‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 128 sur 168 · INSCRIPTIONS ET DEVISES · texte numérisé non relu

INSCRIPTIONS ET DEVISES

phage à la mémoire de M. Duverney, avec ce vers :

C'est par lui que je vaux, si je vaux quelque chose.

Sur le frontispice d'un petit temple consacré à la gloire de Voltaire, on lisait :

Il ôte aux nations le bandeau de l'erreur.

Dans un autre bosquet, il mit ces vers remplis d*un sentiment qu'éprouvent trop souvent les vieillards qui ont consumé leur vie dans le tumulte des affaires.

AdieU; passé, songe rapide Qu'anéantit chaque matin ; Adieu, longue ivresse homicide Des amours et de leur festin; Quel que soit l'aveugle qui guide Ce monde, vieillard enfantin, Adieu, grands mots remplis de vide.

Hasard, providence, destin.

Fatigué, dans ma course aride, De gravir contre l'incertain, Désabusé comme Candide Et plus tolérant que Martin, Cet asile est ma Propontide :

J'y cultive en paix mon jardin (i).

(i) Ces vers, transcrits par l'auteur sur Talbum d'un Suédois nommé J. A. Lindahl, qui vint à Paris dans les dernières années du siècle et mit à contribution les gens célèbres auxquels il put se faire présenter, y sont précédés des deux lignes suivantes, dont je respecte l'orthographe et la ponctuation : « Vous arrivés trop tard en France Monsieur Lindal pour avoir autre chose de moi

Cest ainsi que son âme s'épanchait dans tous ces monuments; il cherchait le repos lorsque tout s'agitait en tumulte et sans principes pour la plus belle des causes : la liberté.

Quelques personnes, songeant à se servir de ses talents, le firent nommer membre de la représentation de la Commune. D'autres, appréhendant ses lumières, se répandirent en propos violents contre lui; et, dans plusieurs districts, on rinculpa vaguement. Il s'en plaignit luimême et demanda à se justifier.

La Commune nomma quatre commissaires, le 6 septembre 1789. Le 14, il fut entendu. Le 1 5, l'assemblée déclara qu'après avoir pris lecture des pièces mises sur le bureau , contre M. Caron de Beaumarchais, et l'avoir entendu dans sa justification, rien ne s'opposait à ce que M. de Beaumarchais reprît sa place dans l'assemblée.

A l'instant, il reprit sa place entre les honorables membres qui l'en avaient trouvé digne. Ainsi, les examens lui furent favorables dans ces temps de crise, comme dans les temps de calme du pouvoir arbitraire.

Les désordres augmentaient chaque jour. La cour, l'Assemblée constituante, le peuple étaient également alarmés, et une disette, plus

que mes adieux au Monde. Caron Beaumarchais. » Svenska Autografsallskapets tidskrift/]\x\ïi 1882, p. 83.

SYMPTÔMES INQUIETANTS. Sçi

factice que réelle, se faisait sentir et augmentait la fureur des factions.

Beaucoup de gens s'étonnaient de ce que, dans ces grands mouvements, Beaumarchais ne fût chef d^aucune faction, orateur d'aucun club, démagogue d'aucun rassemblement.

Un homme de bien, M. Melon, entraîné par le mouvement général et devenu fanatique de la liberté, s^en plaignait un jour devant moi, et me faisait le même reproche.

« — Quoi ! vous, messieurs, me disait-il, qui étiez autrefois si fort en avant de Pesprit national, vous restez aujourd'hui si fort en arrière? On vous accusera de n'avoir point marché avec lui.

« — Monsieur, lui répondis-je, la sagesse ne va ni ne vient; nous étions avec elle quand vous, vous étiez si loin derrière dans l'assujettissement, et nous sommes restés avec elle lorsque maintenant vous Ja dépassez si follement en courant vers l'anarchie. »

Beaumarchais aurait voulu pouvoir s'opposer à ces excès, et quelquefois il se moquait des folles prétentions des partis. De deux sœurs qui lui restaient, l'une s'étant déclarée pour le parti de la cour et l'autre pour la faction la plus populaire, il les en raillait, et, se moquant de leurs disputes sans y prendre part, il appelait, en plaisantant, la première sa sœur la Noble et l'autre sa sœur Populace, Badinage qui ne l'empê-

chait ni de les aimer, ni de leur rendre Service. Nous eussions été trop heureux, si les dispensateurs des lois avaient traité de même tous les partis (i).

Au mois d'août 1790, l'Opéra donna la reprise de Tarare^ et, quoiqu'il y eût déjà un violent parti formé contre la monarchie, Beaumarchais ne craignit point de se déclarer pour elle. Ennemi du despotisme ministériel, il pensait qu'une grande nation ne pouvait guère être libre sans un chef, et qu'il était assez indifférent qu'il s'appelât consul, king ou roi, ou empereur, pourvu qu'il y eût une constitution et des lois. Il laissa donc dans Tarare ce qu'il y avait de favorable à la monarchie, et y ajouta quatre vers relatifs aux fureurs populaires, qui commençaient à devenir trop communes.

Mes amis, plaignons leur erreur; Victime de quelque barbare, Quand ce bon peuple est en rumeur.

C'est toujours quelqu'un qui l'égaré.

Ramenons-le par la douceur.

On débattait aussi violemment alors la cause des nègres. Les uns voulaient qu'ils fussent libres, les autres qu'ils demeurassent soumis à *toutes les rigueurs du plus dur esclavage. Beaumarchais pensait qu'il fallait adoucir leur sort et donner à chacun l'espoir d'acquérir la liberté

(i) Ce paragraphe manque dans le Mss. L.

TARARE REVU ET CORRIGÉ. SqS

OU de recouvrer ce droit inhérent à Thumanité comme une récompense, s'il s'en montrait digne par sa conduite et par un travail capable de lui acquérir une propriété, car la liberté sans propriété est une sorte d'illusion.

Le pauvre n'est point libre, il sert en tous pays,

comme Pavait dit longtemps auparavant le poëte philosophe. Beaumarchais, à la fin de son opéra, fit donc présenter des nègres à Tarare devenu roi; ils se jetaient à ses genoux. Il les relevait en disant :

Plus d'infortunés parmi nous.

Le despotisme affreux affligeait la nature; Les lois vengeront cette injure.

Soyez tous heureux. Levez-vous.

Mais il ne leur disait point : Vous êtes libres.

Ces vers produisirent une terrible rumeur. Les colons et leurs partisans jetèrent des cris de réprobation; les fanatiques d'une liberté illimitée en jetèrent d'approbation. Le spectacle fut troublé; mais, le parti dominant alors étant celui de la liberté, le parterre donna gain de cause à Tarare.

Ne pouvant faire le bien des noirs et des blancs, ni celui du Roi et du peuple, Tauteur de Tarare songea à procurer du moins celui de quelques gens de lettres.

Dans ce même mois d'août 1790, les auteurs

dramatiques qui avaient arraclié avec tant de peine l'arrêt du Conseil du 3i décembre 1780, éprouvant je ne sais quelle difficulté^ s'assemblèrent chez M. Sedaine, l'élurent président et y dressèrent une pétition que La Harpe rédigea et qu'il lut à l'Assemblée nationale. Il y exposa avec beaucoup de clarté et de méthode les droits des auteurs, les griefs dont ils se plaignaient, les vices des anciens règlements, les abus nés du privilège exclusif des comédiens. Il démontra, par l'histoire du théâtre, comment tous ces abus étaient nés depuis le jour où les comédiens, par rétablissement des petites loges, s'étaient fait un revenu indépendant de la recette journalière. Leur intérêt se trouvant assuré, leur vanité s'était accrue et, avec elle, leurs propres dissensions. De là leur injustice, leur négligence, leur insouciance envers le public et envers les auteurs. Il parla de la fréquence des congés accordés aux acteurs pour aller jouer en province, au détriment du théâtre de Paris. 11 fit voir que les gentilshommes de la chambre, supérieurs des comédiens en titre et en apparence, étaient devenus, par leurs passions, les valets de la troupe et les protecteurs de toutes ses prétentions; que les comédiens, grâce à leurs gens de loi, avaient eu l'art de se soustraire à la justice des tribunaux, et d'obtenir un arrêt du Conseil qui évoquait à lui tous les différends nés et à naître entre les auteurs et les comédiens. Il montra comment.

LES AUTEURS ET LES ACTEURS. SgS

le Conseil, ayant évoqué ces causes, n'en Jugeait aucune.

Les comédiens publièrent des Observations assez vagues sur cette pétition , et s'attirèrent une réponse de La Harpe, qui fut adoptée et signée aussi par tous les auteurs dramatiques (i).

Il y démontre que PAssemblée nationale avait le droit, que les comédiens osaient lui contester, d'abolir leur privilège, comme elle avait eu celui de détruire tous les autres. 11 leur apprit qu'un privilège, une possession, n'étaient pas une propriété; que nul ne leur contestait le droit de jouer les pièces qu'ils avaient reçues; que nul auteur ne leur avait cédé le droit de les jouer exclusivement; que mille troupes, en France et en Europe, les jouaient sans avoir requis leur aveu ; qu'il s'agissait seulement de savoir si une autre troupe ne pouvait pas jouer aujourd'hui ces pièces dans un autre quartier de Paris, aussi bien que du temps de Louis XIV, leur privilège n'étant pas alors exclusif et n'ayant jamais dû l'être.

Il observa que les auteurs dramatiques n'avaient eu aucune discussion avec les acteurs du théâtre appelé improprement Italien. « Il y a environ vingt ans, dit-il, qu'au moment où ce

( I ) Réponse aux observations pour les comédiens français, Paris, Bossange et C'*, s. d., in-8*, 56 p. Les Observations (s. 1. n. d., in-8®, 36 p.) avaient été rédigées par Mole et signées en outre par Dazincourt et Fleury,

théâtre commençait à prendre plus de consistance par l'union de la musique et du drame, les acteurs invitèrent les poètes et les musiciens à se réunir dans leur salle d'assemblée pour traiter de leurs intérêts communs. « — Messieurs, dirent-ils, nous ne désirons que vous satisfaire. Quel traitement désirez-vous que nous vous fassions? »

a M. Sedainepritla parole, et dit : « — Je pense qu'il en est d'une pièce qu'un auteur donne à jouer aux comédiens, comme d'une terre que le propriétaire donne à ferme. Vous avouerez qu'il serait fort injuste, que pour une ou deux mauvaises récoltes, la terre devînt la propriété du fermier. C'est pourtant ce qui arrive, si le règlement substitue les comédiens à la propriété de l'auteur pour une ou deux représentations d'un faible produit. Il me semble de toute justice que l'auteur jouisse au moins pendant sa vie d'une part dans le produit de son ouvrage, dont les comédiens jouissent à perpétuité; d'autant plus que ce ne sont pas même les comédiens qui payent ce produit, mais le public.

«J'observerai seulement que, comme il ne faut rien demander au fermier quand il a été grêlé , vous n'êtes pas tenus non plus de rien payer à l'auteur quand vous n'avez pas fait, au delà de vos frais, un profit raisonnable. Je conclus qu'il faut marquer un taux au-dessus duquel l'auteur sera toujours admis à partager, et

RÉPLIQUE DE LA HARPE. 3gj

au-dessous duquel il n'aura rien à prétendre. »

«c La réponse des comédiens italiens fut de se lever tous en disant que rien n^était plus juste, et le règlement fut rédigé en conséquence, et pourtant ils avaient le plus souvent à payer deux auteurs au lieu d'un.

a Ce n'est pas tout. Quelqu'un observa qu'un auteur pouvait mourir au moment de la représentation de sa pièce, sans avoir retiré sa rétribution, et les comédiens, d'eux-mêmes, offrirent surJe-champ de donner, dans ce cas, aux héritiers de l'auteur une part dans la recette de cinquante représentations. »

Voilà comment les honnêtes gens traitent entre eux : ils n'appellent ni avocats, ni gentilshommes de la chambre. On n'en a pas besoin, quand on veut être juste. Il est singulier que ce traité connu n'ait pas servi de règle à tous les théâtres. Les auteurs n'ont jamais demandé autre chose.

Ces éloges, donnés à une troupe, justifient les plaintes portées contre l'autre. Les auteurs dramatiques estimaient les talents des acteurs, combattaient contre l'opinion qui les dégradait, et si les comédiens appelés français, aussi improprement que les autres s'appelaient italiens, eussent secondé par leur conduite les efforts des auteurs, ils auraient reconquis l'estime publique, au lieu qu'ils semblent s'être appliqués à démontrer que les préventions élevées contre eux

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étaient moins un préjugé qu'un jugement réfléchi, et malheureusement trop fondé! Je ne crois pourtant pas qu^il le soit, mais je suis sûr qu'il écarte de la scène beaucoup de jeunes gens bien nés, bien élevés et qui, doués de grands talents, perfectionneraient Tart du théâtre, relèveraient à un degré supérieur et y porteraient des mœurs plus pures, en jouant les mauvaises, et encourageraient le génie des auteurs au lieu de le rebuter. Il résulte de la prévention qu'on a contre les comédiens une de ces pertes immenses que les préjugés occasionnent partout où ils sont répandus (i).

L'Assemblée nationale décréta, sur la pétition des auteurs dramatiques, le i3 janvier 1791, « que tout homme pouvait élever un théâtre, et y jouer les ouvrages de tout auteur mort depuis cinq ans et au delà ; que les ouvrages des auteurs vivants ne pourraient être représentés sur aucun théâtre public, dans toute l'étendue de la France, sans le consentement formel et par écrit des auteurs ».

Les trois plus grands spectacles qu'il y eût alors, la Comédie italienne, celui des Variétés, établi au Palais-Royal, et celui qui s'ouvrit au Marais accordèrent que la part des auteurs serait le septième de la recette, les frais prélevés, et

(i) Tout ce paragraphe manque dans le Mss. L*

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