‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 110 sur 168 · LE MONOLOGUE DE FIGARO · texte numérisé non relu

LE MONOLOGUE DE FIGARO

sans cet art, paraîtraient étrangères. C'est à peu près ainsi que, dans un morceau de musique bien composé, le motif semble quelquefois disparaître, et revient tout à coup s'offrir à Toreille de l'auditeur, qu'il enchante.

Outre ce mérite senti des seuls connaisseurs, ce monologue est écrit avec une chaleur de passion, une verve qui entraîne et un talent qui subjugue. Il confirme ce que M. de Voltaire écrivait à M. Diderot, qu'il y a dans tous les arts un je ne sais quoi qu'il est bien difficile d'attraper, et que tous les philosophes du monde fondus ensemble ne pourraient obtenir (i).

Osons dire ici ce qui est vrai, que, depuis Molière, aucun auteur n'a mieux connu le cœur humain et mieux peint les moeurs de son temps que Beaumarchais. Regnard est le plus gai des comiques; mais, ni dans le Joueur, ni dans le Légataire, que, trente ans plus tard, il eût intitulé le Vieux Célibataire, il n'a songé qu'à faire rire sans être moral, sans pénétrer dans les replis du cœur, sans peindre des mœurs vraies, sans faire réfléchir la jeunesse.

Destouches a peint à plus grands traits le Glorieux et le Mari honteux de l'être, qui n'est point du tout le philosophe marié; mais il n'a

(i) Ce passage, légèrement modifié ici, se retrouve dans la lettre du 20 avril 1773.

340 HISTXMKE DE BE4CMAKCSA1S.

pas osé approfondir le cœur de llioinme; il manquait de verve.

Dufiresnv. avec un talent prodigieux, n^était pas assez observateur. Gresset était plus hardi dans ses tableaux, mais il ne savait pas construire sa fable, ni peindre les mœurs sur lesquelles il discoun sans cesse. Sa pièce est un commérage perpémel, un commérage de bonne compagnie, pour me servir de Texpression d^une femme célèbre, mais elle n*est que cela.

Colin d'Harleville respire le goût de la morale; il la fait aimer, mais il craint de blesser les vicieux et n^ose pas oser.

Dès les premiers mots de ses pièces, on voit que Beaumarchais a observé tout ce qu'il peint. On reconnaît les gens, les mœurs, le siècle; tous ses tableaux sont vrais.

Si Beaumarchais, au lieu de deux comédies, en eût fait dix, cette vérité serait incontestable. Son malheureux procès le jeta dans une suite d'affaires qui l'écartèrent longtemps du théâtre. C'est une perte réelle pour la littérature française.

Les cabales s'élevèrent contre lui avec la même fureur qu'elles avaient fait éclater contre Molière lorsque , selon le rapport de Boileau ,

L'un, défenseur zélé des bigots mis en jeu, Pour prix de ses bons mots le condamnait au feu; L'autre, fougueux marquis, lui déclarant la guerre. Voulait venger la cour immolée au parterre.

Les mêmes fous qui avaient brûlé Molière

Page 1