‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 109 sur 168 · LE MONOLOGUE DE FIGARO · texte numérisé non relu

LE MONOLOGUE DE FIGARO

monologue de Figaro au commencement du cinquième acte. Je me rappelle que, quand l'auteur Peut composé dans un moment de verve, il fut alarmé lui-même de son étendue. Nous l'examinâmes ensemble; j'y portai une attention sévère. Tout m'y parut à sa place : on ne pouvait en supprimer un mot qu'on ne le regrettât. Chaque phrase avait un objet utile ou moral, propre à faire réfléchir le spectateur, ou sur la nature humaine, ou sur les abus de la société. Malgré ces considérations , il paraissait dangereux de hasarder un monologue aussi long. Préville fut consulté; il répondit du succès. Ilregretta que sa jeunesse ne lui laissât pas la force de jouer le rôle de Figaro plus longtemps, mais il nous rassura sur ce monologue. D'Azincourt, qui devait le jouer, désira vivement qu'on n'en retranchât pas un mot, et ne douta pas de le faire réussir; il fut donc hasardé, et il fut applaudi. Le succès justifia l'auteur, ses amis et les comédiens.

Il n*y eut de mécontents que les faux censeurs et le strict La Harpe, qui, pesant tout dans ses balances de collège, décida que, les anciens n'ayant fait que de courts monologues, on n'en devait pas faire de longs ; que la situation était fausse, que..., que..., que...; et, depuis, mille pauvres auteurs au-dessous de toute critique ont répété les mêmes assertions, malgré l'obstination du public à applaudir ce qu'ils critiquaient*

La Harpe savait pourtant bien qu'il est trèsnaturel, et même très-ordinaire, qu'un homme qui attend un événement fâcheux se dise à luimême qu'il est bien malheureux, qu'il Ta toujours été, et qu'il se rappelle tout ce qui lui est arrivé de funeste. Je suis sûr que La Harpe luimême, malgré sa confiance dans ses talents, se reportait au moment où il exposait sur la scène une tragédie nouvelle qui avait échoué plusieurs fois contre cet écueil.

En effet, si le premier moment où un homme attend un malheur auquel il ne peut s'opposer est livré à l'exaltation de sa colère, le second est employé à se rappeler tous les événements sinistres qui lui sont arrivés; mais, si l'attente se prolonge, l'âme s'affaiblit par sa véhémence même; les idées se généralisent, et l'on tombe dans. des réflexions dont on sort par accès, jusqu'au moment décisif.

Telle est la marche de la nature, et c'est parce qu'elle est telle que le monologue de Figaro s'est soutenu et s'entend encore avec plaisir.

Le condamner comme trop long, comme peu vraisemblable, est une critique d'écolier. Chercher dans de vaines allusions qui n'existent plus depuis quinze à dix-huit ans les causes du succès qu'il a encore, est une sorte de niaiserie qui montre l'incapacité du censeur, si elle n'indique pas sa mauvaise foi.

Ce qui serait digne d'un littérateur, ce serait

LE MONOLOGUE DE FIGARO. SSy

de rechercher par quel art l'auteur est parvenu à faire supporter un tel monologue à un parterre impatient, qui, bien souvent, a de la peine à en souffrir un de dix lignes. Il y aurait quelque utilité à examiner p^r quelle logique secrète il a enchaîné tant d'idées qui, sans cette logique, seraient disparates ; par quelle adresse il a lié à la vie de Figaro tant d'événements qui alors faisaient allusion à des événements connus, et qui n'en font plus aujourd'hui qu'à l'état social de tous les temps; comment, enfin, il a passé des faits à des réflexions naturelles, qu'on appelle aujourd'hui philosophiques, sans impatienter et sans ennuyer l'auditeur.

On pourrait tirer quelque parti de ces recherches, car blâmer ce que le public approuve n'éclaircit rien, et c'est presque toujours un tort.

En examinant donc cette scène en artisfe, et non en censeur pointilleux, en étudiant les secrets de sa composition, on verrait d'abord', si la situation n'était pas vraie, que le parterre ne la supporterait pas, que Figaro ne dit ni des choses communes ni des choses recherchées; on s'apercevrait ensuite que l'auteur a su y rassembler une multitude de faits que, dans le cours ordinaire de la vie, on ne considère qu'isolément, et que, de leurs rapprochements, il a formé un ensemble qui pique la curiosité et qui soutient l'attention; qu'il les a exprimées d'une manière conforme au caractère plein de verve et

d'originalité du personnage qu'il a créé; que, ce personnage ayant eu part à tous les événements, rien de ce qu'il dit ne lui est étranger.

De ces faits qui lui sont arrivés, il passe à des réflexions sur la nature de Phomme, sur la bizarrerie des événements qu'il a éprouvés malgré sa volonté, et sur les efforts qu'il a faits pour en avoir d'autres; et il finit par un morceau délicieux sur l'existence et la fatalité qui force à suivre la route « oti l'on est entré sans le savoir, comme on en sortira sans le vouloir ».

Ce morceau serait trop fort pour un valet de comédie ordinaire; il ne l'est pas pour Figaro, homme d'esprit, d'une humeur enjouée, qui a tout observé, tout vu, qui a étudié jusqu'à la chimie, qui a travaillé pour le théâtre et fait une Comédie « dans les mœurs du sérail ». Il a donc des idées plus étendues que le commun des valets, et même que le commun des hommes.

C'est ce que ne veulent pas voir les niveleurs littéraires, qui voudraient couper toutes les têtes qu'il voient s'élever au-dessus de leurs petites conceptions; mais le public sait très-bien toutes ces transitions inaperçues de ceux qui censurent tout par incapacité de rien produire.

C'est un des plus grands secrets de Fart de composer que ces transitions cachées, par lesquelles un auteur conserve l'unité du caractère de son ouvrage ou de ses personnages, en variant son style ou son ton, et en liant des idées qui,

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