DUEL AVEC M. DE C
hauteur; puis, lui faisant une profon4e révérence : — Je vous avais prévenu , monsieur, de mon extrême maladresse. » Et il part, laissant le provocateur courir après les débris de sa montre, et rassemblée éclatant de rire.
Un homme véritablement brave et rempli d'honneur, le chevalier de C***, entraîné par des calomnies, crut devoir servir le parti opposé à M. de Beaumarchais, et sans former de brigues secrètes, sans faire des scènes publiques , il s'adressa directement à lui-même et le provoqua par des propos qui le mettaient dans le cas de s'éloigner de la cour ou de hasarder sa vie. Le choix ne fut pas incertain ; ils montèrent à cheval, se rendirent sous les murs du parc de Meudon et se battirent. Beaumarchais eut le triste avantage de plonger son épée dans le sein de son adversaire ; mais lorsque, en la retirant, il vit le sang sortir à gros bouillons et son ennemi tomber sur la terre, il fut saisi de douleur et ne songea qu'à le secourir. Il prit son propre mouchoir et l'attacha comme il put sur la plaie, pour arrêter le sang et prévenir Tévanouissement. « Sauvez-vous ! lui disait celui qu'il cherchait à rappeler à la vie, sauvez-vous, monsieur; vous êtes perdu si Ton vous voit, si Ton apprend que vous m'avez ôté la vie. — Il vous faut du secours et je vais vous en chercher. » Il remonte à cheval, court au village de Meudon, demande un chirurgien, lui indique le lieu où gît le
blessé, le conduit vers le chemin, s'éloigne au grand galop et revient à Paris examiner ce qu'il doit faire.
Son premier soin fut de s'informer si le chevalier de C*** vivait encore. Oii l'avait transporté à Paris, mais on désespérait de sa vie. Il sut que le malade refusait de nommer celui qui l'avait blessé si grièvement : «J'ai ce que Je mérite, disait-il; j'ai provoqué, pour complaire à des gens que je n'estime point, un honnête homme qui ne m'avait fait aucune offense. » Ses parents et ses amis n'en purent tirer aucune autre réponse pendant huit jours qu'il vécut encore. Il emporta au tombeau le secret de celui qui le privait du jour et lui laissa le regret éternel d'avoir ôté la vie à un homme digne d'estime, à un homme assez généreux pour avoir craint de le compromettre par le plus léger indice.
((Ah! jeune homme, me dit-il, un jour que je plaisantais devant lui de je ne sais quel duel dont on parlait alors, vous ignorez quel désespoir on éprouve quand on voit la garde de son épée sur le sein de son ennemi ! » Et il me conta cette aventure, qui l'affligeait encore, quoiqu'elle se fût passée depuis plusieurs années. Il n'en parlait qu'avec chagrin, et je ne l'aurais vraisemblablement jamais apprise s'il n'eût pas cru nécessaire de me faire sentir combien il peut être dangereux de plaisanter sur des événements