‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 120 sur 168 · POLÉMIQUE AVEC MIRABEAU · texte numérisé non relu

POLÉMIQUE AVEC MIRABEAU

couronne, car son secret étant de cacher qu'il n'a point de secret, jamais vous n'obtiendrez qu'il vous le vende. » En effet, on ne put le lui acheter. *

La perspicacité de Beaumarchais armait contre lui tous les fauteurs de la barbarie, de l'absurde et des désordres publics.

Le comte de Mirabeau, qui n'était encore connu que par ses amours, ses dettes et son éloquent ouvrage contre les lettres de cachet, ne subsistait guère que d'emprunts. Il vint trouver Beaumarchais. L'un et Tautre ne se connaissaient que de réputation. La conversation fut vive, animée, spirituelle entre eux; enfin le comte, avec la légèreté habituelle aux emprunteurs de qualité, demanda qu'il lui prêtât une somme de douze mille francs. Beaumarchais la lui refusa, avec cette gaieté originale qui le distinguait, a Mais il vous serait aisé de me prêter cette somme, lui dit le comte. — Sans doute, lui repartit Beaumarchais ; mais, monsieur le comte, comme il faudrait me brouiller avec vous au jour de l'échéance de vos effets, j'aime autant que ce soit aujourd'hui. Cest douze mille francs que j'y gagne, w

La querelle eut lieu. Le comte écrivit contre les administrateurs des eaux de Paris et voulut persuader au public que cette affaire ne valait rien, que les actionnaires avaient fait une mauvaise spéculation. Les actionnaires chargèrent

Beaumarchais de leur défense. Il répondit au comte avec sa logique, sa clarté, son talent ordinaires, démontra Inexactitude des calculs, la salubrité des eaux élevées par les pompes à feu, les avantages de cet établissement^ sa supériorité sur tous les plans proposés pour amener de Peau à Paris par le moyen des aqueducs. Il rappela les arrêts du Conseil, qui, en permettante MM. Perrier d'établir des pompes à feu, laissaient à tout autre la liberté de fournir de Peau à la capitale par tout autre moyen, quel qu'il fût. Dans cette réponse, il parla avec estime des grands talents de Mirabeau pour le genre oratoire, quoiqu'il n'en eût point encore donné des preuves éclatantes, telles qu'on en a vues depuis. La quantité des actionnaires ayant augmenté depuis cette dispute, et le prix des actions s*étant encore élevé, la victoire demeura à Beaumarchais (i).

(i) Ce que Gudin oublie de dire, c'est qu'il la paya cher, car, pour la première fois de sa vie, il eut affaire à un rude jouteur, si rude même qu'il ne répondit ni aux calculs ni aux invectives de Mirabeau. On sait par quelles ironies et par quelle foudroyante péroraison celui-ci fit justice du médiocre calembour sur les mirabelles, dont Beaumarchais avait un moment amusé tout Paris. Meister, dans la Correspondance littéraire de Grimm (XIV, 3o6), et, après lui, M. de Loménie, ont cité ces pages vivantes où le polémiste annonce et décèle l'orateur. Beaumarchais, au grand étonneraent de la galerie, resta coi sous l'insulte, et tout ressentiment s'était effacé de part et d'autre quand, en 1790, ils échangèrent la curieuse et courtoise correspondance que M. de Loménie a reproduite.

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