VISITES DOMICILIAIRES. 4I
le renversement du trône, les menaces les plus horribles retentissaient autour de la maison de Beaumarchais. Sans cesse il recevait des avis effrayants, et le lendemain même de Temprisonnement du Roi, une grande multitude, fraction de la populace égarée par la rage des factieux, se porta vers sa maison, menaçant par des cris forcenés d'en briser les grilles si on ne les ouvrait pas promptement. J'étais avec lui et deux autres personnes. Il voulut d'abord faire ouvrir ses portes et aller au-devant de cette populace; mais persuadé que des ennemis déguisés conduisaient cette foule et le feraient assassiner avant qu'il pût proférer un mot, nous le déterminâmes à se retirer et à sortir de sa maison par une porte de son jardin assez éloignée de la grille où la tourbe mugissante s*agitait avec fureur. Quelques personnes coururent après nous. Nous n'étions que quatre; nous nous séparâmes dans l'espérance de tromper ou de diviser ceux qui le cherchaient.
Il se retira chez un de ses amis. Nous étions persuadés qu'on ravagerait ses propriétés; mais soit qu'on n'en voulût qu'à sa personne, soit que cette populace ne cherchât qu'à savoir s'il y avait des armes cachées dans sa maison, comme on en répandait le bruit, soit qu'il fût aimé dans son quartier ou que des gens vivant de ses bienfaits se fussent mêlés aux factieux, dès qu'on leur eût ouvert la grille et qu'ils se virent les maîtres, ils prêtèrent l'oreille à quelques
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personnes qui leur proposèrent de jurer qu^on ne pillerait rien. Cette populace le jura et tint parole. Toujours extrême, elle jura de pendre quiconque commettrait un vol. Elle visita toute la maison, les armoires, les greniers, les caves, les appartements des femmes, le mien. Elle voulut pendre une domestique que j^avais, et qui, voyant cette foule se précipiter de chambre en chambre, cacha dans sa poche quelques pièces de ma propre argenterie. On crût qu^eÛe les dérobait ; elle eut peine à leur faire entendre ses intentions : elle eut besoin du témoignage des domestiques de la maison. On fouillait partout, on sondait le terrain du jardin et celui des caves. On ne trouva point d'autres armes que le fusil, la giberne et Tépée du maître de la maison et quelques fusils de chasse; on ne les enleva point. Altérée par la recherche et la fatigue, cette troupe haletante ne perça pas les pièces de vin et se contenta d'épuiser Peau de la fontaine. On fit remarquer aux domestiques que personne n'avait touché à la montre de Beaumarchais suspendue au chevet de son lit, ni à d'autres bijoux épars dans sa chambre. On parcourut le jardin, les uns pour continuer les recherches, les autres par curiosité; on ne le ravagea point. Une femme y cueillit une fleur; on voulut la noyer dans le bassin. Une troupe conduite par des magistrats n'eût pas été plus exacte dans ses perquisitions et eût été moins circonspecte dans sa conduite.