NOUVELLES TRAVERSÉES
budget, club, comité, pétition et plusieurs autres.
Beaumarchais, muni de ses passe-ports et de sa commission, s'^embarqua ostensiblement au Havre. Nous le suivîmes à la sortie du port, jusqu'à Textrémité de cette longue jetée qui s'avance dans la mer, lui faisant par signe nos derniers adieux, et demeurant les yeux humides et fixés sur le navire qui l'emmenait, jusqu'à ce que ce bâtiment se perdît à notre vue, dans le lointain, où le ciel et les flots semblent s'unir et se confondre dans les vapeurs de l'horizon.
Il descendit le 3o septembre à Portsmouth; le 2 octobre, il était à Londres. Il n'y resta que vingt-quatre heures, qui furent employées à emprunter d'un négociant l'argent nécessaire pour passer en Hollande. Il était à Amsterdam six jours après, ayant fait une traversée pénible, longue, dangereuse, et d'autant plus fatigante que cet homme, si robuste sur terre, ne s'embarqua jamais sans éprouver toutes les angoisses du mal de mer.
Au lieu de trouver à Amsterdam l'ambassadeur de France muni du cautionnement promis, il le trouva sans instructions à cet égard et environné des agents qui l'avaient fait emprisonner, lui, Beauiuarchais, à Paris. Il y reçoit de nouvelles menaces de leur part et ne s'en laisse pas intimider.
Il se met en règle sur tout ce qui s'est passé en
Hollande au sujet de son affaire, et en fait dresser des actes notariés propres à le justifier dans tous les temps. Il écrit au ministre , qui ne lui répond pas, ou qui lui fait des réponses qui n^accélèrent rien.
Enfin, sur un avis qu'il reçut de Paris, et qui ravertit de partir pour Londres sur-le-champ et d*y aller lire des lettres qu'on n'ose lui adresser en Hollande, il y passe incontinent par un temps orageux, est près de faire naufrage, mais il arrive enfin.
Il y apprend qu'un courrier est parti de Paris pour le faire arrêter à Amsterdam et l'amener pieds et poings liés en France, avec l'espoir et presque la certitude de le faire massacrer dans la route, que le scellé a été mis chez lui pour la troisième fois, et qu'il a été dénoncé à la Convention par Lecointre (i), décrété d'accusation et qu'on répand le bruit qu'il a écrit à Louis XVI; ce qui alors équivalait à un arrêt de mort.
Il prend son parti, se résoud à repasser en France, à périr sous le fer des assassins ou à se justifier aux yeux du public, en présence de cette terrible Convention, l'opposé de toutes les conventions sociales, la destructrice de toutes celles qui avaient subsisté en France depuis quatorze
(i) Laurent Lecointre, dabord marchand de toiles à Versailles, né en 1730, mort oublié en i8o5. Il dénonça tour à tour les Girondins et les Montagnards.