SON ARRESTATION
entre sa femme , sa fille , ses sœurs et quelques amis, il reçoit les applaudissements du parterre et les bénédictions des pères de famille, des mères infortunées qu'il secourt, et concevez, si vous le pouvez, que ce soit le moment qu'on choisisse pour lui faire, sans motif (i), le plus épouvantable outrage qu'un honnête homme ait jamais éprouvé.
Je soupais chez lui; nous étions encore à table lorsqu'on annonça le commissaire Chenu ; il demande à lui parler en particulier. Beaumarchais passe dans son cabinet. Nous savions que ce commissaire avait de l'amitié pour lui; cependant cette conférence, quoiqu'il ne fût pas tard, nous donna de l'inquiétude; plus elle ^e prolongeait, plus nous en concevions. Enfin ils sortent enseihble. Beaumarchais nous embrasse; il nous dit qu'obligé de sortir à cette heure et peut-être de passer la nuit dehors, il nous prie
(i) Cette détention outrageante eut pour motif, sinon pour excuse, deux lignes d'une des lettres de Beaumarchais au Journal de Paris, dans laquelle il déclarait qu'après avoir dû « vaincre lions et tigres» pour faire jouer sa pièce, il ne consentirait pas, « ainsi qu'une servante hollandaise, à battre l'osier tous les matms sur V insecte vil de la nuit ». Cette métaphore bizarre visait Suard ; mais le comte de Provence, qui excitait sous main cette guerre de plume, la prit pour lui, et il ne lui fut pas difticile de persuader à son frère que 1 injurieuse antithèse s'adressait à la famille royale : elle ne s'appliquait cependant pas plus à la corpulence du futur Louis XVIII qu'à \a férocité attribuée à Louis XVI et à Marie-Antoinette.
de n'avoir pas d'inquiétude, que, le lendemain, nous aurions de ses nouvelles.
Ces paroles nous troublèrent, loin de nous calmer. Nous ne doutâmes presque plus qu'on ne fût venu l'arrêter. Mais pourquoi? Mais où le menait-on? Peut-être à la Bastille, dans ce fatal château où nous avions vu enfermer Diderot(i), Marmontel, Tabbé Morellet et tant d'autres victimes d'une vertu courageuse. Nous nous perdions en conjectures.
Nous fûmes bientôt informés par mon frère que le commissaire Chenu avait voulu mettre le scellé sur ses effets; que Beaumarchais lui ayant représenté que le scellé mis sur sa caisse l'empêcherait de faire honneur à ses affaires, on avait envoyé le dire au lieutenant de police; que ce magistrat avait répondu qu'on pouvait s'en dispenser, si M. de Beaumarchais jugeait que cette précaution n'était pas nécessaire à ses propres intérêts.
Ce lieutenant de police était M. Le Noir, et il est bien mémorable que ce magistrat l'aimait et Testimait comme M. deSartines. Ainsi, tous ceux qui étaient chargés de veiller sur les hommes et sur les mœurs ne pouvaient se défendre de le priser;. sa conduite était donc irréprochable.
Nous n'apprîmes que le lendemain, par les
(i) Ce n'est pas à la Bastille, mais à Vincennes que Diderot avait été emprisonné en 1749.
DÉTENTION A SAINT-LAZARE. SSj
clameurs publiques, qu'on Pavait enfermé, non à la Bastille ou à Vincennes, mais à Saint-Lazare, dans cette prison consacrée à punir les frasques de la jeunesse. Un homme de Tâge, de la consistance , de la fortune , de la célébrité de M. de Beaumarchais, traité comme un adolescent dépravé I C'était un outrage si lâche qu'on ne savait s'il ne couvrait pas l'autorité dont il émanait de plus de ridicules qu'il n'apportait d'humiliation à la victime qu'elle s'immolait.
Le choix de cette prison offrait d'ailleurs d'étranges soupçons sur les provocateurs de la colère du Roi. Ils étaient trop puissants alors pour qu'on osât les nommer; ils sont trop malheureux aujourd'hui pour qu'on ne s'impose pas le silence le plus absolu.
En nous informant du lieu oQ Beaumarchais éiait détenu, on nous apprit qu'on avait pour lui des égards inouïs dans ce séjour de désolation. Il avait trouvé un grand feu et un bon lit dans la chambre qui lui était destinée, un domestique pour le servir, une antichambre dont il avait la jouissance. M. Le Noir, lieutenant de police, était venu moins pour l'interroger que pour le consoler, car il ne lui avait fait aucune question. Il avait même daigné se charger de trois lettres que le prisonnier avait écrites, l'une au ministre, l'autre au marquis de La Fayette et la troisième à madame de Beaumarchais.
Mon frère, chargé des affaires du prisonnier,
sut ces détails du lieutenant de police, qui le reçut très-bien, qui lui fit espérer que la détention ne serait pas longue et lui remit les lettres adressées au marquis de La Fayette et à madame de Beaumarchais. Déjà le médecin du prisonnier avait obtenu la permission de le voir.
Au premier moment où la nouvelle de cet emprisonnement se répandit dans Paris, la foule des incapables, toujours charmée de voir humilier les hommes supérieurs, applaudit à cet acte de tyrannie en démence. On ne douta pas tout d'abord qu'on n'eût enfin découvert quelque grand méfait de cet homme si souvent accusé et toujours justifié; mais quand on sut qu'on n'alléguait rien qui pût pallier cet acte inouï, la consternation devint générale; chacun sentit qu'il pouvait être sacrifié sans cause au caprice d'un homme puissant, puisque les richesses, la renommée, les talents, les services de M. de Beaumarchais ne l'en avaient pas garanti.
Dans les cours, lorsque les flatteurs applaudissent, le silence des personnes en qui la sagesse s'unit aux dignités se fait entendre au prince, et le Roi le comprit. Beaumarchais trouva des amis dans sa disgrâce.
Le marquis de La Fayette refusa le remboursement d'une lettre de change échue à cette époque, en écrivant à son caissier :
a A Dieu ne plaise que, dans le moment où il vient d'arriver un aussi grand malheur à
DÉMARCHES EN SA FAVEUR. SSq
M. de Beaumarchais, je demande l'acquit d'une lettre de change! Il doit avoir besoin de tous ses fonds. »
Le prince de Nassau-Siegen voulut engager ce même caissier à prendre une somme de cent mille francs qu'il venait de recevoir en effets disponibles, et, quoique mon frère l'assurât qu'il n*en avait nul besoin, que tel était l'ordre établi dans les affaires de M. de Beaumarchais que, malgré sa détention, il ferait face à tous ses engagements : a Prenez toujours, lui dit ce prince, il peut survenir des embarras. » Et, sur le refus de mon frère, il les lui glissa entre son habit et sa chemise et disparut. Mon frère les lui rapporta le lendemain. Déjà ce prince avait couru à Versailles intéresser le comte d*Artois en faveur du prisonnier, lui conter les services qu'il en avait reçus, l'assurer que ses propres affaires étaient tellement mêlées avec celles du détenu, que le perdre, c'était causer sa propre ruine.
Le lieutenant de police, dans son rapport au Roi, lui rendit les témoignages les plus favorables. Dans ces temps de colère oîi tous les ennemis de Beaumarchais scrutaient sa vie et cherchaient au moins Tombre d'une faute propre à justifier un ordre inconcevable, on ne trouva pas même l'ombre d'un prétexte.
Louis XVI, faible et sujet à des emportements momentanés, revenait aisément aux sentiments
36o HISTOIRE DE BEAUMARCHAIS.
de bonté qui lui étaient naturels. Il fut honteux de s'être abandonné à un excès de colère qui avait retenti dans toute la France. Il put se rappeler alors les services de Beaumarchais, son zèle, son dévouement; les dangers auxquels il s^était exposé pour lui et pour la Reine; la prière qu'il lui avait faite tant de fois de n'être jamais condamné sans avoir été entendu. Il se hâta de révoquer un ordre qu'on lui avait extorqué.
Cinq jours ne s'étaient pas encore écoulés depuis la détention de Beaumarchais, que sa femme, sa fille et moi, nous courûmes, avec le commissaire Chenu, lui porter la nouvelle de sa délivrance.
Son premier mouvement fut de refuser la liberté, a Je n'ai point mérité de la perdre, nous dit-il; je ne dois sortir d'ici que jugé et justifié. »
Nous le pressâmes longtemps de sortir tandis que les portes lui étaient ouvertes ; de ne point s'exposer à les voir se refermer sur lui ; à causer un nouvel accès de colère qui le ferait transférer à Pierre-Encise ou aux îles Sainte-Marguerite, dans ces châteaux d'oubli, dont la voix de l'innocence et celle du courage ne percent pas les murs et ne parviennent pas jusqu'au trône.
Peut-être même, s'il n'eût été mari ni père, aurait-il porté l'obstination jusqu'à demanderau Roi justice du Roi même. La sensibilité l'emporta enfin sur le ressentiment. Il ne put se