SA MAISON DU FAUBOURG. 38 I
partisans et les ennemis de la musique de Gluck, irritaient les fanatiques de la musique italienne, soulevaient les vieux admirateurs des anciens opéras du temps de Louis XIV et les nouveaux protecteurs des tragédies mises en lambeaux et rendues lyriques, les voûtes de la grande salle retentissaient encore des clameurs que proféraient contre son auteur des plaideurs désespérés, prêts à perdre leur cause et à se voir flétris du nom de calomniateurs. Et Fauteur de Tarare, toujours tranquille au sein des tempêtes, s'occupait à embellir sa patrie, à se créer une retraite charmante, où il espérait couler en paix, avec sa famille, une vieillesse heureuse. Il venait d'acheter des ofiîciers municipaux, dans une enchère publique, un terrain abandonné qui, jadis, servait de rempart à la ville. Il y jetait les fondements d'une maison d'un goût nouveau, propre à régénérer un quartier négligé, et qu'on avait vu autrefois honoré par le palais des Tournelles, l'hôtel Saint- Paul, Thôtel de Mayenne, les demeures de Ninon, de Scarron, de cette société d'hommes distingués, de femmes aimables, célèbres par la finesse de leur esprh, par leurs mœurs voluptueuses, et connus encore dans l'histoire sous le nom de la société du Ma^ rais,
« C'est à deux hommes de lettres, dit l'auteur du Cours de littérature, que l'on fut redevable de voir les deux bords de la rivière se couvrir
d'une décoration imprévue, et prendre une nouvelle face qui les rend dignes de la capitale de TEurope ; mais BufFon disposait de l'argent du Roi, et Beaumarchais dépensait le sien. Il n^y manque qu'un pont; c'est aussi un des projets que Beaumarchais voulait achever. »
Je Tai vu, en effet, consulter plusieurs architectes, entre autres Louis, le constructeur du beau théâtre de Bordeaux, homme de génie et hardi dans ses conceptions. Beaumarchais désirait qu'il hasardât de jeter sur la Seine un pont d'une seule arche , soit en pierre, soit en fer, afin que ce pont ne nuisit jamais à la navigation et ne redoutât ni les grosses eaux ni les glaces(i).
(i) Ce projet, dit M. de Loménie, est de ceux qui occupèrent le plus la vieillesse de Beaumarchais; mais il ne nomme pas le collaborateur quedésigne Gudin, et M. Ch. Marionneau, dans le livre si documentaire qu'il a consacré à Victor Louis, sa vie, ses travaux et sa correspondance (Bordeaux, 1881, in-S"), ne dit rien non plus de ce plan, aujourd'hui réalisé par la construction du pont Sully.
On trouve dans le Journal politique de Bruxelles, annexé au Mercure de France de janvier et février 1788 (p. i33 et i83), deux lettres relatives à ce projet, Tune de M. Charon, n littérateur estimable qui joint à Tamour et à un exercice heureux de la poésie le goût et l'étude des arts utiles », l'autre de Vincent de Monpetit, auteur d'un projet de pont en fer, qu'il avait présenté en 1779 à l'Académie des sciences, et dont il avait fait imprimer un prospectus avec gravure. Selon Charon, Beaumarchais et Bélanger offraient de construire ce pont moyennant un péage qui se serait amorti et qui aurait laissé la propriété du pont à la Ville lors de l'extinction de la tontine.