UN AVEU DE MARIE-ANTOINETTE
Un de ces hommes ardents et habiles qui, sans partager les opinions des révolutionnaires, affectaient d'en partager les fureurs pour se sauver eux-mêmes et être utiles aux infortunés, vint trouver Beaumarchais, qu'il aimait, et lui raconter un fait dont il avait encore le cœur ému.
Cet homme avait souvent monté la garde aux Tuileries lorsque le Roi y était détenu ; il se fit admettre à la monter au Temple, et jouissant par son zèle affecté de plus de liberté que bien d'autres, il profita du désordre qui accompagne toujours ces grands bouleversements, et parvint à dire quelques mots en secret à la Reine, dont il n'était pas inconnu. Ils cherchèrent quels hommes avaient assez de crédit sur le peuple pour hasarder de le ramener à des sentiments plus doux envers la famille royale. Après lui en avoir nommé quelques-uns, il lui nomma Beaumarchais, a Ah! nous n'avons rien à lui demander, répondit-elle en soupirant; il est bien le maître d'agir envers nous comme il le voudra, w Cet homme baissa les yeux et se tut, confondu par ridée qu'il venait de rappeler à la Reine, sans le vouloir, la plus grande injustice qui se fût commise sous son règne. Il s'aperçut même, par sa réponse, qu'instruite par le malheur, elle sentait vivement que l'opprimé est dégagé de tout devoir envers l'oppresseur (i).
(i) Cet épisode de la captivité du Temple est resté inconnu à ses historiens.
Beaumarchais ne put se défendre d'épancher son cœur dans le mien en me racontant ce fait, dont il était plus ému peut-être que celui qui Ten avait informé. Hélas! cette princesse tombée du trône ignorait combien Beaumarchais était prompt à oublier les injures et à rendre service même à ses ennemis. S'il avait pu ou la sauver, ou lui procurer dans ses revers la plus légère consolation, il se serait exposé encore avec joie à plus de dangers qu'il n'en avait courus pour lui épargner des chagrins quand elle était toutepuissante; mais lui-même, environné d'ennemis et d'envieux, se voyait assiégé par la malveillance et les soupçons.
On savait qu'il avait proposé de faire entrer en France cinquante ou soixante mille fusils, lorsque ces armes pouvaient être utiles à son Roi et à son pays. Il fallait qu'il pérît ou qu'il les remît à ceux qui s'étaient emparés du pouvoir. Elles avaient déjà servi de prétexte pour le dénoncer et faire fouiller sa maison. Il écrivit à tous les ministres et n'en reçut aucune réponse.
Enfin, le 23 août, en m'éveillant, j'aperçois des hommes armés dans la rue, des factionnaires aux portes et sous les fenêtres du côté du jardin. Je me rends en hâte dans l'appartement de mon ami. Je le trouve entouré d'hommes sinistres occupés à mettre les scellés sur ses efifets, à saisir ses papiers. Ils étaient venus Parréter ad
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point du jour. Tranquille au milieu d'eux, il dirigeait leur opération. Quand elle fut achevée, ib remmenèrent, et je demeurai seul, dans ce vaste hôtel qui n'était plus gardé par ses domestiques, mais par des sans-culottes qui prenaient le nom de gardiens, et dont Taspect faisait douter s'ils étaient là pour conserver les effets ou pour donner le signal du pillage.
Beaumarchais, conduit à la mairie, entendu après plusieurs heures d'attente dans un lieu étroit, incommode, plus semblable à un cachot qu'à Tantichambre d'un tribunal, se justifie d'une manière si péremptoire et confond si parfaitement les accusations d'un obscur dénonciateur qu'on dressait déjà en sa faveur un certificat d'innocence et qu'on allait lui rendre sa liberté, quand Marat, l'exécrable Marat, le plus furieux instigateur des exécrables, survient, s'oppose à sa délivrance et produit contre lui une nouvelle dénonciation. Beaumarchais en démontre encore la fausseté. Les officiers municipaux, convaincus de son innocence, allaient enfin attester qu'il était entièrement innocent de toutes ces inculpations faites au hasard par des motifs qu'ils ignoraient, lorsqu'ils reçurent l'ordre de l'envoyer dans les prisons de l'Abbaye (i).
(i) L'original de cet ordre a passé dans une vente anonyme de livres et d'autographes provenant de F. de Marescot (Ad. Labitte et Etienne Gharavay, experts, 17-19
On l'y conduit; il y trouve le vieux et respectable^ comte d'AfFry, lieutenant-colonel des Suisses; M. Lally de ToUendal, qui défendait depuis vingt ans la mémoire de son père; mademoiselle de Sombreuil, qui sauva la vie au sien, et plusieurs autres hommes respectables par leur âge, leurs mœurs ou leurs dignités, car alors le mérite et les vertus étaient un titre de proscription et remplissaient les cachots destinés au crime.
Ce fut là qu'il apprit la cause de sa détention et quUl connut le motif qui empêchait les ministres de répondre à ses lettres. Ce motif n'était qu'une misérable combinaison mercantile. Des hommes avides s'étaient persuadé qu'il devait faire un immense bénéfice sur la vente des soixante mille fusils qu'on lui retenait en Hollande, et ils voulaient l'obliger à leur céder cette affaire, dont ils ne connaissaient ni les difficultés, ni les dangers. Un de leurs émissaires vint dans sa prison lui proposer de leur vendre tous ces fusils. « Allez dire, lui répondit-il avec mépris, à ceux qui vous envoient que je ne fais pas d'affaires en prison. »
Il savait bien que son refus l'exposait à la
février 1881). Il est signé par Lenfiant, Duffort et Panis, et terminé par ce curieux post-scriptum : « Nous recommandons particulièrement M. de Beaumarchais à M. Delavaquerie; il peut lui donner plume, encre et papier et le reste. »