‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 117 sur 168 · SINGULIÈRE SUPPLIQUE · texte numérisé non relu

SINGULIÈRE SUPPLIQUE

arts échauffa la sensibilité et Pimagination. Les cœurs et les bourses s'ouvrirent; les souscriptions s'offrirent de toutes parts; des manœuvres secrètes empêchèrent que celui dont on n'avait pu étouffer les succès au théâtre ne devînt le fondateur d'un établissement de bienfaisance qui Teût fait appeler le père des pauvres. On ne put cependant s'y opposer partout. M. de Montazet, archevêque de Lyon, embrassa cette grande idée et réalisa dans son diocèse ce projet que la jalousie faisait échouer dans la capitale. Les bienfaits que Beaumarchais destinait aux pauvres de sa ville natale furent versés sur les infortunés d'une ville qui lui était étrangère.

Ce dessein connu redoubla les sollicitations que les malheureux lui adressaient et les injures que les envieux lui prodiguaient. Il ne pouvait ouvrir une lettre qu'elle ne contînt une demande de charité si elle était signée, ou une série d'invectives si elle était anonyme.

Dans cette multitude, il y en eut une qui le pénétra vivement. Un jeune homme le conjurait de lui envoyer un billet pour voir celte comédie dont tout Paris s'entretenait. Trop pauvre, disait-il, pour acheter un billet, il avait recours à l'auteur, a C'était le dernier plaisir qu'il aurait dans ce monde. Las de lutter contre l'infortune, déterminé à finir sa déplorable existence, i! était résolu à se précipiter dans la rivière au sortir de la Comédie. »

Beaumarchais lui envoya sur-le-champ deux de ses amis, dont Tun était mon frère, alors son caissier et son homme de confiance. Ils trouvèrent dans un misérable bouge un jeune homme hâve et défiguré par la misère, mais dont les discours annonçaient de l'esprit et de Péducation. « Nous vous apportons, lui dirent-ils, non-seulement un billet, mais l'espérance qui vous manque. M. de Beaumarchais vous prie de conserver des jours dont vous pouvez faire longtemps un bon usage. Ne dédaignez pas les premiers secours qu'il vous envoie. En attendant qu'il vous emploie, venez le voir demain. » Beaumarchais le vit, le secourut, le plaça. Il vit encore (i).

Ainsi , le Mariage de Figaro sauva la vie à un homme, et nous ignorons combien il préserva de jeunes femmes en leur inspirant la crainte de se trouver dans la même position que la comtesse au second acte, et celle de ne pas s'en tirer aussi heureusement.

Qu'on se peigne la position et la sécurité dont un homme doit jouir quand il voit une de ses comédies faire le charme de tout Paris, et l'un de ses projets de bienfaisance lui attirer les éloges de toutes les âmes sensibles; lorsque,

(i) M. de Loménie a publié la spirituelle lettre pariaquelle Gabriel Feydel réclamait de Beaumarchais cette suprême faveur. Elle ne fut pas inutile, puisque Feydel survécut de beaucoup à son bienfaiteur.

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