PÉTITION A LA LÉGISLATIVE. 4OI
des dépenses, leur impose un genre de vie dispendieux et dissipateur, que le travail du cabinet rend presque étranger aux auteurs; parce qu'enfin l'homme de génie peut s'honorer d'être fier, pauvre et modeste, lorsque le talent du débit demande une sorte de faste. »
On était si éloigné de mettre de l'humeur ou de la passion dans ces procédés avec les acteurs, que non-seulement les auteurs dramatiques approuvèrent ce raisonnement de Beaumarchais, mais que, bien convaincus, par son rapport, qu'en leur allouant sept cents francs de frais journaliers, c'était couvrir largement leurs dépenses, ils leur en allouèrent huit cents, en faveur de l'ancien usage oti ils étaient d'abuser toujours les auteurs dans les comptes qu'ils avaient ensemble. D'ailleurs, ils voulaient bien vivre avec les comédiens, et, pour y parvenir, ils faisaient volontiers des sacrifices.
Alors on imagina de soulever les directeurs des troupes de province contre les auteurs, et lorsque l'Assemblée nationale et constituante se fut retirée, quatorze de ces directeurs présentèrent une pétition à la Législative.
Beaumarchais y répondit par une pétition qu'il lut au comité d'institution publique, le 23 décembre 1791, et il déposa sur le bureau la lettre que Tun de ces directeurs, le sieur Flachat (i),
(i) Le catalogue Soleinne, tome V, n« 36 1, renferme
lui avait répondu; elle est curieuse : a Nous jouons votre Mariage de Figaro, parce qu'il nous fournit d^excellentes recettes; et nous le jouerons malgré vous, malgré tous les décrets du monde. Je ne conseille même à personne de venir nous en empêcher, il y passerait mal son temps. »
Ainsi, les comédiens de Paris avaient contesté à TAssemblée le droit d'abolir leur privilège, et les directeurs de province défiaient la magistrature et les autorités constituées de les faire obéir aux décrets. Cest ce que n^avaient fait ni les parlements, ni le clergé, ni les princes, ni la noblesse.
a Quel mérite secret a donc la comédie partout, demanda Beaumarchais au comité d^institution, pour se soustraire ainsi aux lois? Estelle donc maîtresse universelle de ceux dont elle est la servante? Est-ce la serva padrona du royaume? Tous les grands abus se sont anéantis à la voix du législateur. La comédie, seule, a trouvé d^in justes appuis de ses torts dans le peuple et les tribunaux , dans les rues et dans les ruelles. »
La Législative pensa comme l'Assemblée con-
la liste de nombreux écrits relatifs à cette afiBEiire, entre autres \>\\x%\tMTS pétitions , présentées soit à TÂssemblée nationale, soit à la Convention, par Flachat, qui prend sur l'une d'elles le titre d' « intéressé à l'entreprise des spectacles de Lyon ».
IL VERSE SES DROITS dVuTEUR AU TRESOR. 4o3
stituante, et rendit, le 19 juillet, un décret confirmatif de celui du i3 janvier 1791; mais sans le courage, la constance et la patience de Beaumarchais, ce décret n'eût pas eu vraisemblablement plus d'exécution que Je premier; car on chercha à jeter la discorde parmi les auteurs dramatiques et les musiciens , afin de les mettre dans l'impossibilité de savoir si leurs pièces avaient été jouées dans les villes oti ils n'étaient pas, et, par d'autres intrigues, on empêcha la tragédie d'être représentée sur les théâtres de Paris, quoiqu'elle le fût sur ceux des provinces.
Longtemps avant que ce décret fût rendu, la guerre avait été déclarée, le 20 avril 1792. On demanda aux citoyens des dons patriotiques pour subvenir au déficit des contributions mal payées dans ces temps de désordre. Beaumarchais donna le produit de toutes ses pièces de théâtre dans toute l'étendue de la France, et M. de Framery, homme de lettres chargé de sa procuration, en versa le produit tous les trois mois au trésor public (i).
Déjà, en 1790, lorsqu'on avait demandé des dons patriotiques, Beaumarchais avait donné le quart de ses revenus. Il avait envoyé douze
(i) Un amfiteur d'autographes, M. Guillaume, a publié dans le recueil des Séances publiques de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Besançon O845J, une lettre de Beaumarchais à Framery, datée de Londres, 4 novembre 1792, et toute relative à ces versements.
mille livres aux pauvres du faubourg Saint-Antoine, et lors de la grande confédération des Français, au mois de juillet 1790, il avait logé dans sa nouvelle maison huit cents confédérés des provinces, et refusé quatre mille livres que les officiers municipaux lui voulaient remettre en dédommagement de ses dépenses. Il leur offrit en outre plusieurs sommes pour soutenir divers établissements publics. Les premiers dixhuit mois de la Révolution lui coûtèrent plus de cent mille francs en actes de bienfaisance. Ces dons, versés dans les mains des magistrats ou avec leur aveu, n^étaient pas les bienfaits per« fides et obscurs d'un artisan de fraude qui se cache pour devenir chef de parti. C'étaient ceux d'un homme prévoyant qui s'appliquait à tenir le peuple dans le calme, en éloignant de lui la misère, motif et prétexte du brigandage. Il ne s'en cachait point; il dit, dans sa réponse à Manuel, alors procureur général de la Commune de Paris : « Patrie sans propriété est un mot si vide de sens, que ceux qui feignent le plus d'y croire n'en font pas moins tous leurs efforts pour devenir, à vos dépens et aux miens, patriotes propriétaires. Inde colères, inde querelles, inde pillages tolérés, inde tous ces écrits sur l'égalité prétendue en faveur de ceux qui n'ont rien, contre tous les gens qui possèdent. » On voit, par ces mots, qu'il n'était la dupe d'aucune faction; mais aussi, inde fureur de tous les partis
LA MÈRE COUPABLE. /\.o5
contre lui; contre lui qui avait l'audace de ne vouloir être ni le chef, ni la dupe, ni la victime d'aucun.
Il n'avait pas voulu qu'on jouât sa Folle jour ^ née pendant le cours d'une guerre désastreuse, et il chercha à détourner Jes esprits de leur penchant aux factions, en les ramenant au goût du spectacle. C'est avec les plaisirs du cœur, dit-il dans un avis qu'il publia (i), et ceux de la nature et des beaux-arts, que nous devons nous consoler des maux inséparables de notre état actuel. » Et il fit don des produits de sa pièce aux soldats qui combattaient pour la patrie.
Il présenta au public non pas une pièce gaie, nnt Folle Journée, mais le tableau d'une famille égarée par un fourbe hypocrite, et réconciliée par la bonté et la clémence de son chef . Cet ouvrage, du plus grand pathétique, a été sévèrement critiqué. On lui a cherché des défauts jusque dans son titre : la Mère coupable. Ce titre est défectueux, sans doute, cette pièce devrait être intitulée : le Tartufe de mœurs, titre heureux dont M. Chéron s'est emparé depuis avec succès, en exposant une troisième fois l'hypocrisie aux re-
(i) Cet avis fut d'abord inséré sous forme d'article dans \q Journal de Paris. Il reparut depuis, modifié et augmenté, en tête de l'édition de 1797, la seule que Beaumarchais ait revue, car la Mère coupable fut d'abord imprimée sans son aveu par un contrefacteur, puis par ses amis, durant sa proscription.
gards da parterre (i) ; mais Beaumarchais, voulant faire porter l'intérêt sur une femme coupable et devenue mère par son infidélité, crut devoir indiquer sa faute par son titre, afin que le spectateur fût prévenu sur ce qu'il allait voir. Lorsque je lui disais : « — C'est l'épouse et non la mère qui est coupable », — « Cela est vrai, me répondait-il ; mais il faut qu'on sache qu'elle est mère, afin qu'on ne s'imagine pas qu'on va voir une femme galante, d
Quand on connaît le théâtre, on sent combien il était difficile de traiter un tel sujet d'une manière pathétique, devant un parterre dédaigneux, toujours porté à rire des infidélités des femmes, et qui afifecte aujourd'hui une sévérité inconnue du temps de Molière, nuisible à ses propres plaisirs, mortelle à la comédie, pédantesque et qui donne, si j'ose le dire, au parterre bien plutôt l'air d'une assemblée de tartufes de mœurs que d'une assemblée de gens d'esprit. Le vrai goût proscrit la licence, je le sais; mais il admet la gaieté, les bons mots, les jeux de l'esprit et la peinture des mœurs, sans laquelle on ne lui offre que de vaines caricatures, un dialogue sans sel et sans chaleur, le sermon d'un froid moraliste, un ouvrage indigne du théâtre.
(i) Le Tartufe de mœurs, par Louis-Claude Chéron, fut représenté au Théâtre-Français, le 14 germinal an XIII (4 avril 1804).