ÉPIGRAMME ANONYME
front de l'auteur la nouvelle couronne de laurier que le public venait d'y poser.
Le jour de la seconde représentation, un moment avant qu*on levât la toile, un bras s'avança du haut des quatrièmes Joges, et fit voler sur le parterre une foule de feuilles légères. Chacun en attrapa une à la volée. C'était une plate épigramme bien injurieuse contre l'auteur et contre sa pièce (i); le succès n'en fut pas moins général.
On soupçonna un prince (2) d'avoir lancé cette foudre puérile. Beaumarchais, pour toute vengeance, dit dans sa préface qu'il connaissait les auteurs de cette œuvre de méchanceté; qu'on n'imaginerait jamais jusqu'où ils avaient élevé les soupçons du public sur une aussi lâche épigramme, <c semblables à ces vils charlatans qui, pour accréditer leurs drogues, farcissent d'ordres et de cordons le tableau qui leur sert d'enseigne ». Ces paroles furent un surcroît de colère pour l'auteur, quel qu'il fût, et il ne chercha ^. v
(i) Cette épigramme célèbre a été reproduite tout au long par Meister dans la Correspondance littéraire (voir tome XIII, p. 522), et attribuée par lui au chevalier de Langeac. On sait qu'elle se terminait par cette pointe :
Et pour voir à la fin tous les vices ensemble, Le parterre en chorus a demandé l'auteur.
Beaumarchais y répondit sur les mêmes rimes; mais sa riposte, que Meister a également donnée, est assez faible.
(2) Le comte de Provence.
328 HISTOIHK DE BEAOMABCHArS.
plus qu'une occasion de perdre celui qui osait appeler ses vers une lâche épigramme.
Le Mariage de Figaro eut plus de cent représentations (i); c'était une assez belle réponse à tous les critiques.
Non-seulement, dans cette pièce, le parterre applaudissait à des scènes fondées sur le vrai comique, celui de situation, à des caractères neuTs, tels que celui du page et celui de Bridoison; à des mœurs vraies et qu'il était juste et utile d'offrir à la censure publique; mais il applaudissait encore à l'homme courageux qui osait entreprendre de combattre par le ridicule le libertinage des seigneurs, l'ignorance des magistrats, la vénalité des charges ei l'indécente manière de plaider des avocats.
Beaumarchais y était peut-être plus autorisé que tout autre, puisqu'il avait été outrageusement calomnié par des seigneurs, injurié dans solents plaidoyers et blâmé par de mauvais :s. La vénalité était un vice honteux, parii- :r à la magistrature française, et contre el les Parlements avaient longtemps réclamé. iditédes courtisans n'était ni moins connue
[i) En réalité, il eut soixante -huit représentations consécutives, ce qui était sans exemple jusqu'alors, et produisit un chiffre brut de 346,197 livres, sur lesquelles, tous frais déduits, il revenait à Beaumarchais 4 1 ,49g livres, et non So.ooo, comme le dit Gudi n un peu plus bas.
LE PROTOTYPE d'aLMAVIVA. 829
ni moins blâmée. Le libertinage des seigneurs devenait tellement odieux qu'il les mettait dans une sorte de guerre avec les habitants de leurs domaines.
Lorsque nous allions à Bordeaux, nous nous arrêtions toujours dans le château d'un grand seigneur (i). Homme instruit, excellent, plein de goût, usé par les plaisirs, caduc avant d'avoir atteint la vieillesse, il avait beaucoup d'amitié pour Beaumarchais, faisait beaucoup de bien dans le pays, prodiguait l'argent et les secours, envoyait son chirurgien et des médicaments à tous les malades des environs, et ne pouvait cependant gagner l'affection des paysans. Ils prenaient plaisir à détruire tous les embellissements qu'il se plaisait à faire hors de son parc, dans ses forêts, à ses rendez-vous de chasse ou ailleurs. Il s'en plaignait un jour à Beaumarchais, et Beaumarchais partageait naïvement son chagrin; je gardais le silence. Quand nous fûmes
(i) Selon toute vraisemblance, Gudin fait allusion ici au château des Ormes, célèbre résidence de la famille d'Argenson et le grand seigneur dont il parle est sans doute Marc-René, marquis de Voyer de Paulmy d^Argenson, né en 1721 à Paris, mort aux Ormes le 18 septembre 1782. Beaumarchais écrivait de Bordeaux à M. de Vergennes, le 6 octobre suivant : « Depuis trois mois que je parcours nos villes de commerce maritime..., j'ai vu mourir deux de mes bons amis, hommes de mérite et qui vous aimaient et respectaient ainsi que moi ; le marquis de Voyer aux Ormes et Clonard le père à Rochefort. »
33o HISTOIRE DE BEAUMARCHAIS.
seuls. Je lui dis : a Vous vous étonnez quMl ne soit pas aimé? Mais, jeune, il s'est conduit dans ce pays comme votre Almaviva avec Fanchette et Suzanne, Vieux aujourd'hui, il permet à son monde, et jusqu'à sa livrée, de tenir la même conduite. Aucune personne, femme ou fille, ne peut approcher du château sans y être prostituée ou du moins profanée. Les pères, les mères, les frères, les maris peuvent-ils faire cas de ses bienfaits ? Loin de les blâmer, faites sentir plus fortement, dans votre Folle Journée, que, si le comte est le jouet de tout ce qui l'entoure, c'est qu'il s'y expose par ses mœurs. La morale de votre pièce en deviendra plus sensible. »
Quant aux plaisanteries que l'auteur de cette Folle Journée s'est permises sur les ambassadeurs qui versent le trouble dans les cours, au lieu d'apporter un esprit de paix, n'en avait-il pas acquis le droit par la malveillance de lord Stormond , cherchant à nuire à toutes les opérations des négociants français et particulièrement aux siennes? Voltaire, dans la tragédie de Brutus, avait réprimandé les ambassadeurs qui fomentaient des conspirations; ce qui n'était pas sans exemple, même dans le dix-huitième siècle. Pourquoi, dans la comédie, ne plaisanterait-on pas ceux qui se livrent à de basses intrigues? Lorsque Lemierre eut fait la tragédie de Barneveldt, un ambassadeur en arrêta la représentation et lui dit, pour toute raison, qu'il