‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 14 sur 168 · MESDAMES A L^ÉCOLE MILITAIRE · texte numérisé non relu

MESDAMES A L^ÉCOLE MILITAIRE

per les sucs nourriciers de la prospérité publique. Quesnay, protégé par madame de Pompadour, était écouté de Louis XV. Ce prince, dont l'esprit était juste, aimait la vérité; sa bonté l'accueillait; sa faiblesse la laissait échapper souvent sans fruit, mais il la goûtait, et même ce fut lui qui donna pour armes parlantes à Quesnay trois de ces fleurs qu'on appelle, pensées. Louis XV avait approuvé que le sage Duverney jetât les fondements de PÉcole militaire. Les bâtiments avaient été élevés, et déjà, depuis plusieurs années, une foule de jeunes gentilshommes y recevaient une éducation propre à les rendre d'excellents officiers, sans que M. Duverney eût encore pu engager le Roi à visiter ce grand établissement, et à venir encourager les jeunes élèves en jetant sur eux un regard protecteur. M. Duverney s'en plaignait souvent dans ses conversations particulières. Beaumarchais pensa que si Ton pouvait engager Mesdames à visiter cette école célèbre, les éloges qu'elles en feraient au Roi le détermineraient à la voir par luimême.

11 se chargea de leur en parler et réussit. Les princesses s'y rendirent. Duverney les reçut ; Beaumarchais ne le quitta point, et lorsque, satisfaites de tout ce qu'elles venaient de voir, les princesses se retirèrent, elles recommandèrent à ce sage vieillard d'avoir soin de la fortune de ce jeune homme qu'elles protégeaient. Pour témoi-

3o HISTOIRE DE BEAUMARCHAIS.

gner encore plus ostensiblement l'intérêt qu'elles lui portaient, Madame Victoire s'appuya sur son bras en remontant en carrosse.

Ce fut un nouveau véhicule, non pas au sage Duverney de contribuer à servir un homme qu'il regardait déjà comme son fils (i), mais à Tenvie de s'attacher plus particulièrement à poursuivre celui que tant de faveur semblait environner.

Le Roi , comme on l'avait prévu, charmé du récit de ses filles, se détermina enfin à voir cet établissement vanté de toute TEurope, et que déjà plusieurs cours, entre autres celle de Vienne, cherchaient à imiter. M. Duverney fut au comble de ses vœux, Beaumarchais lui en devint encore plus cher, et la confiance la plus parfaite s'établit entre eux.

Depuis les règnes de Louis XII et de François !•*, toutes les charges étaient vénales; on s'en plaignait et on en riait; on se disait :

Charge de cour, de robe, de finance,

Chez nous des rois sont le commerce immense.

C'est un grand mal, mais il n'est pas nouveau.

Dans cet état de choses, M. de Beaumarchais désira d'en acheter une plus considérable que la sienne. L'occasion s'en présenta bientôt. Il sollicita Mesdames; elles s'adressèrent au Dauphin. Ce prince la deinanda au Roi, et le Roi l'accorda

Ci) a Inexact. D'après une lettre de B., c'est ce service qui le lia avec Duverney. » (Note du Mss. L.)

IL VEUT ACHETER UNE CHARGE. 3l

sans difficulté. M. Duverney prêta 56o,ooo francs à Beaumarchais, qui les porta au vendeur et alla prévenir le comte de Saint-Florentin de ces dérqarches préliminaires (i).

Il en fut traité précisément comme le sage Memnon Pavait été par le satrape de Ninive (2); ce ministre le trouva plaisant de s'élre adressé au Roi plutôt qu'à lui, et, avec une franchise bien propre à soutenir Thonneur du ministère, il lui dit : « Mesdames et le Dauphin ont demandé pour vous cette charge, le Roi vous en adonné l'agrément, vous Pavez payée. Eh bien, vous ne l'aurez pas. »

En efifet, dans son premier travail avec le Roi, le comte de Saint- Florentin la fit donner à un autre (3).

Beaumarchais ne s'était pas ressouvenu de l'histoire de Memnon , et même il avait oublié ces vers si dignes de mémoire qu*Assur dit au jeune Arsace :

(i) Louis Phélyppeaux, comte de Saint-FlOrentin, duc de la Vrillière (i7o5-i777),qui, pendant son long ministère, se signala surtout par l'abus qu'il fit des lettres de cachet, son faste, sa vie scandaleuse avec madame Sabbatinde Langeac et sa rivalité contre Choiseul.

(2) Memnon ou la Sagesse humaine^ conte en prose, par Voltaire (1749).

(jjwTout ce récit n'est pas d'accord avec les récits de famille. H s'agissait d'une charge de maître des eaux et tets. Il y eut une opposition de la part du grand *

niaître. » (Note de M. de Loménie sur le Mss. L.)

... Ne savez-vous pas bien Que pour avoir son ordre on demande le mien (i)?

Véritablement, Beaumarchais agissait un peu à Versailles comme le sage Memnon à Ninive, mon pas dans Pinsensé projet d'être parfaitement sage, mais dans le dessein presque aussi fou d'être libre à la cour, de ne s'attacher seulement à aucun ministre et de dire la vérité à tout le monde en la revêtant de formes assez agréables pour la faire aimer. Il y était, en effet, comme autrefois certain seigneur de Baudricourt (2),

Hardi parleur, loyal et véridique, Malgré cela, pas trop mal à la cour.

En dépit du ministre, ou avec son agrément, il acquit la charge très-noble de secrétaire du Roi, ce qui lui fit dire si plaisamment que sa noblesse était incontestable, car il en avait quittance. 11 acquit aussi celle de lieutenant général des chasses au bailliage de la Varenne du Louvre(3), et, revêtu de ces belles dignités, il était

(i) Sémiramis, tragédie de Voltaire, acte I, se. IV; U texte porte : « Mais savez-vous bien ? »

(2) La Pucelle, chant II.

(3) La « Varenne du Louvre » comportait douze cantons, très-soigneusement délimités dans un petit atlai fort rare, appartenant au département des cartes et plan! de la Bibliothèque nationale. Cinq de ces cantons étaien « réservés pour le Roi, sans aucune permission », savoii ceux deChoisy, Vitry, Ivry (plaine haute et plaine basse) Grenelle; dans ceux d'Crly, de Villejuif et de l'Hay, d( Châtillon, de Montrouge et de Vanves, le Roi pouvait ac

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