LA TERREUR
qua la religion et les mœurs, abolit les académies après avoir sapé le trône, s'effraya des lumières comme des dignités, changea Père chrétienne, le nom des mois et des jours, le costume comme les coutumes, et eût changé jusqu'à ridiome si elle l'eût pu. Etablissant, sous le nom de régime républicain, le plus effroyable despotisme, portant des jugements plus atroces que ceux de Louis XI, par des massacres plus généraux que ceux de la Saint-Barthélémy, elle semblait vouloir exterminer et ceux qui avaient tenu à l'ancien régime, et ceux qui le regrettaient, et ceux que leur probité empêchait d'approuver les crimes qu'ils voyaient.
Chaque jour, on fouillait les maisons, on enlevait les riches, les sages, les gens de bien, on les entassait, non dans les prisons, elles ne suffisaient plus pour contenir les gens arrêtés, mais dans les couvents, dans des hôtels abandonnés de leurs anciens possesseurs et changés en cachots.
Tout était érigé en crime. Les titres qu'on avait portés; les annales des familles; les vieux actes conservateurs des propriétés; les portraits de ses ancêtres, ceux des anciens rois; les armoiries et jusqu'à ces fleurs de lys dont le caprice des ou-' vriers avait décoré autrefois les plaques de fei* qu'on appelle cœur de cheminée, il fallait tout détruire, tout soustraire aux recherches de ces inquisiteurs stipendiés pour trouver des prétextes
d'emprisonnement et de mort. Us ne rougissaient pas de déclarer suspects ceux qui, selon leur langage, n'avaient pas mérité d' être pendus. L'innocence, la probité étaient pour eux un signe de réprobation et une preuve qu'on blâmait leur conduite, puisqu'on ne devenait pas coupable comme eux. Ils traînaient en prison par milliers les suspects; ils les traduisaient à un tribunal horrible où toute vertu était proscrite ; ils traînaient par charretées à la mort, et tous les jours, des centaines de victimes.
Jours horribles ! jours de crimes et d'opprobre, qu'un reste d'effroi nous fait appeler aujourd'hui les temps de la Terreur, mais que l'histoire appellera le règne des exécrables. Non, je ne dirai point comme le chancelier de l'Hôpital : excidat dies (i). L'histoire ne retranche point de ses annales ces feuillets souillés de sang, ces témoignages de l'infamie des tyrans. Je désire au contraire que le souvenir s'en perpétue de race en race, que l'horreur qu'il inspirera soit l'éternel préservatif des générations futures, qu'elles tremblent de s'abandonner à un premier crime,
(i) Exclamation sublime et que Stace avait faite avant lui dans ces beaux vers, dont on ne peut trop admirer le premier :
Excidat illa dies œvo, ne postera credant Secula ; nos certè taceamus ; et obruta multa Nocte tegi propriœ patiamur crimina gentis.
Stace^ Protrepticon ad Crispinum,
(GuoiN.)