CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX
de nous réunir et de couler ensemble le reste des jours que la nature nous réservait.
C'est ainsi que je passai, pour ainsi dire, des bras maternels dans ceux de Tamitié, et que je trouvai dans sa famille tous les dédommagements qui pouvaient adoucir l'irréparable perte de la mère la plus tendre, la plus respectable, et que je n'avais presque jamais quittée.
Hélas! mon ami et moi, nous nous promettions bien de ne nous jamais séparer. Les idées libérales prédominaient alors. L'espoir d'établir sur des lois authentiques et fondamentales la liberté de la nation, d'affermir le trône, de rendre la France forte de la force de tous ses habitants, et illustre par le développement de tous les talents, débarrassés des entraves que les préjugés, la féodalité, l'intolérance, la vénalité, la fiscalité, la censure des livres opposaient aux progrès de l'esprit humain, enivrait presque tous les esprits et les remplissait de la plus touchante illusion.
Je n'osais m'y abandonner autant que mon ami, dont le cœur généreux croyait à peine que les intérêts particuliers eussent l'imprudence de s'opposer au vœu général.
(( L'exemple des temps passés nous trompe quelquefois » , me dit-il, quand je lui lus l'ouvrage que je venais de composer pour prévenir des maux que j'appréhendais, et dans lequel j'opposais l'histoire des comices de Rome et celle du Parlement d'Angleterre, aux troubles que nous avait
toujours apportés rassemblée des états généraux.
« Vous ne pouvez pas empêcher qu^oti ne les tienne, me dit-il; n*alarmez donc pas les esprits que l'espoir seul d'une grande amélioration peut soutenir dans Tétonnante carrière qui s'ouvre devant nous. »
Il me détermina à semer dans cet ouvrage quelques aperçus, quelques réflexions propres à ranimer l'espérance et faire présumer qu'on ferait mieux, puisque le siècle était plus éclairé.
Mais qu'est-ce qu'un siècle éclairé? Celui où quelques hommes ont des lumières; un sur dix mille peut-être ! et encore ces lumières sont-elles divergentes. Mais le fond de la nation, la multitude, même celle des nobles et des ecclésiastiques et dés gens de robe, est aussi mal instruite et aussi livrée à la brutalité de ses passions que dans les siècles de la plus profonde ignorance.
On imagina d'assembler le peuple par sections, afln de le tenir séparé, de lui ôter de sa majesté et de Taffaiblir à ses propres yeux en l'empêchant de se voir tout entier. On fit encore la faute de ne le pas circonscrire en distinguant le populus de la plebs.
Il s'agissait qu'il nommât des électeurs, pour que ces électeurs nommassent les représentants de la nation. Quoique le peuple eût beaucoup mieux choisi les députés qui devaient le représenter lui-même, on eut soin de ne lui point