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CRITIQUES DE LA HARPE. 4O

Ainsi l'explication se fait malgré Begearss, non par son empressement, mais par celui du jeune Léon, qui ne se soucie point de partir pour ses caravanes.

Il n'est pas vrai que le comte s*obstine à se priver pendant vingt ans d'un héritier, puisqu'il avait un fils aîné ; que ce fils n'a été tué que depuis deux ans dans un duel, et que c'est la mort de cet enfant qui détermine le tartufe de probité, comme l'appelle Beaumarchais dans sa préface, à convoiter les biens de cette famille, à brouiller tous ceux qui la composent, et à révéler tous leurs secrets .

Les autres critiques ne sont guère mieux fondées; mais je me hâte de venir à la seule qui soit importante, à celle que La Harpe, devenu une espèce de cafard, pour ne pas dire de tartufe littéraire, fait emphatiquement au nom de la vertu. Il fait un crime à l'auteur d'avoir mis sur la scène un homme vivant, un homme qu'il a vu agir. Il emploie tous les grands mots pour montrer combien cela est inique, et il invoque l'autorité pour qu'elle s'oppose à un tel abus de la verve comique. Mais où l'auteur comique prendra-t-il ses tableaux, si ce n'est dans la nature? s'il ne peint pas les hommes qu'elle met sous ses yeux? Sans doute, il ne doit ni nommer ni calomnier ceux qu'il joue, et je n'approuvai pas Beaumarchais d'avoir composé le nom de son tartufe de probité avec l'anagramme de

rbomme qui avait été le plus acharné à le décrier (i), quoique cet homme eût été déclaré calomniateur par les arrêts des tribunaux; mais je crois qu'il était en droit de peindre les intrigues et les vices de quelques hommes vivants qu'il avait vu agir.

Molière avait fait bien pis; il avait joué et peint sous les traits d'un lâche, d*un avare, d'un usurpateur de dot, un abbé connu par sa probité, surtout par son désintéressement; il n'avait pas à s'en plaindre. Cet abbé ne lui avait pas suscité un procès, ne l'avait pas injurié dans un factum, n'avait pas été déclaré calomniateur par arrêt de la cour. Cet abbé n'approuvait ni les sarcasmes des comédies de Molière, ni les saillies des satires de Boileau. Il s'en plaignait en mauvais vers, et cela suffit à Molière pour le jouer sous son propre nom, qu'il ne déguisa qu'en y ajoutant une syllabe qui le reiidait ridicule, et, sur les plaintes de cet abbé, il changea le nom de Tricotin en celui de Trissotin, accroissant toujours le ridicule au lieu de l'adoucir (2); c'est

(i) Begearss, anagramme de Bergasse.

(2) Les épithètes employées ici par Gudin s'appliqueraient, ce semble, à Tartufe, dont le modèle n'a jamais été et ne sera jamais nettement déterminé; mais M. Lintilhac se demande si, en forçant quelque peu la note pour les besoins de sa thèse, Gudin ne visait pas l'abbé Cotin, et si Trissotin ne se montre pas, en effet, comme un lâche, un avare et un coureur de dot dans les quatrième et cinquième actes des Femmes savantes. Si Montausier a pu

l'allusion au théâtre. 411

une méchanceté plus répréhensible qu'une anagramme ignorée du public, et qui pouvait être l'effet du hasard.

Molière est accusé d'avoir pris les principaux traits du Misanthrope dans le caractère du duc de Montausier; on sait que, loin de s'en formaliser, ce duc répondit à ceux qui cherchaient à l'irriter contre Molière, qu'il s'estimerait heureux s'il était tel qu'AIceste. On sait que Molière avait désigné un seigneur de la cour dans ce vers :

Est-ce par Pongle long qu'il porte au petit doigt ?

et que Louis XIV indiqua lui-même à Molière un fâcheux de plus à dépeindre dans le caractère du chasseur.

Racine, le doux Racine, ne joua-t-il pas dans les Plaideurs la comtesse de Crissé sous le nom de la comtesse de Pimbêche, Orbèche, etc.? Ne mit-il pas sur la scène la dispute qu'elle avait

fournir quelques traits à la physionomie d'Alceste, on ignore, n'en déplaise à Gudin, quel gentilhomme plutôt qu'un autre a posé pour « l'ongle long», mode alors trèsrépandue et antérieure d'ailleurs au dix-septième siècle. En revanche, tous les commentateurs sont d'accord pour reconnaître M. de Soyecourt dans le chasseur des Fâcheux.

C'est dans le Menagiana (édit. de 171 5), t. III, p. 24-25, qu'on trouve pour la première fois, croyons-nous, ce que Gudin rapporte touchant les Plaideurs; encore la comtesse de Crissé n'est-elle point nommée.

eue chez Boileau le greffier? Ne la désigna-t-îi pas par des faits connus de tout le monde, puisque le Parlement avait défendu à cette comtesse de Crissé de plaider sans Tavis de deux avocats? De peur même qu'on ne la reconnût pas assez à ces traits, Tactrice qui joua le rôle de la comtesse d'Orbèche affecta de se vêtir d*une robe couleur de rose sèche et de se mettre un masque surToreille, parure et vêtement particuliers à la comtesse de Crissé.

Personne alors ne s'en scandalisa. C'est qu'il n'y avait encore ni tartufe littéraire, ni tartufe de salon, ni tartufe de journaux; ce vice, enfermé dans l'église, commençait à pénétrer dans la robe, mais partout ailleurs on raillait franchement ce qui était risible. On ne demandait pas que le poëte comique peignît des personnages vrais qui ne ressemblassent à personne, et on ne prétendait pas qu'un auteur fît rire en ne rappelant jamais à la pensée ce qu'il y a de plus gai dans la nature humaine, en ne parlant jamais de ce que tout le monde sait et de ce qui est la source de presque toutes les actions comiques.

Depuis Racine, n'a-t-on pas vu l'auteur de Turcaret, Le Sage, jouer sur la scène les fermiers généraux avec des traits qui faisaient reconnaître ceux dont il avait eu le plus à se plaindre? car cette pièce était une vengeance. Boissyjouale Juif Dulys, et mademoiselle Pélicier

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dans sa comédie du Triomphe de r intérêt (i). Bret avait inséré dans la comédie de la Confiance trahie une aventure arrivée à Bouret, autre financier célèbre par son luxe. Voltaire avait joué sous le nom de Wasp (guêpe) la sottise de beaucoup de journalistes ; la fatuité de Fréron lui fit prendre un mauvais parti ; il cria que Voltaire Tavait immolé sur le théâtre à la risée du parterre; il eût été plus sensé de ne pas s'y reconnaître et de faire croire par son silence que Wasp était un portrait de fantaisie. Palissot joua sous le nom de Philosophes des hommes célèbres que le public honorait de ce nom respectable; il se nuisit beaucoup plus à lui-même qu'à ceux qu'il attaquait; jamais son nom ne sera aussi estimé que le leur.

Dorât même désigna un des plus illustres maréchaux de France par ce vers :

Des séparations au bout de quarante ans.

Cela n'est pas sans doute conforme à la charité chrétienne, à la rigidité des principes de la mo-

(i) Sur le Triomphe de V intérêt, la Confiance trahie et le Célibataire (de Dorât), voy. la Comédie satirique au XV II l'^ siècle, par M. G. Desnoiresterres, p. 45, 164 et 190. Le maréchal de Biron s'était séparé de sa femme, malgré trente ans d'une union sans nuages, au moment des querelles suscitées par l'exil du Parlement; le maréchal tenait pour la cour, madame de Biron pour les magistrats sacrifiés. Elle rompit définitivement et ne revit pas le maréchal à son lit de mort.

raie, à Taustérité de la philosophie, mais parmi les licences accordées aux poètes, on a toujours compté celle de représenter sur la scène les originaux et les ridicules qui blessent la société. Sans cette liberté, la comédie ne corrigerait pas les mœurs; le poète comique ne peut atteindre que celles de ses contemporains, puisque Pavenir et le passé ne lui appartiennent point.

Les gens ridicules doivent être abandonnés à la scène comique, comme les tyrans au burin de Phistoîre. Le poëte a le droit de modifier les événements et les mœurs de ses personnages, afin de rendre ses portraits plus attachants, au lieu que l'historien, asservi à des devoirs plus austères, ne doit pas même outrer les vices des méchants dont il consacre les actions au mépris de la postérité.

Aristophane et les poètes de l'ancienne comédie jouaient sous leurs vrais noms les personnes dont ils voulaient reprendre les vices; ils les calomniaient afin de les rendre plutôt odieux que ridicules : c'est ce qui leur fut justement défendu. Mais il a toujours été permis de se moquer des gens ridicules et des vices comme des modes. Les limites de la licence et de la décence sont peu marquées et faciles à franchir; mais elles ne sont pas indiscutables. La liberté réside sur ces limites, entre l'anarchie et le despotisme, deux monstres également avides de la dévorer pour peu qu'elle s'en écarte.

DÉFENSE DE LA PIECE. 4l5

Au lieu de tant de critiques hasardées ou mal fondées et qui n'ont point empêché les pièces de Beaumarchais d'être revues toujours avec plaisir, il eût été plus digne de La Harpe d'employer ses talents, ses grandes connaissances dans la littérature à rechercher par quel art Fauteur de la Folle Journée et de la Mère coupable avait pu traiter des sujets aussi difficiles, mettre sur la scène tant de situations scabreuses et créer tant de caractères originaux; il eût dû nous montrer avec quelle adresse cet auteur prépare les événements de manière qu'ils paraissent imprévus et jamais dénués de fondement; comment il développe ses caractèresj^ comment son dialogue, toujours original, est pourtant toujours naturel, abondant et facile; comment il amène tant de vérités fortes en paraissant badiner et en ne choquant jamais l'oreille d'un parterre si prompt à mtirmurer; comment un mot, tel que celui âî^enfani volé, lui suffit quelquefois pour amener une reconnaissance; comment le trouble, la confusion, le délire, Tévanouissement de la comtesse Almaviva paraissent naturels, parce qu'ils ont été préparés dès le second acte par l'échange d'un portrait inséré dans un écrin; comment de ce trouble l'auteur sait tirer la réconciliation des deux époux par un beau mouvement de l'âme.

La Harpe était capable de suivre et d'exposer ^toutes les ressources de l'art employées par Tanneur et de les faire connaître aux jeunes gens;

mais La Harpe était prévenu contre toutes les idées fortes, contre toutes les conceptions hardies, par les malheurs de la Révolution. Il haïssait tout ce qui ressemblait aux drames et à la philosophie. D'ailleurs Beaumarchais était son contemporain; nul auteur depuis Voltaire n'avait eu autant de succès au théâtre; aucune de ses pièces n'était tombée. On a retenu très-peu de vers de La Harpe, et une multitude d^expressions originales de Beaumarchais, devenues proverbes, sont encore dans toutes les bouches ; il y avait de quoi en être un peu jaloux. En outre, La Harpe avait besoin de rétablir sa fortune; chaque volu me de son Cours de littérature lui rapportait beaucoup; il les multipliait. Cet ouvrage serait parfait si, comme celui de Quintilien, il ne renfermait que des choses utiles ; et, quoique beaucoup trop long, ce cours est un des meilleurs ouvrages de notre langue.

C'est par estime que (j'en ai relevé ce qui me paraît injuste ou erroné; je n'ai pas fait le même honneur aux autres critiques :

Ils sont loin de valoir l'honneur d'être nommés.

La Mère coupable fut le dernier ouvrage dramatique de Beaumarchais. Le 4 juin, l'avantveille de la première représentation de ce drame, on Pavait dénoncé à l'Assemblée nationale comme un accapareur d'armes; on avait assuré qu'il les tenait cachées dans un lieu très-sus-^

lVffairb des fusils. 41 J

pect. Il répondit publiquement à cette dénonciation par une lettre adressée à son dénonciateur. (( Cet amas d*armes, lui dit-il, consiste en deux fusils, et le lieu très-suspect où je les tiens est le cabinet du ministre de la guerre. » Il avait envoyé ces deux mousquets au ministre de la guerre, afin quHl connût la forme, la bonté, le calibre de ces armes qu'on était venu lui offrir; c^étaient des fusils que Pempereur avait fait enlever aux Brabançons mal soumis après leur révolte. Il les avait vendus et fait transporter en Hollande, et Pacquéreur hollandais les avait revendus à Beaumarchais.

Beaumarchais les avait acquis pour la France, qui n^en avait pas assez pour armer, outre les troupes, les gardes nationales créées par FAssemblée nationale et constituante. Il les avait achetés, afin qu^ils ne fussent pas vendus aux ennemis de notre Révolution, tels que les émigrés.

Effrayé de cette acquisition, je lui avais dit qu^un homme sage, dans un temps de révolution, ne faisait commerce ni d*armes, ni de blé; mais ma prudence était trompeuse. Dans ces temps de désordre et d^inquiétude, on lui eût fait un crime d'avoir refusé d'acquérir les armes qu'on lui proposait. Son refus eût été réputé une mauvaise volonté; il n'avait que le choix des dangers : il s'exposa au péril d'être utile à son pays. Cette résolution lui fit courir le risque d'être pillé et massacré, mais elle lui sauva la vie.

Sa lettre, et rexamen qui en fut la suite, justifièrent sa conduite. Cependant, les rumeurs du peuple augmentaient; les menaces éclataient contre le Roi, les nobles, les grands propriétaires. Beaumarchais éloigna sa famille d^une ville en proie à toutes les horreurs d'une révolution. 11 envoya sa femme, sa fille et sa sœur au Havre^ et resta dans Paris. A peine étaientelles éloignées que le trône s'écroula, que Pinfortuné Louis XVI fut traîné avec toute sa famille au travers d'une populace frénétique, et enfermé dans les prisons de ce fameux château que Philippe le Bel avait enlevé jadis aux chevaliers du Temple. Louis XVI ne descendait point de ce roi et ne paraissait pas destiné à expier les crimes de son vingt-deuxième prédécesseur.

Avec le trône furent renversées toutes les conventions sur lesquelles Tordre social était fondé en France depuis quatorze siècles. On semblait vouloir détruire tout ce qui avait tenu à cet ordre qu'on appelait Vancien régime. On voulait en extirper tous les germes qui pouvaient le reproduire. On proposait le massacre de tous les nobles, le nivellement de toutes les propriétés; on proposait de quitter le nom si célèbre de Français, de reprendre celui de Gaulois. On eût voulu pouvoir détruire jusqu'à l'idiome. Le meurtre et le pillage furent tolérés, s'ils ne furent pas ordonnés.

Dans les jours de frénésie qui avaient précédé

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