilités cessèrent entre ces trois nations. Les Hollandais seraient restés seuls exposés au courroux des Anglais, si les cours de Versailles et de Madrid n'eussent refusé de signer le traité définitif avant que les Provinces* Unies fussent réconciliées avec l'Angleterre. Elles signèrent à Paris leur paix , le 2 de septembre. La paix fut publiée le 29 du même mois*
3l8 HISTOIRE DE BEAUMARCHAIS.
Malgré les malheurs éprouvés sur les flots, la France était véritablement victorieuse, puisqu'elle avait obtenu l'objet qu'elle s'était proposé, rindépendance des Etats-Unis, puisqu'elle recouvrait dans les Antilles et dans les Indes orientales les possessions que les Anglais lui avaient enlevées, et que Dunkerque, délivrée du commissaire anglais et de toutes les entraves qui lui avaient été imposées par le traité de 1 7 1 3 , redevenait un port utile au royaume pendant la paix, et formidable aux ennemis pendant la guerre.
On croyait véritablement alors que la perte de ces vastes colonies affaiblirait singulièrement la puissance de l'Angleterre. On prétendait en France que la plupart des vaisseaux anglais étaient hors de service; on assurait que les flottes espagnole et française comptaient quarantesix vaisseaux de plus qu'il n'y en avait dans toute la marine anglaise, que les Hollandais en avaient trente, que ces trois nations, bien unies et ayant une marine plus forte de soixante-seize vaisseaux de ligne que celle des Anglais, enlèveraient enfin à ces fiers insulaires l'empire de l'Océan.
Quelques personnes pensaient que les Anglais, effrayés de cette perspective, s'étaient hâtés de faire la paix, convaincus que, pendant sa durée, la légèreté française, l'indolence espagnole, l'économie parcimonieuse des Hollandais laisseraient
PRÉVISIONS DIVERSES. SlQ
dans ces trois nations s'affaiblir par degrés la marine militaire, tandis que les Anglais répareraient leurs flottes et que bientôt les divisions inévitables du continent les forceraient toutes trois à s'occuper de leurs possessions territoriales au détriment de leurs forces maritimes; mais en France, en Espagne, en Hollande, on ne doutait pas que la sagesse du ministère ne trompât les conjectures des spéculateurs anglais.