FUITE ET ANGOISSES
ignoraient et ce qu'ils devaient faire et ce qu'on voulait faire d'eux-mêmes. Retenus sur la place d'armes, contenus dans les rangs, le silence leur était ordonné; ils ne pouvaient ni s'avertir, ni manifester leurs sentiments, ni secourir leurs familles, ni empêcher le pillage de leurs propres maisons. Ainsi armés, enrégimentés, sous prétexte de défendre l'État, il leur devenait impossible de veiller au salut de leurs propriétés, de leurs femmes, de leurs enfants. On en disposait au gré des malfaiteurs, tandis qu'ils étaient à leurs postes. Étranges effets de la discipline militaire imposée à des citoyens par leurs représentants !
Le 2 septembre, les portes de Paris furent ouvertes quelques heures. Beaumarchais en profita et sortit, non sans inquiétude au sujet des horribles événements que de sourdes rumeurs, avantcoureurs des grands crimes, faisaient vaguement pressentir.
A peine arrivé à la campagne de l'un de ses amis, il y apprend que les portes de Paris sont refermées, qu'on massacre tous ceux qui sont dans les prisons. Il reste chez son ami. Le lendemain, un commandant de la garde nationale des villages voisins vient en secret avertir le maître de la maison qu'on le soupçonne de receler Beaumarchais, échappé la veille aux massacres des prisons, qu'il craint d'être chargé lui-même de cette odieuse perquisition, car on viendra l'y
chercher. Averti du danger de son ami, le maître de cette maison propose à Beaumarchais de le cacher dans les endroits les plus secrets de son domicile; mais Beaumarchais ne consent pas qu'il s^expose pour lui à ces recherches désastreuses; il sort avec la nuit. Il fuit au travers de la campagne et des terres labourées, car il fallait éviter les chemins, remplis alors d^assassins stipendiés.
Il se réfugie chez de bons paysans, domiciliés à plusieurs lieues de Paris. Ils s^étonnaient des massacres qui s'y commettaient, et ne soupçonnaient pas qu'on pût leur faire un crime de sauver un malheureux que sa prudence avait dérobé à un massacre trop général pour n'avoir pas enveloppé beaucoup d'innocents avec les coupables. Ils portaient chaque jour des denrées à Paris. Il apprend par eux que les massacres ont duré jusqu'au 6 septembre; qu'on ne sait s'ils ne recommenceront pas. Il écrit au ministre. Le ministre lui mande de venir chez lui, comme s'il n'y avait aucun danger, quoiqu'il sût bien qu'il l'exposait au plus imminent péril. Beaumarchais ose s'y rendre. Il vient de nuit, au travers des terres, évitant l'aspect des hommes, plus dangereux alors pour leurs semblables que celui des bétes les plus féroces. Il arrive à neuf heures du soir, heure indiquée, et le ministre lui fait dire de revenir à onze, quoiqu'il fût bien informé des dangers auxquels il l'exposait. Beaumarchais,