‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 115 sur 168 · HENRI IV ET LA SATIRE · texte numérisé non relu

HENRI IV ET LA SATIRE

poir d'inspirer aux spectateurs un esprit public, c'est-à-dire un esprit conforme aux vœux des gouvernants.

Est-ce ignorance , est-ce encore un effet de sa léthargie qui fait dire à La Harpe que le gouvernement s'avilissait en laissant dire sur la scène quelques vérités fortes? Ignorait-il ou avait-il oublié que les rois s'honorent en laissant aux auteurs une noble liberté, même celle de les reprendre? Ignorait-il ou avait-il oublié que Louis XII laissa jouer des farces où Ton blâmait sa prétendue avarice (i)? « J'aime mieux, dit-il , que le peuple rie de mon économie que s'il pleurait de mes libéralités », et que le bon, le grand, le respectable Henri IV rit publiquement aux éclats en voyant jouer une farce très-gaie où l'on représentait les actions de ses propres percepteurs des impositions ; que ce grand et magnanime roi fit sortir de prison les acteurs aussitôt qu'il les sut détenus par les ordres de quelques magistrats subalternes, offensés de

(i) Dans l'une de ces farces, on le représentait buvant de l'or dans une coupe. L'Estoile (éd. Jouaust, t. VIII), donne, à la date du 26 janvier 1607, ïe compte rendu de la pièce qui fit rire Henri IV « aux larmes », et dans laquelle on voyait trois de ses percepteurs enlevés par des diables cachés dans des coffres-forts. « Chacun, ajoute TEstoile, disoit que long temps on n^avoit veu à Paris farce plus plaisante, mieux jouée, ni d'une plus gentille invention, mesmement à l'Hostel de Bourgogne, où ils sont assez coustumiers de ne jouer chose qui vaille. ))

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quelques-uns de leurs sarcasmes. « Ces magistrats sont des grands sots, dit-il; j^ai été plus maltraité qu'eux, et je n*en ai fait que rire. » C'est que le brave Henri n'était pas un a petit homme » et ne craignait pas les petits écrits.

Mais certainement c'est sa léthargie qui fait dire à La Harpe que cette pièce souleva les philosophes contre Beaumarchais. Les plus célèbres n'étaient plus ou étaient mourants; tous l'avaient aimé. Nous avons vu ce que Voltaire et Rousseau, décédés depuis six ans (en 1778), pensaient de lui et de ses Mémoires. M. d'Alembert pensait de même ; je lui ai souvent entendu dire que nul auteur comique ne dialoguait aussi naturellement, et il était mort environ cinq mois avant la première représentation du Mariage de Figaro. M. Diderot se mourait alors d'une hydropisie de poitrine, et ne survécut que trois mois à la première représentation de cette pièce. Helvétius était mort en 1771, Duclos en 1772; Marmontel était au nombre des amis de Beaumarchais qui l'avaient servi auprès des ministres; Buffon , âgé de soixante-seize ans, occupé à décrire les merveilles de la création et vivant presque toujours dans sa belle retraite de Montbard, ne s'était jamais informé de ce qui se passait au théâtre, ni des cabales de la littérature, et ne sut probablement pas qu'il s'en tramait de bien ridicules contre la Folle Journée et contre son auteur.

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