CONCEPTION DE TARARE
Le voyage qu'il fit quelque temps après à sa grande imprimerie du fort de Kehl et à la cour du margrave fut un enchaînement de fêtes et de plaisirs. Ses ouvriers le reçurent comme un père; le margrave, comme un homme célèbre; partout il recevait des marques de considération.
Son goût le ramenait toujours au théâtre; il regrettait que le plus magnifique théâtre du monde, TOpéra, fût dépourvu d'intérêt. La musique théâtrale de Gluck l'avait surtout frappé; il s'était souvent entretenu avec cet homme de génie, oseur comme lui et créateur dans son art. Ils désiraient l'un et l'autre faire ensemble un opéra capable de donner un intérêt attachant à ce beau spectacle, où tous les arts se réunissent.
Mais que de préjugés à vaincre! Des chanteurs avides de fixer sur eux et sur leur belle voix toute l'attention du spectateur, un orchestre jaloux de se faire entendre et qui couvre toutes les voix, des musiciens plus occupés des airs détachés que de l'ensemble et de l'accord de toutes les parties avec l'action principale.
Plusieurs années s'écoulèrent sans que Beaumarchais pût se livrer à une telle entreprise; mais jamais il n'abandonnait une idée qu'il avait une fois conçue, et, lorsqu'il fut libre de se livrer à son imagination, il s'y abandonna et forma le plan de son opéra de Tarare.
C'était certainement la conception la plus vaste et l'idée morale la plus forte qu'on eût
encore ofiFerte sur aucun théâtre. Alors, on lui reprocha d'avoir été trop métaphysicien, comme on lui avait reproché d'être trop licencieux dans ses comédies.
L'idée principale était neuve. Celle du prologue n'était pas imitée des flagorneries de Quinault pour Louis XIV. L'action et l'idée morale qui terminaient la pièce n'étaient pas propres à lui attirer l'élpge des gens de cour et des grandes dames; mais il se flattait d'obtenir l'assentiment du public.
Il envoya son opéra à Gluck. La grandeur de de l'ouvrage le ravit, il lui parut digne de son génie ; mais l'âge, lui manda-t-il, ne lui laissait plus la force qu'exigeait une si vaste entreprise. Il en confia l'exécution à Salieri, le plus savant de ses disciples.
Au moment oîi cet ouvrage allait paraître, où la réputation de son auteur, celle de Salieri, le nom étrange de Tarare excitaient la curiosité, un factum bien injurieux et où l'on s'efforçait de diffamer l'auteur fut semé dans le public avec profusion. Il lui fallut encore une fois quitter le théâtre et reparaître au barreau.
Ce factum, cette bombe chargée par les mains de l'envie et lancée par celle de la chicane, en tombant inopinément, fit suspendre la première représentation de Tarare et obligea encore une fois le public à prendre part aux affaires de l'auteur.
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Le procès , cause de ce factum , était absolument étranger à Beaumarchais. Avec un peu de bon sens, on aurait évité de Py compromettre; avec un peu de raison, on n'aurait pas rendu publique une affaire de famille qui n'aurait pas dû sortir de l'enceinte des tribunaux, et, avec un peu de modération, on aurait peut-être évité de porter devant un tribunal cette querelle domestique. Mais, par malheur, il se trouva un homme qui, plus étranger encore à cette affaire que Beaumarchais, se croyait très-éloquent, trèscapable de jouter contre lui, très-persuadé qu'il effacerait par son factum la réputation des Mémoires de Beaumarchais, et, dès lors, cet homme fit résoudre un mari, un père infortuné, à laisser éclater une affaire enfouie depuis sept ans dans l'obscurité des bureaux de la police, dans l'ombre du greffe. Ce factum parut en
(i) Mémoire sur une question d'adultère, de séduction et de diffamation, pour le sieur Kornmann, 1787, in-4». Cest le factum qui ouvrit l'interminable série des pamphlets de toute nature dont on retrouvera la trace dans la Bibliographie de M. Cordier, dans la Revue critique de i883, tome II, p. 448 (article de M. Emile Picot), et dans le catalogue de la vente Dincourt d*Hangard ( 1 8 1 2, n® 3 1 3), où le libraire Bleuet en a sommairement dressé la liste. Un autre recueil, formé par Ducroisy, a passé en 1809 dans une vente anonyme faite par Silvestre, qui le présentait comme unique (n» 22): celui-ci renfermait diverses pièces manuscrites et deux lettres autographes de Bergasse.
Six ans auparavant, en 1781, Beaumarchais, dînant chez le prince de Nassau-Siegen, entendît raconter l'histoire d'une femme jeune, enceinte, enfermée par lettre de cachet dans une maison de détention et prête d'accoucher dans toutes les horreurs du désespoir.
Elle était étrangère, née dans un pays et dans une religion qui permettent le divorce (i). La princesse de Nassau, quoique catholique, était née aussi dans un pays où les époux qui ne se conviennent point ont le droit de se séparer avec l'autorisation des lois.
Le prince et la princesse, émus par ce récit, résolurent d'adoucir le sort de cette infortunée en demandant ,qu'elle fût transférée chez un accoucheur. Ils prièrent Beaumarchais de venir solliciter cette grâce avec eux.
Malgré son penchant à secourir les femmes et les malheureux, il s'y refusa, par je ne sais quel pressentiment. Il leur dit même qu'il n'avait presque jamais fait une bonne œuvre qu'elle ne lui eût attiré des désagréments. On insista, on l'engagea à lire quelques lettres du mari écrites à celui qu'il appelait le coj^rupteur de sa femme. Il lit, s'indigne et déclare qu'il s'exposera à tout pour secourir une femme si indignement opprimée.
(i) Madame Kornmann, née Faesch, était originaire de Bâie. La princesse de Nassau-Siegen était Polonaise; elle avait épousé d'abord un prince Sangusko, contre lequel elle avait obtenu le divorce. Voir p. 291.
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C'était ce que tout chevalier français avait toujours fait; cet empressement à secourir les opprimés, à défendre la beauté outragée, était le trait caractéristique des vrais Français. Le prince, la princesse, Beaumarchais, mus parce noble sentiment, prenant la défense d'une femme qu'ils ne connaissaient point, qu'ils n'avaient jamais vue, en sollicitant pour elle,^ en obtenant qu'elle fût transférée chez un accoucheur, ne faisaient rien que de louable.
Le magistrat, le ministre auxquels ils s'adressèrent ne virent dans cette démarche qu'une action digne d'éloge, et personne ne prévit que, six ans après, on leur en ferait un crime dans un factum, ou plutôt dans un libelle qu'aucun avocat n'avait contresigné, ni écrit, ni avoué, et qui n'était souscrit que du nom d'un mari connu pour n'avoir pu le composer.
Dans ce libelle, publié en 1787, on compromettait le prince et la princesse de Nassau; on y accusait de complicité en corruption M. Le Noir, qui, n'étant plus lieutenant de police, ne paraissait plus redoutable. On y faisait un portrait fantastique de Beaumarchais, qu'on croyait absolument sans crédit depuis sa détention de cinq jours arrivée en 1785. Le moment paraissait bien choisi, et l'auteur du factum ne doutait point que sa rare éloquence n'entraînât en sa faveur toutes les bouches de la renommée.
Cependant, sur l'exposé seul des faits contenus
SyO HISTOIRE DE BEAUMARCHAIS.
dans le factum, en les supposant même tous vrais, il n^y a jX)int de tribunal qui n'eût condamné le mari accusateur comme un homme faible qui avait exposé sa femme et causé luimême le malheur dont, il se plaignait.
Quant au style, sur lequel on avait tant compté, il parut froid, lourd, monotone, contourné dans l'exposition des faits, rempli de principes d'une morale commune, étalés avec faste et présentés comme tout nouveaux, relevés de déclamations et d'exclamations adressées à Dieu, aux lois, aux mœurs, verni d'hypocrisie et repoussant de prolixité et d'ennui. On n'aurait pu en soutenir la lecture, si un prince, un magistrat et un homme extraordinaire n'y eussent été insultés.
Pour toute réponse, Beaumarchais publia les propres lettres du mari au corrupteur prétendu de sa femme, bien rangées selon l'ordre des dates. Elles donnèrent la série des faits, en montrèrent la gradation, et prouvèrent que l'époux, indulgent tant qu'il avait cru que son cher ami, comme il l'appelait, lui serait utile, s'était brouillé avec ce cher ami aussitôt qu'il lui était devenu inutile par la retraite du ministre qui le protégeait. Et c'est ainsi que la démission du prince de Montbarrey fut un malheur pour Beaumarchais, comme je l'ai dit plus haut (i). • ^
(i) Voyez p. 3oi. ,..;
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AFFAIRE KORNMANN. Sjl
Le mari fut alors obligé de se défendre contre ses propres lettres. Son écrivain, aussi embarrassé que lui, ne sut se tirer d'embarras qu'en faisant avancer ou avouer au mari que sa femme avait eu un premier amant, et en lui faisant assurer qu'il ne montrait tant d'amitié au second qu'afin de détourner sa femme de faire quelque sottise majeure avec le premier. Rien n'était plus pitoyable qu'une telle défense; c'était Justifier l'homme accusé dans son premier factum ; c'était avouer que cet homme n'était pas le corrupteur de son épouse ; c'était se couvrir de ridicule en apprenant à tout Paris que, pour préserver sa femme d'un jeune étranger, il l'avait confiée aux soins d'un autre jeune homme dont la figure, l'élocution, la galanterie étaient séduisantes et dont l'immoralité lui était, dit-il, bien connue.
Les invectives, les exclamations, les invocations à Dieu, aux mœurs, à la religion, aux lois, tout le faste des grands mots, tout l'étalage d'une vertu si prodigue d'injures ne pouvant couvrir le vice du raisonnement et le défaut de preuves et de logique qui régnent dans ces verbeux écrits, nuisirent plus à la cause qu'ils ne la servirent. On déclame moins quand on a raison.
Le malheureux mari et son verbeux défenseur furent également condamnés. L'arrêt du Parlement « décharge le sieur de Beaumarchais de complicité d'adultère, condamne le mari et son écrivain solidairement à mille livres d'amende
envers le sieur de Beaumarchais, applicables au pain des pauvres prisonniers de la Conciergerie et en autant envers le prince de Nassau, supprime les différents écrits du mari et de son défenseur en ce qui regarde le sieur de Beaumarchais, comme faux, injurieux et calomnieux (i), permet au sieur de Beaumarchais de faire réimprimer et afficher le présent arrêt partout où bon lui semblera, aux dépens dudit mari, lequel mari est déclaré non recevable dans sa plainte en adultère, le condamne lui et son écrivain à tous les dépens, etc. »
N'est-il pas bien remarquable que Beaumarchais, tant exposé à la calomnie, a toujours été justifié, soit à la cour, soit devant les maréchaux de France, soit dans les tribunaux, toutes les fois qu'on a examiné sa conduite ; que toujours les arrêts des cours souveraines ont déclaré que
(i) Ce même homme, que le Parlement déclara calomniateur dans cette affaire en 1 787, l'a été depuis en 1 807, au sujet d'un SLUtre factum qu'il composa dans Taffaire d'un nommé Lemercier. Il est inouï qu'on ait jamais fait un usage si malheureux du talent d'écrire des mémoires ; mais tels étaient ces hommes si acharnés à décrier Beaumarchais. (Gudin). — Lors d'un voyage à Lyon, en 1804, Napoléon adressa la parole à une dame Lemercier, qui affecta de l'appeler « Monsieur». Surpris de cette audace, le vainqueur d'Austerlitz s'enquit de la situation de son interlocutrice et apprit qu'elle était la-femme d'un fournisseur des vivres sous le Directoire. Il ordonna aussitôt la révision de ses comptes, et Lemercier, malgré la défense de Bergasse, fut ruiné.
CRITIQUES DE LA HARPE. 3j3
ses adverses parties étaient des calomniateurs, et que jamais il n'a été accusé de les avoir calomniés, quoiquUl ne les ait pas ménagés dans ses Mémoires?
L'épouse, trop outragée dans ce factum, demanda son divorce aux magistrats de son pays, et l'obtint, conformément aux lois. Depuis, elle s'est remariée et a vécu sans reproche. C'était la meilleure justification qu'elle pût opposer aux allégations du malheureux écrivain qui venait de faire une si triste épreuve de son éloquence.
La Harpe, car je le trouve toujours poursuivant Beaumarchais dans toutes ses productions, La Harpe s'efforce de persuader que le style de ce factum calomnieux est plus noble, plus soutenu que celui des Mémoires de Beaumarchais; et il ne pouvait le croire lui-même.
Cette comparaison était d'autant plus ridicule que Beaumarchais n'avait pas prétendu, dans ce mémoire, faire preuve d'éloquence, mais être vrai, concis, démonstratif et convaincant (i). Si La Harpe eût été un homme juste, s'il eût voulu faire connaître une éloquence véritablement noble, élevée, soutenue, il eût cité des traits du beau plaidoyer de M" Bonnet(2)en faveur de la
(i) Ce paragraphe et le suivant, jusqu'à : « Il s'extasie sur la dissertation..: », manquent dans le mss. L.
(2) Il a été imprimé par l'auteur au tome II de ses Discours, plaidoyers et mémoires (Troyes et Paris, iSSq, 2 vol. in-8).
femme accusée. C'est là qu'il eût trouvé des principes sûrs et bien posés, des conséquences bien déduites et des mouvements oratoires entraînants, sans emphase, sans vaines déclamations. S'il eût voulu enseigner comment on poursuit la calomnie, comment on l'atteint, on Penveloppe, on la dévoile, il eût cité des traits de Téloquent plaidoyer de M« Delamalle en faveur du prétendu corrupteur (i). C'est là qu'il eût pu nous montrer ce que peut une logique exacte, pressante, victorieuse, qui ne laisse à celui qu'elle poursuit, comme le dit l'orateur, « point de milieu, point de fuite, point de retraite. Ou désavouez vos accusations, ou fuyez les tribunaux!... etc. »
Les deux plaidoyers de ces deux grands avocats, l'honneur du barreau, sont de vrais modèles d'éloquence; ils étaient dignes d'être cités dans un cours de littérature pour l'instruction des jeunes gens qui se destinent à défendre les opprimés. Il est honteux de les avoir oubliés, et de n'avoir cité que le pesant verbiage d'un homme qui n'eut jamais de réputation dans aucun genre d'écrire. Mais La Harpe, perdant de vue que son ouvrage était destiné à instruire, s'efforce de faire valoir ce qui est sans mérite, uniquement occupé de dégrader l'homme cé-
(i) Daudet de Jossan. Voy. le tome I des Plaidoyers de Delamalle (1828, 4 vol. in-8).
CONSÉQUENCES DU PROCÈS. SyS
lèbre qui fixait rattention publique. Il s'extasie sur la dissertation qu'on trouve dans ce malheureux factum contre Tabus des lettres.de cachet, contre les dangers de l'espionnage, contre les friponneries des agents de la police. C'est ce que tous les gens sensés en pensaient, et ce qu'ils en disaient tous les jours avec plus d'énergie peut-être. Cependant, si Ton eût suivi les conseils de M. Le Noir, cette affaire eût été apaisée sans scandale et, si l'auteur du factum eût eu la vertu dont il se vante, jamais il n'eût prêté sa plume pour révéler un secret de famille, secret que l'amitié ne doit jamais pénétrer que pour aider à le voiler, et, s'il lui eût été impossible d'empêcher le procès, il aurait dû laisser faire aux avocats leur triste métier, et n'avoir d'autre soin que de s'opposer à l'impression de leurs mémoires, de crainte que leurs clameurs ne sortissent de l'enceinte de l'antre de la chicane et ne parvinssent aux oreilles des enfants infortunés dont le père traînait la mère devant les tribunaux ; au lieu que son malheureux factum n'a servi qu'à faire constater par des arrêts la faute du mari sans disculper sa femme, qu'à faire parler de cette déplorable aventure dans les salons de Paris, et qu'à en éterniser la mémoire, en la faisant discuter jusque dans un Cours de littérature auquel elle est tout à fait étrangère. L'Ecriture blâme un fils de n'avoir pas couvert la nudité de son père. Quelle fatale erreur
a donc pu engager un homme qu'on dit sensé à exposer celle d^une mère de famille aux yeux de ses propres enfants, des tribunaux et du public? Pour moi, qui n'ai pu m'empêcher d'en parler dans cette histoire, puisqu'elle sert à justifier de mille accusations absurdes celui dont j'écris la vie, j'ai pris soin de ne nommer ni l'accusé, ni l'accusateur, ni même l'auteur du factum. Je ne les ai pas même désignés par les lettres initiales de leur nom.
Ce procès ne fut jugé que le 2 avril 1789, et l'opéra de Tarare fut joué le 8 juin 1787, malgré l'auteur, par l'ordre des ministres, qui préférèrent à ses scrupules les intérêts d'un grand spectacle, comme il le dit lui-même. On pense bien que sa partie adverse se joignit aux cabales ameutées contre lui, et chercha à faire tomber sonopéra(i). La grandeur du spectacle étonna; la force des situations soutint l'attention; des beautés musicales attirèrent des applaudissements; la pièce eut du succès. On en critiqua la versification, comme si cet opéra eût été une tragédie représentée sur le théâtre de la Comédie
(i) Tarare Qwl à l'origine trente-trois représentations. Repris et modifié en 1790, puis durant les années 1802, il fut réduit en trois actes le 2 février 18 19. M. de Lajarte a constaté trois autres représentations (une par an), pour les années 1824, 1826 et 1826, ce qui a porté à cent trente et une le chiffre total de ses apparitions sur notre scène lyrique. Pour les variantes introduites pendant la Révolution, consulter l'édition de MM. d'HeyIli et Marescol.